"Sur la chlordécone, il s’agit de savoir pour trouver des solutions"

Par Anne-Sophie Boutaud

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Last updated on 19/06/2026

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06/19/2026

"Sur la chlordécone, il s’agit de savoir pour trouver des solutions"

Depuis 2008, quatre plans d’action nationaux se sont succédés afin de mieux comprendre les impacts de la chlordécone, insecticide utilisé entre 1972 et 1993 dans les bananeraies antillaises, de réduire et limiter l’exposition des populations à ce polluant persistant, et d’identifier des solutions durables de dépollution des sols et de décontamination des organismes. Du 23 au 25 juin, le Comité de Pilotage Scientifique National Chlordécone (CPSN), chargé du volet recherche - dont l’ANR est en partie opératrice - de la Stratégie Chlordécone, organise le colloque « Chlordécone : comprendre & agir ». Entretien avec Guido Rychen, président du CPSN. 

Quelles sont les caractéristiques de la chlordécone1 et pourquoi cette molécule représente-t-elle une menace majeure pour l’environnement et pour les organismes ?

Guido Rychen : Le chlordécone est un insecticide organochloré utilisé de 1972 à 1993 dans les Antilles françaises. Commercialisée sous les noms de Kepone® puis Curlone®, cette poudre blanche était alors considérée comme une « solution miracle » pour lutter contre le charançon du bananier qui ravageait les cultures. Dès les années 60, des travaux réalisés sur la souris et la poule ont pourtant montré la toxicité et la reprotoxicité de la molécule, c’est-à-dire susceptible d’altérer la fertilité ou le développement de la descendance. Elle est par ailleurs aujourd’hui classée comme cancérogène possible et considéré comme perturbateur endocrinien par l’Organisation mondiale de la santé. Parce qu’elle se lie très fortement à la matière organique un autre problème est sa rémanence : la chlordécone possède une structure chimique très stable qui la rend extrêmement durable dans les sols.

Le produit a été officiellement interdit aux États-Unis dès 1975, en 1993 en France, et en 2011 dans le monde. Mais les conséquences pour les écosystèmes et la santé humaine persistent des décennies plus tard, et sans doute pour plusieurs siècles. La principale source d’exposition provient avant tout des sols agricoles contaminés historiquement par les épandages dans les bananeraies, et donc de la chaîne alimentaire concernant les populations locales. On estime aujourd’hui qu’entre 25 % et 40 % des terres agricoles des Antilles françaises sont durablement pollués. Sur ce point plus particu lièrement, la connaissance scientifique progresse et doit encore progresser. Un groupe de travail du CPSN étudie actuellement des dizaines de milliers de données analytiques issues des sols depuis les années 1990. L’objectif est d’évaluer précisément l’évolution de la contamination dans le temps. A l’occasion du colloque « Chlordécone : comprendre & agir », nous publions aussi un ouvrage qui offre un état des lieux de la situation dans une approche One Health, c’est-à-dire reconnaissant l’interdépendance entre santé humaine, animale et environnementale. Disponible en ligne, chacun et chacune pourra se saisir de ces connaissances actualisées sur la chlordécone, dans tous ses aspects.

Vous êtes président du Comité de Pilotage Scientifique National Chlordécone, le CPSN. Quelles sont ses missions ?

G. R. : Le CPSN a été mis en place et défini dans le cadre du volet recherche de la stratégie chlordécone (Plan chlordécone IV, pour la période 2021-2017). C’est un conseil scientifique qui rassemble des experts de différentes disciplines, des représentants d’institutions comme Santé publique France ou l’ANSES, mais aussi des représentants ministériels, et des acteurs des territoires. Ses missions visent à définir les priorités scientifiques nationales autour de la chlordécone en lien avec le ministère de l’Enseignement supérieur et de la recherche (MESR), à coordonner la stratégie de recherche, à favoriser les échanges entre scientifiques, institutions et société civile, et à contribuer à la co-construction de solutions concrètes. C’est à partir d’un recensement exhaustif de la littérature scientifique et des lacunes qui ont pu être identifiées dans ces publications que nous pouvons dégager ces priorités de recherches. Nous nous appuyons également sur les remontées du terrain. Cette articulation entre recherche et acteurs locaux est fondamentale. La Stratégie Chlordécone compte ainsi six axes – communication, recherche, formation et éducation, santé – environnement – alimentation, santé – travail, socio-économique et une quarantaine de mesures qui visent à tendre vers la gestion du risque chlordécone dans tous ces secteurs.

L’ANR est notamment en charge d’appels à projets de recherche sur la chlordécone. Elle en a récemment lancé deux qui s’appuient sur ces priorités scientifiques : en 2022, l’appel à projets conjoint « Chlordécone I », avec la Collectivité Territoriale de Martinique et la Région Guadeloupe, dont l’objectif était de promouvoir des recherches sur la caractérisation des impacts du chlordécone et de ses dérivés, et des solutions pour les réduire. Six projets ont été sélectionnés ; fin 2025, un second appel, « Chlordécone II : sociétés et multi-expositions ». Le volet recherche de la stratégie chlordécone du Plan IV prévoit également l’organisation régulière de colloques scientifiques internationaux afin de favoriser les échanges entre scientifiques et populations concernées. L’un des objectifs est de doubler l’effort sur la recherche et l’innovation d’ici l’horizon 2030 à travers, entre autres, certains programmes et équipement prioritaire de recherche (PEPR) comme le PEPR Santé des femmes coordonné par l’Inserm, le PPR Outre-mer piloté par l’IRD, ou par le soutien à des démonstrateurs in situ qui permettraient aux chercheurs de tester les résultats obtenus en laboratoire ou sur de petites parcelles en conditions réelles.

Parmi ces priorités, un objectif central : la réduction de l’exposition des populations au chlordécone. La décontamination des chaînes alimentaires en général, et du bétail en particulier, constitue un défi majeur. Pourquoi ?

G. R. : Aujourd’hui, les sols contaminés constituent le principal réservoir du polluant, lequel peut ensuite être transféré par la pluie et diffuser la pollution vers les nappes souterraines, les rivières, l’océan. Et contaminer, dans les zones à risques, les végétaux, les animaux d’élevage et certains produits de la pêche. Les populations sont exposées en bout de chaîne, lorsqu’elles consomment des produits contaminés. La principale source d’exposition des populations reste donc l’alimentation. Les produits les plus sensibles sont les légumes racines et les tubercules car ils sont cultivés dans le sol. Or, plus l’aliment est loin du sol, moins il risque d’être contaminé. L’objectif des politiques publiques est de réduire l’exposition des populations, et des mesures sanitaires ont été prises en ce sens. La pêche des poissons et crustacés d’eau douce est interdite. Pour les produits de la mer, elle est règlementée. Mais aujourd’hui, seules les filières terrestres disposent de solutions opérationnelles permettant de produire sans risque sanitaire lorsque les recommandations sont respectées.

Le CPSN, avec le soutien de la Préfecture de la Martinique dans le cadre de la Stratégie Chlordécone, organise le colloque « Chlordécone, comprendre et agir » du 23 au 25 juin. Quels seront les temps forts de cet événement et qu’en attendez-vous ?

G. R. : Sur la chlordécone, il ne s’agit pas de savoir pour savoir, mais de savoir pour trouver des solutions. Le colloque organisé du 23 au 25 juin réunira près de 250 chercheurs et de nombreux acteurs institutionnels, économiques et territoriaux. Il poursuit un objectif central : faire dialoguer les savoirs ; et mêle deux impératifs, comprendre les contextes et mécanismes de pollution, les processus conduisant à l’exposition et ses impacts, et agir, à toutes les échelles. Les échanges s’organiseront autour de trois grandes sessions : une première sur la contamination des milieux, des chaînes alimentaires et les différentes sources d’expositions, une seconde sur les impacts sur la santé humaine, les écosystèmes dans une approche One Health, une troisième, enfin, sur la gestion du risque pour les sociétés, les politiques publiques et à l’aide d’outils d’aide à la décision. Dans chacune de ces sessions, des chercheurs et des chercheuses soutenues par l’ANR viendront présenter leurs travaux récents.

Parmi les temps forts, la session 1 sera introduite par Maïlie Saint-Hilaire de l’Institut Pasteur de Guadeloupe autour de « La mesure au cœur de la problématique chlordécone ». Nous discuterons aussi des premiers résultats de recherche sur les transferts mère-jeune chez la brebis et la contamination du petit lorsque la femelle est gestante, ainsi que des travaux sur la santé des femmes, à partir de la cohorte Ti-Moun en Guadeloupe. Jessica Oublié sera notre Grand témoin. Elle a publié, en 2020 une bande dessinée retraçant l’histoire de la Chlordécone, « Tropiques toxiques ». Une demi-journée sera également consacrée à un atelier autour de la mise en place d’un démonstrateur territorial de solutions pour remédier à la chlordécone. Il s’agit aussi de rendre visibles les solutions proposées par les travaux scientifiques et mises en œuvre sur le terrain. Le colloque doit avant tout permettre aux différentes communautés scientifiques et professionnelles de se retrouver et de partager les connaissances les plus récentes. Enfin, le 26 juin se tiendra également le Village des Chlor’Acteurs, gratuit et ouvert au grand public, avec des stands interactifs, des animations pédagogiques, des échanges avec les scientifiques.

La dépollution des sols antillais prendra du temps. Que peut-on espérer à moyen terme sur les solutions que la recherche peut apporter ? Quels sont les défis en cours et à venir ?

G. R. : Il nous faut d’abord poursuivre et accentuer l’effort de recherche. Il nous faut encore largement développer les méthodes d’analyses dans l’eau, les sols, les aliments, le sang des animaux mais aussi des populations, afin de mieux comprendre les impacts de la molécule sur la santé humaine. Aujourd’hui, les recherches permettent d’envisager une coexistence plus maîtrisée avec cette pollution durable. On peut continuer à produire et ne pas prendre de risque pour la population, à condition de respecter les dispositifs de gestion développés par la recherche et les autorités sanitaires. Plus précisément, les prochains défis pour la recherche concernent notamment l’amélioration des outils de décontamination, l’extension des modèles à d’autres espèces animales, le développement de dispositifs de traçabilité et la montée en puissance des démonstrateurs territoriaux qui permettront de tester à grandes échelles les innovations permises par la recherche. Enfin, il faut redonner confiance aux populations. Car au-delà de la seule question scientifique, il y a aussi des enjeux économiques et sociaux pour les territoires antillais : oui, il y a les moyens de produire, de garder les jeunes, de créer de l’emploi dans ces territoires.

En savoir plus

La recherche sur la chlordécone à l’ANR en data

Colloque « Chlordécone : comprendre & agir » 

La synthèse du Plan Chlordécone IV  

1 Le chlordécone est associé à l’insecticide utilisé entre 1972 et 1993 dans les Antilles française. La chlordécone est entendue ici comme la molécule.

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