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01/25/2023

MOPGA : retour sur quatre années de collaboration scientifique internationale

Les 6 et 7 décembre derniers, la conférence finale du programme de recherche franco-allemand Make Our Planet Great Again (MOPGA) s’est tenue au Futurium de Berlin. À cette occasion, une cinquantaine de lauréats et de lauréates de toutes nationalités ont restitué les fruits de leurs travaux de recherche dans les domaines liés au changement global. Retour sur quatre années de collaboration scientifique internationale à l’assaut des grands défis environnementaux présents et à venir.

En 2017, le Président Donald Trump annonce le retrait des Etats-Unis de l’Accord de Paris, un accord multilatéral historique signé le 12 décembre 2015 à Paris lors de la Conférence des Nations Unies sur les changements climatiques (COP21) par 195 nations. Ce texte universaliste se fixe comme ambition de contenir le réchauffement climatique "bien en deçà de 2 °C" par rapport à l’ère préindustrielle. À travers un appel solennel, Emmanuel Macron lance alors le 1er juin 2017 une invitation aux communautés scientifiques du monde entier à rejoindre la France, au sein de laboratoires prêts à les accueillir et accompagner leurs recherches dans le domaine des sciences environnementales. "À tous les scientifiques, ingénieurs, entrepreneurs, citoyens engagés, (…) vous trouverez dans la France une seconde patrie. (...) Je vous lance un appel : venez travailler sur des solutions concrètes pour le climat". Le programme "Make Our Planet Great Again" (MOPGA) est ainsi né, baptisé en contrepied du slogan de Donald Trump : "Make America Great Again".

Plusieurs outils de financement, d’appels à projets, d’animation de communauté ont été déployés par la suite afin de répondre concrètement aux grands défis inscrits dans le texte de l’Accord de Paris :

  • Réduire considérablement les émissions mondiales de gaz à effet de serre dans le but de limiter à 2 °C le réchauffement planétaire au cours du siècle présent, tout en poursuivant les actions menées pour le limiter à 1,5 °C ;
     
  • Réévaluer les engagements nationaux tous les cinq ans ;
     
  • Fournir aux pays en développement des ressources financières pour atténuer les changements climatiques, renforcer la résilience et accroître les capacités d’adaptation aux effets produits par ces changements.

Le Gouvernement, à travers le Ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche (MESR) et le Secrétariat Général pour l’Investissement (SGPI), a mandaté le CNRS pour piloter scientifiquement le programme, et l’ANR pour opérer les appels à projets internationaux. Une plateforme en ligne "MOPGA" est lancée dans la foulée, dans l’optique d’agréger les initiatives liées au programme. Dans l’ensemble, une enveloppe de 60 millions est ainsi débloquée par le gouvernement français - dans le cadre des programmes d’investissements d’avenir PIA, intégrés aujourd’hui à France 2030 - afin de financer des projets de recherche, déployés sur une durée de 3 à 5 ans. En juillet 2017, l’Allemagne rejoint le programme, reprenant les principes de sélection et d’accueil de scientifiques internationaux dans des établissements scientifiques allemands. La Deutscher Akademischer Austausch¬dienst (Daad, Office allemand d’échanges universitaires), prend en charge le pilotage et l’animation scientifiques du programme outre-Rhin, allouant un budget total de 15 millions d’euros.

InstrumentsFinancements

L’ANR opérateur des appels à projets sur le territoire français ; le CNRS, animateur scientifique du programme à l’échelle nationale et européenne

Le processus de sélection des lauréats s’est déroulé en deux temps. Dans une première phase de recrutement des candidats, le CNRS a organisé une sélection de chercheurs juniors et séniors sur la base de l’excellence de leurs parcours académique et professionnel. Les candidats issus de cette première sélection étaient ensuite invités à déposer sur le site de l’ANR des projets de recherche d'une durée comprise entre 3 et 5 ans, construits en collaboration avec un laboratoire français d’accueil. Un jury à dimension internationale était chargé d’évaluer les candidats.

Lors des trois vagues d’appels à projet opérés par l’ANR en 2017, 2018 et 2019, trois thématiques de recherche étaient proposées aux candidats : Sciences du climat, Transition énergétique et Système terre. Les thématiques autour des enjeux sociétaux et environnementaux étaient également encouragés dans les commentaires du jury, ouvrant la possibilité aux chercheurs en sciences humaines et sociales de déposer un projet lié par exemple à l’adaptation des économies, l’acceptation sociale ou la conduite et l’accompagnement du changement.

Un financement "1 euro pour 1 euro"

La spécificité de ce programme résidait dans l’apport financier à égale part provenant de l’établissement accueillant le lauréat. En d’autres termes, pour chaque euro financé par l’Etat à travers l’ANR pour un projet donné, l’organisme de recherche partenaire du projet s’engageait à contribuer à son financement à hauteur d’1 euro, au minimum. Cette logique assurait une solide implication des établissements et un financement conséquent pour les projets, en moyenne 1 million d’euro pour les projets portés par des chercheurs "juniors" (ayant soutenu leur thèse depuis moins de douze ans) et 1,5 M€ pour un chercheur senior (ayant soutenu sa thèse depuis plus de douze ans).

 

Une conférence finale à Berlin : "Facing global change" (Affronter le changement global)

Trois conférences ont marqué l’aventure MOPGA entre 2017 et 2022. Succédant à la conférence de lancement (Kick-off) de 2017 au musée du quai Branly- Jacques Chirac, puis celle de mi-parcours symboliquement située à la lisière des deux nations, à Strasbourg, cette ultime conférence qui s'est déroulée sur deux jours entendait dresser un bilan du programme à travers des retours d’expérience des lauréats de toutes disciplines. Elle a également offert une plateforme à des débats animés entre les parties prenantes des institutions d’accueil, de financement, et d’ONG évoluant dans la sphère des enjeux liés à l’environnement.

Après les propos liminaires de la ministre de l’Enseignement Supérieur, de la Recherche et de l’Innovation, Sylvie Retailleau, et de Bettina Stark-Watzinger, Ministre allemande de l’Education et de la Recherche, saluant le succès d’une coopération franco-allemande porteuse d’espoir, les lauréats et les lauréates ont présenté leur parcours, leur projet de recherche, et leurs premiers résultats.

Ordonnées par thème, les interventions portaient dans un premier temps sur les projets ayant investigué les tendances passées du climat et du système terre. Les lauréats ont présenté des études liées au dégel du permafrost dans la région Est de la Sibérie, à l’évaluation des phénomènes d’acidification des océans passés et actuels par l’observation des coraux tropicaux, à l’étude des interactions entre changement climatique, dynamique glaciaire et processus d’érosion dans les environnements de montagne.

Une seconde session présentait les nouveaux challenges de modélisation du "système Terre", notamment à travers un projet modélisant différents scénarios de dépassement des 2°C prévus inscrits dans l’accord de Paris, un projet observant et modélisant les relations entre déforestation de la forêt amazonienne et amoindrissement des précipitations, ou encore l’impact de la fonte de la banquise sur la circulation océanique.

La seconde journée de la conférence s’est concentrée sur des présentations de projets liés au climat, à l’énergie et au système terre, avec un focus sur les impacts du changement climatique sur la biodiversité et les écosystèmes : des projets évaluant l’impact du changement climatique sur les espèces sauvages, l’étude intercontinentale des génomes et épigénomes de plantes invasives menaçant la biodiversité ou encore les conséquences physiologiques, écologiques et adaptatives d’organismes marins face aux vagues de chaleur constatées en mer Méditerranée.

Suivait un focus sur l’utilisation des sols, entre impacts, adaptation et limitation des émissions et la présentation de projets liés à des stratégies d’agrobiodiversité pour limiter les risques que le changement climatique fait peser sur la production agricole au Sénégal ; ou encore sur l’évaluation de l’insécurité alimentaire dans la région du Sahel.

Enfin, les porteurs de projets centrés sur les transitions énergétiques ont partagé leurs conclusions, entre conversion et stockage de la production d’énergies alternatives aux énergies fossiles : usage de la technologie photovoltaïque, intégration des cellules solaires, supercondensateurs.

Au terme de ces deux journées, ces présentations ont permis de faire émerger des sources communes de vigilance parmi les chercheurs, tous domaines d’étude confondus. Les "tipping points" (points de bascule) au-delà desquels la situation du système climatique s’avèrerait inextricable sont en effet apparus à maintes reprises dans les présentations.  Tout comme l’importance du maintien de la biodiversité, des solutions fondées sur la nature ("nature based solutions") mais également l'importance de la pédagogie des mécanismes du changement global envers toutes les strates de la société : petite enfance, public scolaire, grand public et politiques. Les sciences fondamentales ont judicieusement été mises en regard des sciences humaines et sociales en fin de conférence, offrant une vision plus "macro" des enjeux du programme.

L’une des dernières présentations, "Capitaliser sur le succès de MOPGA : recherche sur le climat et la durabilité pour le futur", a notamment partagé les résultats d’un sondage anticipé réalisé auprès des lauréats et proposé un autre sondage en direct, interactif, auprès de l’auditoire. Ces sondages ont dévoilé les besoins et difficultés majeures rencontrées par les intervenants dans la transmission de leurs messages, notamment aux acteurs stratégiques tels que les décideurs politiques et plus largement dans la société eu égard aux questions de changement climatique : "complexité" "scepticisme" "déni" "immobilisme "individualisme" "politique" figuraient parmi les termes les plus fréquemment évoqués.

En clôture de ces deux journées, un débat sur l’importance de l’interdisciplinarité et de la mobilité à l’international a été organisé. À cette occasion, Yvan Lagadeuc, responsable d’action MOPGA à l’ANR, a rappelé que "la mobilité de laboratoire en laboratoire, en contexte international, était la clé pour maintenir vivace l’enthousiasme des chercheurs".

Make our Planet great Again : quelles perspectives ?

Véritable effet de levier dans leur parcours professionnel, le programme MOPGA a permis à la plupart des lauréats l’octroi de moyens matériels afin de mener des recherches exigeantes qui n’auraient pu être financées dans leur poste d’origine. Certains projets ont pu déboucher sur des contrats pérennes au sein des établissements d’accueil. Selon Delphine Renard, lauréate anciennement basée à l’Université de Californie, l’appel à projet fut reçu non seulement comme une aubaine mais comme un véritable moyen matériel de poursuivre une carrière scientifique : "Sans MOPGA, j’aurais probablement abandonné et quitté le monde des sciences et de la recherche".

La majorité des candidats ont ainsi appelé de leurs vœux une nouvelle initiative collaborative similaire à MOPGA, à même de prendre le relai d’une coopération internationale, scientifique et humaine, jugée exemplaire. Si pour l’heure, une telle initiative n’est pas encore à l’ordre du jour, un livrable final et collaboratif est néanmoins en cours de rédaction par l’ensemble des lauréats : "a joint position on global change". Cette publication scientifique commune dressera le bilan des recherches, conclusions majeures et préconisations des porteurs de projets à l’attention des communautés scientifiques et des pouvoirs publics. Un travail de rédaction qui prolongera encore quelques temps l’aventure MOPGA.

MOPGA en quelques chiffres-clés :

  • 434 projets déposés
     
  • 44 financés en France, 12 en Allemagne
     
  • Plus de 360 publications scientifiques recensées
     
  • 17 établissements français ont accueilli des lauréats ; 7 établissements allemands
     

Preuve de l’attractivité et de la réussite de l’objectif initial du programme, de nombreuses nations ont été représentées. Les candidats distingués avaient ainsi pour pays d’origine l’Allemagne, l'Arabie saoudite, l’Australie, le Canada, la Corée du Sud, le Danemark, les Etats-Unis, la France, la Grèce, l’Inde, l’Italie, le Japon, le Pérou, la Pologne, la Suisse et le Royaume-Uni.

Paroles de lauréats MOPGA – France 2030

En quatre années de déploiement, le programme franco-allemand « Make Our Planet Great Again » (MOPGA) a permis à près de 50 lauréats de toutes nationalités de mener des projets de recherche sur le changement global, sur les thématiques spécifiques des Sciences du climat, de la Transition énergétique et du Système terre, dans un laboratoire-hôte en France ou en Allemagne. L’appel à projets français, opéré par l’ANR, a ainsi soutenu 44 lauréats sur le territoire. Quatre d’entre eux nous livrent leur témoignage sur cette expérience scientifique internationale et l’impact de celle-ci sur la suite de leur carrière.

Frédéric Bouchard, lauréat français, porteur du projet Permafrost and Greenhouse gas dynamics in Siberia (PEGS), Géosciences Paris-Saclay (GEOPS, CNRS / Université Paris-Saclay)

L’objectif du projet PEGS est d'identifier les facteurs qui contrôlent la mobilisation du carbone organique – en particulier les émissions de GES comme le CO2 et le CH4 – résultant de la dégradation du pergélisol en Yakoutie centrale (Sibérie). En combinant de l'échantillonnage sur le terrain et des mesures en laboratoire ainsi que des modèles expérimentaux, PEGS permettra de mieux comprendre les rétroactions complexes du pergélisol-carbone-climat dans cette zone critique de la surface de la Terre.

Découvrez le témoignage de Frédéric Bouchard

Pourquoi avoir répondu à l’appel à projets MOPGA ? Quelle était votre situation avant de participer au programme ?

Frédéric Bouchard : Je terminais un projet postdoctoral au Canada quand j’ai vu l’appel à projets MOPGA. Au début, je pensais qu’il concernait uniquement les chercheurs américains, mais lorsque j’ai compris que c’était ouvert à l’international, j’ai répondu à l’appel. Je souhaitais donner une portée plus internationale à mes travaux de recherche, qui se concentraient sur l’Arctique canadien. Prochaine étape : l’Arctique circumpolaire, incluant la Sibérie.

Comment s’est passé l’accueil dans l’établissement coordinateur ?

Frédéric Bouchard : Ça s’est très bien passé à mon arrivée en France. J’ai tout de suite été intégré dans une petite équipe de géomorphologie au sein du laboratoire GEOPS (Géosciences Paris-Saclay). Mon expertise acquise au Canada a été chaleureusement accueillie sur place, puis transférée et appliquée sur le terrain en Sibérie. Des membres de l’équipe de GEOPS avaient déjà mis en place une collaboration de longue date avec des chercheurs russes, et j’ai pu ainsi être intégré rapidement dans le groupe de recherche.

Quelles sont les avancées majeures que ce financement vous a permis d’obtenir ?

Frédéric Bouchard : Grâce au programme MOPGA, nous avons pu effectuer plusieurs missions de terrain dans l’un des endroits les plus inaccessibles et les plus fascinants de la planète, près de Yakoutsk, la plus grande ville au monde entièrement construite sur le pergélisol ou permafrost. Nous avons pu documenter les impacts des changements climatiques à toutes les saisons, ce qui est plutôt rare. Nous avons montré que les lacs de ce coin du monde sont des sources de gaz à effet de serre, mais qu’ils peuvent également séquestrer – ou capter – du carbone à certaines périodes de l’année. Portrait plus nuancé que ce que l’on voit, lit ou entend généralement.

Quel impact le programme a-t-il eu sur votre carrière et la suite de vos recherches ? Y a-t-il eu un effet de levier notable ?

Frédéric Bouchard : Le programme a certainement eu un impact bénéfique sur ma carrière. Avec mon « CV international », j’ai décroché un poste de professeur au Canada. Je suis quelques fois invité dans les écoles ou par des organismes communautaires pour présenter mon expérience. J’ai par ailleurs gardé mon réseau de collaborateurs en France. Et dans le contexte actuel où l’accès à la Sibérie n’est plus possible, nous avons pu transférer les opérations de terrain dans le nord du Canada. J’ai pu y jouer un rôle de premier plan.

Enfin, auriez-vous un souvenir particulièrement marquant de ces quatre dernières années ? Une découverte sur le plan académique ou sur le plan personnel, interculturel ?

Frédéric Bouchard : J’en ai deux : dormir chez « l’habitant » dans un petit village de Sibérie, apprendre quelques mots de russe, découvrir la culture et l’histoire de la Yakoutie… Je n’aurais pas pu vivre et apprécier ce "clash" culturel si je n’avais pas été impliqué dans un programme de recherche international ; et vivre dans une ville comme Paris et voyager facilement et efficacement ailleurs en Europe m’a permis d’approfondir mes intérêts pour l’histoire en général et celle des sciences de la Terre en particulier. J’en ai même puisé l’inspiration pour un livre grand public !
 

Contact : frederic.bouchard5(at)usherbrooke.ca

Delphine Renard, chargée de recherche au CNRS, porteuse du projet ASSET, lauréate française de l’appel à projets 2018 dans la thématique « Sciences du climat », Centre d’Écologie Fonctionnelle et Évolutive (CEFE, CNRS / Ecole pratique des hautes études – PSL / IRD / Université de Montpellier)

L’objectif du projet ASSET est d’évaluer le rôle de la diversité cultivée pour stabiliser la production alimentaire et les revenus des agriculteurs dans un contexte climatique de plus en plus variable et extrême.

Découvrez le témoignage de Delphine Renard

Pourquoi avoir répondu à l’appel à projets MOPGA ? Quelle était votre situation avant de participer au programme ?

Delphine Renard : J'ai répondu à cet appel car il représentait l’opportunité unique d'être porteuse de mon propre projet bien qu'étant alors post-doctorante. Obtenir ce financement était un tremplin vers un poste permanent.

Comment s’est passé l’accueil dans l’établissement coordinateur ?

Delphine Renard : Parfaitement bien. J'ai effectué ma thèse au Centre d’Écologie Fonctionnelle et Évolutive de Montpellier : j'en connaissais déjà les rouages et mes collègues.

Quelles sont les avancées majeures que ce financement vous a permis d’obtenir ?

Delphine Renard : Ce financement me permet de rechercher des solutions basées sur la nature aux problèmes que pose le changement climatique pour la sécurité alimentaire. Je peux travailler à plusieurs échelles spatiales, de l'exploitation agricole à celle des pays avec l'aide d'une grande équipe de permanents et de doctorants.

Quel impact le programme a-t-il eu sur votre carrière et la suite de vos recherches ? 

Delphine Renard : Ce programme m'a offert la stabilité financière et la visibilité nécessaires pour préparer les concours au CNRS et à l'Institut de recherche pour le développement (IRD)… et les réussir !

Enfin, auriez-vous un souvenir particulièrement marquant de ces quatre dernières années ? Une découverte sur le plan académique ou sur le plan personnel, interculturel ?

Delphine Renard : Aller sur le terrain avec mes étudiants en doctorat est ce que j'ai préféré ! J'ai notamment accompagné deux étudiants du projet ASSET en thèse, en France et au Maroc. Ce sont des expériences qui rapprochent beaucoup les encadrants et les étudiants : on échange, on réfléchit, on plaisante aussi. Mais le temps que j'ai passé avec eux sur le terrain est minime en comparaison du temps qu'ils ont eux-mêmes passé en immersion. Pour des étudiants qui font une thèse interdisciplinaire, à l’interface de l’écologie et de l’ethnoécologie, ce temps long est fondamental pour nouer des relations de confiance avec les agriculteurs et mieux comprendre leur vie, leurs pratiques et leurs liens à l'agrobiodiversité. Ces liens sont souvent complexes et impliquent une diversité de valeurs socio-culturelles que les étudiants ont su appréhender.
 

Contact : Delphine.renard(at)cefe.cnrs.fr

Pierre Valla, lauréat français de l’appel à projets 2018, thématique « Système Terre », porteur du projet MAGICLIM - Climat de montagne, glaciers et dynamique du paysage, Institut des Sciences de la Terre (ISTerre, CNRS / IRD / Université de Grenoble Alpes / Université de Savoie Mont Blanc)

Le projet MACIGLIM ( MountAin Glacier fluctuations & landscape dynamIcs under a changing CLIMate) étudie les interactions entre changement climatique, dynamique glaciaire et processus d’érosion dans les environnements de montagne.

Découvrez le témoignage de Pierre Valla

Pourquoi avoir répondu à l’appel à projets MOPGA ? Quelle était votre situation avant de participer au programme ?

Pierre Valla : Lors de l'appel à projet MOPGA, je débutais un projet en paléo-glaciologie à l’Université de Berne, en Suisse, en recentrant mes problématiques de recherche sur les liens entre changements climatiques et dynamique des paysages de montagne. De plus, je cherchais à l'époque à me stabiliser en France ou en Europe pour pouvoir développer des projets, professionnels comme personnels, à plus long terme. MOPGA m'est alors apparu comme une opportunité de combiner ces deux attentes, avec également une volonté de rencontrer d'autres collègues dans ce domaine.

Comment s’est passé l’accueil dans l’établissement coordinateur ?

Pierre Valla : Mon établissement coordinateur, la délégation CNRS Alpes, a été présent pour le montage du dossier et mon installation à l'Institut des Sciences de la Terre (ISTerre) de Grenoble, avec une participation à la réunion de lancement. J'ai reçu un soutien fort de mon institut hôte, ISTerre, avec une aide importante pour le montage budgétaire, et une installation avec mise à disposition de locaux et des collaborations proches dès le lancement du projet. La délégation m’a également soutenu dans l'accompagnement de mon projet et pour les demandes de changements et de ré-orientation.

Quelles sont les avancées majeures que ce financement vous a permis d’obtenir ?

Pierre Valla : Ce financement m'a permis d'obtenir des résultats majeurs dans la compréhension de la réponse glaciaire aux changements long-terme du climat, et notamment les contributions respectives des changements de température globaux, des variations régionales des précipitations, et des conditions topographiques locales. Ces facteurs multiples rendent complexe la réponse des glaciers au changement climatique ; mais aussi sur l'impact des glaciations passées sur la dynamique d'érosion dans les chaînes de montagne, avec un fort effet mémoire qui perdure sur plusieurs milliers d'années et qui rend complexe notre quantification et notre prévision des risques naturels dans le contexte de changement climatique actuel.

Quel impact le programme a-t-il eu sur votre carrière et la suite de vos recherches ? Y a-t-il eu un effet de levier notable ? 

Pierre Valla : Oui, MOPGA a eu un effet tant sur mes possibilités de recherche que sur leurs orientations thématiques. J'ai eu la chance d'obtenir peu après le début de mon projet un poste de chargé de recherche au CNRS, permettant une installation long-terme à ISTerre Grenoble et le développement d'une plateforme analytique en géochronologie, soutenue également par le programme MOPGA. D'un point de vue thématique, j'ai pu développer des interactions multidisciplinaires avec des écologues et des préhistoriens, dans l'objectif de combiner nos études sur les changements paléo-environnementaux avec les dynamiques de la flore alpine et des sociétés préhistoriennes, via des projets débutés récemment et appuyés par mon projet MOPGA.

Enfin, auriez-vous un souvenir particulièrement marquant de ces quatre dernières années ? Une découverte sur le plan académique ou sur le plan personnel, interculturel ?

Pierre Valla : Les réunions de lauréats MOPGA franco-allemands, toujours riches en interactions et discussions. Une mention spéciale pour la première réunion à Paris au Musée du quai Branly - un environnement plutôt original -, et la rencontre marquante avec Valérie Masson-Delmotte, très inspirante dans la communication qu’elle fait autour du changement climatique.
 

Contact : pierre.valla(at)univ-grenoble-alpes.fr

Bruno Turnheim, lauréat français de l’appel à projets 2019, thématique « Transition climatique ». Il est porteur du projet WAYS-OUT mené au Laboratoire Interdisciplinaire Sciences Innovations Sociétés (LISIS, CNRS / INRAE / Université Gustave Eiffel)

Le projet WAYS OUT aborde la problématique du changement global par le prisme des Sciences humaines et sociales (SHS). Il met en lumière un aspect souvent négligé dans les débats politiques et prospectifs : la déstabilisation et l'arrêt des systèmes existants. En effet, mettre en œuvre des transitions (énergétiques, alimentaires, durables, etc.) implique non seulement l’émergence de solutions alternatives mais également l’étude de l’inertie et des verrous des systèmes et acteurs en place perpétuant la résistance au changement. L’ambition de WAYS-OUT est ainsi de générer des connaissances systématiques et interdisciplinaires sur le concept de « déstabilisation » en tant que phénomène socio-technique afin d'éclairer les politiques en faveur de chemins de transitions plus ambitieux et réalisables.

Découvrez le témoignage de Bruno Turnheim

Pourquoi avoir répondu à l’appel à projets MOPGA ? Quelle était votre situation avant de participer au programme ?

Bruno Turnheim : J’étais au Royaume-Uni, entre le King’s College de Londres et l’Université de Manchester. Je travaillais sur des questions liées aux transitions socio-techniques, à leur gouvernance et aux dynamiques d’innovation radicale ; ces questions continuent d’animer mon travail de recherche. Cet appel à projet me permettait de retourner en France, après 15 années passées à l’étranger. Au moment de ma candidature, j’entamais le dernier d’une longue série de postdocs, et j’étais prêt à envisager un retour en France – le Brexit rendant par ailleurs le Royaume-Uni moins propice aux perspectives de recherche à long terme.

Comment s’est passé l’accueil dans l’établissement coordinateur ?

Bruno Turnheim : L’accueil s’est très bien passé : je nourrissais un échange de longue date auprès du laboratoire d’accueil, auprès duquel je bénéficiais d’un statut de chercheur associé depuis quelques années. Cela m’a d’ailleurs permis de me socialiser en amont de la candidature et donc de mieux concevoir mon projet avec des collaborations prometteuses. Principal bémol de mon retour en France : la gestion des aspects administratifs s’y est avérée plus lourde qu’à l’étranger.

Pouvez-vous décrire votre domaine de recherche et les enjeux du projet WAYS OUT ?

Bruno Turnheim : Mes travaux s’inscrivent dans différents champs de recherche questionnant les rapports entre technologies et société : les études de transitions, qui s’intéressent aux dynamiques de transformation à long-terme des systèmes socio-techniques, comme l’énergie, les mobilités, l’agriculture-alimentation, notamment pour en identifier les mécanismes et en analyser les trajectoires ; les études d’innovation qui se penchent, elles, sur l’émergence, la généralisation et la gouvernance des innovations dans des domaines variés ; et plus largement, les Science and Technology Studies qui étudient les modalités d’existence des sciences et techniques en société.

 
Le projet WAYS-OUT contribue à ces domaines de recherche : il a pour objectif de répondre à la question de la déstabilisation, du déclin et de l’arrêt des systèmes socio-techniques. Cette question est essentielle car, d’une part, la critique des effets délétères de certains systèmes socio-techniques, comme l’agriculture conventionnelle ou les énergies fossiles, se trouve dorénavant traduite en ambitions de retrait – avec par exemple le nouveau paradigme du zéro pesticides -, d’autre part, en portant le regard sur ce qu’il advient aux systèmes existants, cette question permet de symétriser l’analyse des trajectoires socio-techniques au-delà d’un intérêt sur l’émergence de la nouveauté. Par ailleurs, ce biais pour la nouveauté se retrouve dans d’autres domaines de recherche auxquels WAYS-OUT contribue : la modélisation énergétique, qui ne prend encore que timidement en compte les trajectoires d’abandon, et la sociologie des connaissances, qui s’intéresse plus à la stabilité de régimes de savoirs qu’à la possibilité et aux modalités leur délitement.

Quelles sont les avancées majeures que ce financement vous a permis d’obtenir ? 

Bruno Turnheim : Ce financement m’a permis d’avancer un programme de recherche et de financer des activités de recherches collaboratives qui commencent à produire des résultats. Le projet est actuellement à mi-parcours. Nous avons pu avancer une proto-définition de la notion « déstabilisation » : un « processus longitudinal par lequel des formes sociotechniques prises par ailleurs pour relativement stables (systèmes, régimes, arrangements institutionnels, ensembles de pratiques, réseaux) se voient confrontées à des pressions de changement suffisamment significatives pour en menacer l’existence pérenne et le fonctionnement ‘normal’.  Suscitant ainsi des réponses stratégiques de la part d’acteurs dominants visant à maintenir leurs engagements actuels – logique de préservation – ou, plus exceptionnellement, à rompre ces engagements – logique de transformation. ».

Cette définition suggère que la déstabilisation résulte de l’interaction entre trois mécanismes fondamentaux : l’émergence de fronts de pressions, les réponses stratégiques d’acteurs dominants, et le degré d'engagement à des activités permettant la reproduction de formes sociotechniques établies. La mise en œuvre de ces trois mécanismes dans un protocole d’enquête permet de tracer et analyser les processus de déstabilisation socio-techniques dans des cas d'étude, historiques et contemporains. Ceux que nous avons retenus portent sur l'industrie nucléaire, la production extractive du charbon, le transport de passagers de longue distance (train et air), le démantèlement historique des tramways, l'industrie de la viande, les objectifs de sortie des pesticides, les crises viticoles, ou encore les formes d'expertise.

Quel impact le programme a-t-il eu sur votre carrière et la suite de vos recherches ? Y a-t-il eu un effet de levier notable ?

Bruno Turnheim : Ce financement m’a d’abord permis de financer mon propre contrat et mon équipe de recherche ; et il semble avoir été un argument très favorable à l’obtention de mon poste permanent.
 

Contact : bruno.turnheim(at)inrae.fr

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