Vivre avec le risque chlordécone : la recherche en actions

Par Anne-Sophie Boutaud

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Mis à jour le 22/06/2026

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22/06/2026

Vivre avec le risque chlordécone : la recherche en actions

Nouvelle étape vers la reconnaissance officielle des dommages et vers la reconstruction de la confiance entre institutions et citoyens, l’Assemblée nationale a adopté la proposition de loi visant à reconnaître la responsabilité de l’État et à indemniser les victimes de la chlordécone le 2 juin 2026. Insecticide utilisé entre 1972 et 1993 dans les Antilles françaises pour lutter contre le charançon noir du bananier, toxique pour l’humain et les écosystèmes, la chlordécone constitue 30 ans après son interdiction un enjeu sanitaire, environnemental, agricole, économique et social majeur par son ampleur et sa persistance dans les sols de Guadeloupe et de Martinique. Engagée sur le volet recherche de la stratégie nationale Chlordécone, l’ANR a lancé deux appels à projets en 2022 et fin 2025 dédiés à cette problématique. En 20 ans, 27 projets ont été soutenus au total par l’Agence dans le cadre de son plan d’action et de France 2030 autour de la chlordécone. Comment mesurer et quantifier l’ampleur de la contamination ? Comment y remédier ? Comment vivre, produire et consommer avec le risque chlordécone ? Sur le terrain, la recherche se mobilise afin de mieux comprendre les risques et limiter l’exposition humaine et environnementale à la Chlordécone.

AnalyseImpact

La recherche sur la chlordécone à l’ANR en data

Data anr est la plateforme interactive dédiée au partage des données ouvertes de l’Agence. Partenaires, réseaux de collaborations, bibliographie et documents de politiques publiques issus des projets, publications scientifiques, quelques parcours et leurs retombées, retrouvez une visualisation regroupant les données sur les projets ANR financés depuis 20 ans autour de la chlordécone dans la cadre du Plan d’action et de France 2030. 

Depuis la fin des années 1990, les travaux de recherche autour de la chlordécone ont permis des avancées, notamment en matière d’évaluation de la contamination environnementale, de compréhension des mécanismes de transfert et de transformation de la molécule, de stratégies de remédiation des sols, et d’analyse des impacts sanitaires. Toutefois, des connaissances complémentaires restent nécessaires pour améliorer l’efficacité des actions publiques et atteindre les objectifs fixés par les politiques nationales. Dans ce contexte, le gouvernement français a lancé le 24 février 2021 le plan Chlordécone IV (2021-2027), visant à poursuivre et renforcer les actions engagées pour réduire l’exposition des populations, tout en développant des mesures d’accompagnement adaptées aux territoires et aux besoins des populations concernées.

En appui à la stratégie recherche de ce plan, l’ANR a lancé en 2022 un premier appel à projets conjoint, soutenu par la Collectivité Territoriale de Martinique (CTM) et la Région Guadeloupe, dédié à la problématique de la chlordécone aux Antilles, fondé sur une approche « One Health », intégrant de manière systémique les dimensions de santé humaine, animale et environnementale. Les premiers résultats issus de ces travaux soulignent la nécessité de poursuivre et d’intensifier l’effort de recherche. C’est dans cette perspective qu’un second appel à projets, « Chlordécone II : Sociétés et multi-expositions », a été lancé en décembre 2025. Il vise à renforcer l’intégration des sciences humaines et sociales, à mieux appréhender les situations de multi-exposition et à consolider les collaborations entre les équipes de recherche et les acteurs des territoires ultramarins. L’ensemble des priorités de recherche s’inscrit là-aussi dans une approche « One Health », avec pour finalité l’amélioration durable de la santé des populations. Par ailleurs, des projets ont été soutenus dans le cadre d’appels à projets non thématiques (Plan d’action, France 2030), contribuant à structurer une dynamique de recherche pluridisciplinaire sur cette problématique. Où en est la recherche aujourd’hui ? Comment lever, en co-construction, les verrous scientifiques et sociaux, techniques et technologiques clés ?

La mesure au cœur de la problématique chlordécone

Avant même les questions environnementales ou sanitaires, c’est la question de la mesure qui conditionne aujourd’hui la compréhension de la chlordécone aux Antilles. À l’Institut Pasteur de la Guadeloupe, Maïlie Saint-Hilaire travaille à affiner les méthodes de dosage de la molécule et de ses produits de transformation dans les milieux biologiques, alimentaires et environnementaux. Ses recherches, au croisement de la chimie analytique et des enjeux de santé publique, visent à produire des méthodologies et mesures fiables pour mieux évaluer l’exposition des populations et orienter les politiques de gestion du risque.

« Sans mesures fiables, on ne peut répondre ni aux questions de santé, ni aux questions environnementales, ni aux questions alimentaires » insiste Maïlie Saint-Hilaire, responsable de la plateforme de Chimie Analytique Appliquée à la Santé (C2AS) à l'Institut Pasteur de la Guadeloupe (IPG). Le parcours scientifique de la chimiste, qui a choisi de revenir aux Antilles après ses études dans l’hexagone, est étroitement lié à la question de la chlordécone. « Je voulais mettre mes compétences au service des populations antillaises et plus largement des populations caribéennes. » En 2016, dans le cadre du projet ANR INSSICCA1, Maïlie Saint-Hilaire consacre sa thèse à la toxicocinétique de la chlordécone chez la brebis. L’objectif : mieux comprendre le comportement, le devenir et l’élimination de la molécule dans un organisme vivant. Dans le cadre de ce projet, elle contribue notamment à l’élaboration d'un modèle permettant d'estimer la présence de chlordécone dans les élevages de bovins, avant leur abattage, par une simple prise de sang. Un outil d’aide à la décision précieux pour la gestion des filières agricoles concernées. « Au-delà de ma thèse, l’idée était de déployer une application sur le terrain et d’en faire aussi un modèle d’aide à la compréhension chez l’humain. » explique-t-elle. 

Elle développe depuis des méthodes pour mieux quantifier dans différentes matrices (ou échantillons) biologiques, environnementales et alimentaires (sang, eau, denrées alimentaires, sol) les polluants chimiques en général, et la chlordécone en particulier. Maïlie Saint-Hilaire a notamment mis au point des procédures plus rapides, sensibles et moins coûteuses2 qui ont permis le développement et la validation d’une méthode de dosage de la chlordécone en Guadeloupe dans le sang de la population, la chlordéconémie. « L’objectif est double : face aux besoins croissants, analyser davantage d’échantillons, et produire plus rapidement des données fiables et robustes, utiles pour la prise de décision publique » souligne-t-elle. Les travaux en chimie analytique de son équipe à l’IPG constituent ainsi un maillon essentiel pour d’autres projets de recherche sur la chlordécone, pour documenter les niveaux de contamination dans l’environnement et pour accompagner les populations exposées.

Visibilite

La chlordéconémie

Aux Antilles, l’exposition chronique des populations est principalement liée à l’alimentation (eau et denrées contaminées). Selon l’Anses, près de 90 % des personnes testées (près de 80 000 au 31 décembre 2025) seraient contaminées par la chlordécone. Chacun et chacune peut se faire tester sans ordonnance.

Les recherches ont permis de déterminer la demi-vie plasmatique, un indicateur pertinent de suivi de l’exposition, à partir de mesure de concentration dans le sang de la chlordécone : 131 jours en moyenne. La Valeur toxique de référence (VTR) interne, établie par l’Anses, a été fixée à 0,4 µg de chlordécone par litre de plasma. 

La chimiste est également partenaire du projet ANR CHLOR2NOU, qui vise à développer de nouveaux outils de surveillance pour la chlordécone et ses produits de transformation. Longtemps, le postulat d’une dégradation (notamment naturelle) de la molécule dans les sols antillais a été écartée. Aujourd’hui, il s’agit d’une piste sérieuse pour dépolluer les sols. « Mais les produits de transformation issus de la dégradation sont encore peu étudiés. Plusieurs questions se posent : présentent-ils eux-aussi des risques sanitaires et à quels degrés, quels sont les mécanismes biologiques impliqués, et quelles sont les interactions de la chlordécone avec d’autres polluants présents dans l’environnement antillais. Les enjeux et les défis pour la recherche sont considérables. » Les données étant encore en cours d’acquisition, les chercheurs devraient publier leurs premiers résultats dans les prochains mois. Mailie Saint-Hilaire est aussi impliquée dans le projet ANR Karu-Fertil qui s’interroge sur les conséquences possibles d’une exposition chronique à la chlordécone et la fertilité féminine. Dans le cadre de ce projet, elle analyse les échantillons de sang et de liquide folliculaire afin d’y quantifier la présence de la molécule mais aussi d’autres polluants d’importance. « Mais qui dit multi-exposition à la chlordécone, dit analyses multi-matrices. Il nous faut aller encore plus loin, et étudier, par exemple, le lait maternel sur lequel il existe encore peu de travaux », et identifier les possibles risques d’un allaitement contaminé sur le développement des nouveau-nés.

Maïlie Saint-Hilaire appelle aujourd’hui à la structuration d’une communauté analytique, dans le but de rapprocher davantage chercheurs, laboratoires locaux, acteurs de terrain et d’harmoniser les protocoles pour une meilleure reproductibilité des données. « Il faut aussi aller à la rencontre des populations3. Pour nous, la mesure est centrale mais pour elles, cela ne représente parfois qu’un chiffre, décorrélé de leur réalité. Or, c’est par la mesure qu’on a découvert de la chlordécone dans l’eau. A nous de lui (re)donner du sens. »

Vers des solutions de dépollution des sols  

Plus de 30 ans après l’interdiction de la chlordécone, la dépollution des sols antillais demeure l’un des principaux défis pour la recherche. Porté par Patrick Ollivier, géochimiste au BRGM, le projet ANR DéMETer explore plusieurs stratégies de remédiation combinant traitements chimiques, microorganismes et plantes afin d’accélérer la dégradation de la molécule dans les sols contaminés. Au-delà de la technique, les chercheurs s’attachent également à construire des solutions acceptables pour les populations directement confrontées à cette pollution persistante.

La décontamination des sols antillais, principaux réservoirs de la pollution par la chlordécone, reste un enjeu majeur et prioritaire pour la recherche. En Martinique, les zones à risque concerneraient près de 40 % des terres agricoles ; 20 % en Guadeloupe. « Les analyses réalisées jusqu’ici ont principalement concerné les zones les plus susceptibles d’avoir été contaminées, notamment les anciennes zones de culture bananière. » précise Patrick Ollivier, géochimiste au Bureau de recherche géologique et minière d'Orléans (BRGM) et porteur du projet ANR DéMETer4. Si la couverture reste encore partielle, les campagnes de dépistage dans les sols se poursuivent (cultivateurs et particuliers peuvent faire analyser leurs surfaces, gratuitement). Bien que plusieurs méthodes de dépollution aient montré des résultats prometteurs en laboratoire, aucune n’est encore déployée à grande échelle. Le projet DéMETer vise ainsi à coupler plusieurs de ces approches, à en améliorer l’efficacité et à en réduire les coûts afin de les tester en conditions réelles. L’enjeu est aussi technique que social : « Sur la question de la chlordécone, il y a une vraie souffrance sociale. Il faut accepter que les populations aient besoin de s’exprimer. Une méthode de dépollution ne pourra être appliquée que si elle est acceptée par les populations concernées. » insiste Patrick Ollivier.

Patrick Ollivier a débuté ses recherches sur la chlordécone dès 20165. « Mon collègue Christophe Mouvet menait des expérimentations visant à suivre l’évolution de la molécule dans l’environnement, les sols et les sous-sols, et plus particulièrement dans les eaux souterraines. » Il l’épaule alors sur le développement d’une méthode visant à dégrader la chlordécone– où l’on enlève des atomes de chlore - dans les sols contaminés. « Mon rôle était d’évaluer l’efficacité de cette méthode, d’étudier la génération de produits de transformation de la chlordécone, et la mobilité de ces produits. En d’autres termes, essayer de voir si le possible remède pour dépolluer les milieux était pire que le mal. » Dans la poursuite de ces travaux, le géochimiste initie le projet DéMETer. Afin de mieux comprendre les mécanismes à l’œuvre, il travaille notamment sur des sols importés de Martinique dans les locaux du BRGM à Orléans. « Sur des colonnes de 20 cm, nous faisons ruisseler de l’eau pour reproduire la circulation de la pluie charriant la chlordécone dans les sols et les sous-sols jusqu’aux eaux souterraines. » précise-t-il, avant de traiter ce micro-environnement pollué à l’aide de la méthode ISCR (ou réduction chimique in situ), qui s’appuie sur le pouvoir du fer pour dégrader la molécule. Résultat : les produits de transformation de la molécule apparaissent plus mobiles (ils circulent davantage dans les sols vers les autres compartiments environnementaux) mais semblent moins toxiques que la molécule elle-même.

Le projet DéMETer s’appuie sur un groupe témoin en Martinique rassemblant associations, agriculteurs, pêcheurs, représentants institutionnels et citoyens, « assez critiques de la gestion de la situation par les pouvoirs publics et parfois méfiants envers les scientifiques. » souligne le chercheur. Lors de tables rondes organisées en amont du projet, les chercheurs les interrogent : s’il fallait dépolluer en priorité, par où commencer ? « Les participants ont considéré comme prioritaires les jardins familiaux, les jardins partagés, les écoles, en somme les zones fortement peuplées, davantage que les grandes surfaces agricoles. Cette priorité témoigne des inquiétudes liées à l’exposition quotidienne des habitants. » Le but de ces échanges était aussi d’établir une cartographie de la dynamique de l’ensemble des acteurs concernés. Cela a également permis de cibler des méthodes de dépollution acceptables et potentiellement acceptées par les populations, comme celle de l’ISCR.

En janvier 2024, des essais ont été lancés en jardinières en conditions contrôlés au Campus Agro-Environnemental Caraïbe (CAEC) avec les sols prélevés sur les deux sites identifiés au préalable (l’un dans le nord de l’ile (Chalvet) sur un andosol et un second dans la commune du Lamentin sur un ferrisol). Les chercheurs ont ainsi testé différentes méthodes de remédiation : la réduction chimique in situ ou ISCR, la biodégradation, qui stimule les bactéries naturellement présentes dans les sols, et la phytostimulation, qui mobilise différentes espèces végétales pour favoriser les processus biologiques de dépollution. « Les plantes et les microorganismes produisent notamment des biosurfactants qui libèrent la molécule lorsqu’elle est piégée dans la matière organique ou dans certaines argiles. L’objectif est de créer un écosystème capable de rendre la chlordécone plus accessible aux mécanismes de dégradation (microbiologique et chimique). » précise Patrick Ollivier. « Avec l’ISCR, nous avons observé une réduction de 40 % de la chlordécone dans ces échantillons. Et plus encourageant encore, la dégradation de la molécule, rapide dans un premier temps, se prolonge sur la durée. ». Si les chercheurs ont stoppé l’expérience au bout de huit mois, l’effet de l’ISCR pourrait se prolonger davantage. Autre avancée majeure, la réduction chimique in situ avait initialement recours à environ 40 g de fer par kilogramme de sol, expliquant son coût élevé ; les travaux du projet DéMETer ont aussi permis d’abaisser cette quantité à environ 3 g/kg tout en conservant une efficacité significative.

Pour la phytostimulation, les chercheurs ont retenu plusieurs espèces : des plantes de couverture (notamment le Desmodium), le pois-patate et le ricin. Le pois-patate présente deux avantages : il est peu consommé localement, ce qui limite les risques de transfert vers l’alimentation, et il peut être valorisé pour la production de bioéthanol. « L’idée est aussi de maintenir une activité économique sur les parcelles pendant la période de traitement et de créer un modèle aussi vertueux que possible pour les agriculteurs. » Prochainement, les scientifiques éprouveront l’efficacité du couplage de ces deux méthodes sur des démonstrateurs à plus grande échelle, des parcelles d’environ 100 m². Leur protocole prévoit une phase de réduction chimique in situ pendant environ quatre mois ; une phase de phytostimulation d’environ un an ; un nouveau traitement chimique destiné à dégrader la chlordécone rendue disponible par les processus biologiques.

L’un des partenaires du projet, le Carbet des sciences de Martinique, partage régulièrement les résultats du projet sur les réseaux sociaux sous la forme de BDs ou de vidéos de vulgarisation. L’une des principales cibles : les plus jeunes. « La chlordécone est aussi une question générationnelle. Traiter les sols pollués prendra du temps ; les jeunes devront composer avec des écosystèmes durablement contaminés. »

Fertilité féminine : quand l’exposition à la chlordécone rallonge le délai pour concevoir

Classée comme perturbateur endocrinien, la chlordécone fait aussi l'objet de nombreuses recherches sur ses effets sur la santé humaine. Dans le cadre du projet ANR Exposition au chlordécone et fertilité féminine – KARU FERTIL, Ronan Garlantézec, chercheur Inserm à l'IRSET, s’intéresse à une question encore peu explorée : son impact sur la fertilité féminine. En mobilisant utilisant les données de la cohorte Ti-Moun, son équipe a mis en évidence une association entre l'exposition à ce pesticide et un allongement du délai nécessaire pour concevoir un enfant. D’autres analyses sont actuellement en cours, avec des approches épidémiologiques et de sciences sociales chez des femmes consultant pour infertilité du couple en Guadeloupe

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Des effets de la chlordécone sur la santé humaine connus depuis la fin des années 60

Dès les années 60, les premières données toxicologiques sur la souris et la poule ont montré la toxicité et la reprotoxicité de la chlordécone, c’est-à-dire susceptible d’altérer la fertilité des femelles (en attaquant notamment la réserve ovarienne) ou le développement de la descendance (la chlordécone traversant la barrière placentaire). Quelques années plus tard, en 1975, lors d’un incident dans une usine de fabrication du pesticide à Hopewell (Virginie, Etats-Unis), des ouvriers sont exposés à de fortes doses de chlordécone : dans l’air, le taux de chlordécone pouvait dépasser 3 mg/m3 dans certaines zones de l'usine, soit 3 000 fois le seuil légal de 1 μg/m3. Les ouvriers présentent alors diverses atteintes neurologiques et testiculaires (notamment une diminution du nombre et de la mobilité des spermatozoïdes), et des hépatomégalies (augmentation du volume du foie). Ces troubles furent en grande partie réversibles après arrêt de l’exposition à la molécule. Cet incident a accéléré l’interdiction du Kepone® aux Etats-Unis, un an plus tard. Aujourd’hui, la chlordécone est classée comme cancérogène possible et considéré comme perturbateur endocrinien par l’Organisation mondiale de la santé. 

Si plusieurs études épidémiologiques ont été menées sur les effets de la chlordécone sur la fertilité masculine chez l’humain, aucune, jusqu’ici, ne l’avait été sur la fertilité féminine. « C’est en partie lié à l’histoire », souligne Ronan Garlantézec, chercheur Inserm à l’Institut de recherche en santé, environnement et travail (IRSET, Inserm/Université de Rennes/École des hautes études en santé publique) qui porte le projet ANR KARU-FERTIL6. « La majorité des ouvriers exposés aux Etats-Unis à Hopewell, étaient des hommes et un impact sur la qualité du sperme a ainsi été retrouvé. Les premières études aux Antilles, avec des niveaux d’exposition nettement inférieur à ceux d’Hopewell dans la population, ont donc logiquement porté sur la fertilité masculine avec l’étude des paramètres spermatiques, c’est-à-dire sur le nombre et la mobilité des spermatozoïdes ». Au début des années 2000, c’est l’IRSET, en partenariat avec le CHU de Guadeloupe, qui mène les premières recherches aux Antilles parmi des travailleurs du secteur agricole bananier et des salariées de secteurs non agricole. Les teneurs en chlordécone dans leur sang apparaissent alors plus élevées chez les premiers que les seconds, mais les études ne relèvent pas d’effets sur la qualité du sperme, ni sur les hormones de la reproduction7.

Entre 2005 et 2007, des données ont été recueillis auprès de 668 femmes enceintes venant consulter lors de visites de contrôle au cours du 2e ou 3e trimestre de grossesse au CHU de la Guadeloupe et dans d’autres centres hospitaliers ou services de soins prénatals de l’île. Des prélèvements sanguins ont également été effectués afin d’y mesurer les concentrations de chlordécone. Cette large cohorte mère-enfant Ti-Moun, encore suivie aujourd’hui, pilotée initialement par Sylvaine Cordier et Luc Multigner, chercheurs Inserm, visait à mieux comprendre l’impact de l’alimentation maternelle sur déroulement de la grossesse et le développement de l’enfant. « De mon côté, je m’intéressais déjà, en Bretagne, à des études menées en aide médicale à la procréation (AMP), à certains polluants organiques persistants et aux métaux lourds. » explique Ronan Garlantézec, aujourd’hui co-responsable de l’équipe pluri-disciplinaire Épidémiologie et science de l’exposition en santé-environnement (Elixir). « La question de la chlordécone s’est posée naturellement. Au détour des années 2010, j’ai constaté qu’il y avait beaucoup de travaux sur l’impact des expositions environnementales ou professionnelles sur la fertilité masculine, aussi parce qu’elle se mesure assez facilement via les paramètres spermatiques. En revanche, certaines pathologies en lien avec la fertilité n’étaient pas étudiées chez la femme. La réserve ovarienne notamment, c’est-à-dire le stock de follicules ovariens, qui diminue progressivement, était peu explorée dans ce contexte. Il s’agit pourtant d’un déterminant important de la fertilité des femmes » poursuit-il.

Si des travaux précédents avaient pu permettre d’associer un risque de prématurité, le projet KARU-FERTIL s’intéresse précisément aux liens entre l’exposition à la chlordécone et l’infertilité féminine en Guadeloupe. « Le projet comporte deux volets complémentaires. Un volet épidémiologique, qui s’adresse aux femmes âgées de 18 à 39 ans consultant pour infertilité du couple au CHU de la Guadeloupe, le service d’AMP, et l’Institut Pasteur de Guadeloupe. Et un volet sciences humaines et sociales (SHS), mené en partenariat avec Virginie Rozee, directrice de recherche Ined et spécialiste de l’infertilité. Ce second volet vise à explorer les représentations du risque environnemental chez des femmes en parcours d’infertilité, et comment cela peut interagir avec leur vécu. » Une cinquantaine d’entretiens semi-directifs ont ainsi été réalisés auprès de femmes incluses dans la partie épidémiologique et auprès de professionnels de santé.  

Le soutien de l’ANR a permis de mener une analyse complémentaire à partir de la cohorte Ti-Moun « Plus les femmes avaient des niveaux élevés de chlordécone en début de grossesse, plus elles ont mis de temps à concevoir leur enfant. Cela confirme en partie l’hypothèse initiale du projet. » affirme le chercheur. Pour la suite du projet KARU-FERTIL, le soutien de l’ANR a permis la mise en place et l’analyse des volets épidémiologiques et sociologiques réalisé chez les femmes consultant en AMP. Les chercheurs se focalisent ainsi sur plusieurs issues importantes en lien avec l’infertilité des femmes : l’hormone anti-müllérienne (AMH), le compte de follicules antraux, évalué par échographie endovaginale ; tous les deux marqueur de la réserve ovarienne ; d’autres pathologies liées à la fertilité : endométriose, syndrome métabolique ovarien polyendocrinien (SMOP)8 ; les liquides folliculaires recueillis lors des fécondations in vitro (mesures réalisées par l’Institut Pasteur de Guadeloupe) ; le microbiote vaginal et endométrial. 

Comment s’assurer que c’est bien la chlordécone et non d’autres polluants qui explique cet effet ? Pour ce faire, les chercheurs ont aussi mesuré d’autres polluants organiques persistants et des métaux lourds. « La corrélation entre la chlordécone et ces autres polluants étant relativement faibles, elle ne peut donc pas expliquer la relation observée. Et lorsque nous avons intégré des variables comme certains métaux lourds dans les modèles, les résultats n’ont pas changé. Nous sommes donc assez confiants sur le fait que ce sont bien les effets propres à la chlordécone que nous observons. » Toutefois, le seuil au-delà duquel l’effet sur l’allongement du délai nécessaire à concevoir a pu être observé correspond au seuil utilisé depuis quelques années pour guider les actions publiques relève Ronan Garlantézec. Celles-ci semblent par ailleurs porter leurs fruits : les niveaux de chlordécone retrouvés dans le sang de la population sont aujourd’hui nettement plus faibles qu’au début des années 2000.

EnvironnementsEcosystemeRessourcesBiologiques

INSSICCA : des stratégies innovantes pour sécuriser les systèmes d’élevage dans les zones contaminées par la chlordécone

Aux Antilles, la contamination durable des sols par la chlordécone continue de poser des défis majeurs pour les filières agricoles et d’élevage. Guido Rychen, professeur des universités, directeur de l’École nationale supérieure d’agronomie et des industries alimentaires de l’université de Lorraine (ENSAIA) et président du Comité de Pilotage Scientifique National Chlordécone (CPSN), et Agnès Fournier, professeure à l’université de Lorraine et à l’ENSAIA, reviennent sur les origines du projet INSSICCA, lauréat de l’AAPG 2016, et ses avancées scientifiques qui ont permis de mieux comprendre les mécanismes de contamination des animaux d’élevage et d’accompagner la mise en œuvre de solutions de sécurisation des productions.

Président du CPSN mais aussi ingénieur agronome, vous avez coordonné le projet INSSICCA visant à identifier des stratégies innovantes pour sécuriser les systèmes d’élevage dans les zones contaminées par la chlordécone et sur lequel vous avez travaillé en collaboration avec Agnès Fournier. Comment le projet est-il né ?

Guido Rychen : A la fin des années 90, au sein du Laboratoire Animal et Agroécosystèmes, nous avons créé avec Cyril Feidt une équipe de recherche intitulée « Micropolluants et résidus dans la chaîne alimentaire » - cette équipe est d’ailleurs aujourd’hui dirigée par Agnès Fournier. Nous travaillions alors sur la problématique des dioxines – furanes, un autre Polluant Organique Persistant (POP), dans le lait. Au début des années 2010, nous avons été sollicités par l’INRAE et le Cirad des Antilles. On nous a dit : « vous avez une expertise sur les contaminants organiques et les filières animales, nous avons aux Antilles une problématique d’un contaminant, la chlordécone, qui contamine les carcasses ». Nos recherches se sont alors concentrées sur la compréhension des mécanismes de contamination des animaux. C’est ainsi que nous avons lancé INSSICCA « INnovative Strategies to Secure lIvestock production in Chlordecone Contaminated Areas » en 2015.

Agnès Fournier : Le sol est l’un des principaux puits de contamination pour les animaux d’élevage, en l’ingérant directement ou parce qu’il est nourri avec des aliments contaminés. Les pratiques d’élevage, comme l’élevage au piquet par exemple, peuvent influencer cette ingestion de sol tout comme la manière de nourrir les animaux. Pour les bovins, le risque augmente lorsque les animaux restent longtemps au même endroit : ils vont finir par surpâturer, c’est-à-dire pâturer très ras, et ingérer du sol. Chez les volailles, si elles sont élevées sur un sol nu, sans herbes hautes, et qu’on leur donne à manger à même le sol, elles vont forcément picorer les grains et ingérer du sol en même temps. Le problème étant que les poules contaminées évacuent la molécule dans leurs œufs qui concentrent alors beaucoup de chlordécone.

Quels étaient les objectifs d’INSSICCA ? En quoi consiste l’outil d’aide à la décision que vous avez pu déployer ?

A. F.Le premier objectif d’INSSICCA, projet qui se poursuit encore aujourd’hui, consistait à caractériser l’ingestion de sol chez différentes espèces animales. Nous avons notamment travaillé sur les bovins, les porcs, les volailles et les ovins afin d’identifier les pratiques la favorisant, comme l’élevage au piquet, ou limitant la contamination. Nous avons aussi tenté de voir si des charbons actifs et / ou des biochars étaient capables de piéger la chlordécone, l’idée étant d’empêcher une part de la chlordécone du sol d’être absorbée par l’animal. Nous en sommes encore au stade expérimental sur ce dernier point. Autre enjeu majeur d’INSSICCA : la compréhension des transferts du chlordécone dans les organismes vivants. Nous travaillons notamment sur la toxicocinétique, c’est-à-dire toutes les étapes d’absorption, distribution, métabolisme et excrétion de la molécule au sein d’un organisme vivant. La toxicocinétique va être différente d’une espèce à l’autre ; et les temps de décontamination peuvent ainsi aller de quelques jours à plusieurs mois. 

Nous avons donc cherché à développer des modèles toxicocinétiques permettant de simuler les phases de contamination et de décontamination chez l’animal. Notre outil permet, via l’analyse de chlordécone dans le sang9, de faire tourner ces modèles pour estimer le temps nécessaire pour décontaminer l’animal lorsque ce dernier n’est plus exposé. Plusieurs stratégies ont été testées : décontamination sur des parcelles non contaminées, des bâtiments hors sol, des box mobiles ou encore des systèmes de pension entre éleveurs. Les résultats obtenus ont été très encourageants : tous les animaux qui ont été envoyés à l’abattoir sont ressortis conformes aux Limites Maximales de Résidus (LMR), des seuils réglementaires établis par l’ANSES. L’outil, de plus en plus utilisé sur le terrain, est aujourd’hui au point pour le bovin adulte non gestant mais il ne l’est pas encore pour les animaux en croissance ou en reproduction. Notre but est de parvenir à mieux comprendre ces transferts chez l’animal gestant, l’animal lactant ou encore les transferts transgénérationnels mère-jeune.

G. R. :  Il nous faut avancer ensemble avec tous les acteurs, des consommateurs aux producteurs en passant par les bouchers. Il est important que cet outil, désormais utilisé par les organismes à vocation sanitaire sur le terrain, soit plus connu et que les éleveurs puissent s'y adhérer, fassent analyser plus largement le sang de leurs animaux. Au-delà de l’enjeu de traçabilité des produits animaux que permet cet outil, les éleveurs antillais sont souvent de petits éleveurs, et la décontamination des bêtes peut représenter une certaine somme. Dans le prolongement de ce projet, nous avons d’ailleurs contribué au projet SAPS Gwada Safe Meat, porté par Aurélie Pourrez, chercheuse au Centre de recherche sur les médiations. Pour Gwada Safe Meat, nous sommes davantage dans la logique de comprendre les pratiques d’élevage informel. Autrement dit, comprendre pourquoi, historiquement, une partie des pratiques d’abattage et de distribution de viande ne passe pas toujours par le circuit « officiel ». Derrière cette démarche, il y avait l’idée que “si les gens font des choses, c’est qu’ils ont de bonnes raisons de le faire”. Le projet ne cherche donc pas seulement à documenter ces pratiques, mais aussi à comprendre quels sont les freins pour passer au système qui est proposé aujourd’hui avec ses contraintes économiques, organisationnelles, des habitudes et les traditions locales ou le manque de confiance dans les dispositifs existants. Comprendre ces éléments-là pourrait permettre ensuite de franchir une nouvelle étape vers des systèmes de sécurisation sanitaire mieux acceptés et plus largement adoptés. 

En savoir plus

Le dossier ANR « Chlordécone : la recherche pour comprendre et agir »

L’analyse data anr consacrée aux projets ANR autour de la thématique chlordécone

Colloque « Chlordécone : comprendre & agir »

La synthèse du Plan Chlordécone IV

Projets de recherche sur la chlordécone : un point d’étape à mi-parcours pour évaluer les avancées et préparer un nouvel appel  

1 Porté par Guido Rychen, directeur de l’École nationale supérieure en agronomie et industries alimentaires (Ensaia) et président du Comité de Pilotage Scientifique National Chlordécone (CPSN).
2 Méthode dite QuEChERS pour quick, easy, cheap, effective, rugged and safe, désormais une méthode de référence pour l’analyse de résidus de pesticides dont la chlordécone.
3 En mai 2023, en parallèle de ses recherches, la chimiste a lancé un podcast qui met en lumière des profils de scientifiques caribéens.
4 Pour Déployer une Méthode Efficiente, acceptable et opérationnelle de Traitement des sols pour réduire l’exposition vis-à-vis de la chlordécone et ses produits de dégradation aux Antilles. Le projet DéMETer a été sélectionné dans le cadre de l’appel Chlordécone I.
5 Il a entre-temps également mené des recherches sur les sargasses dans le cadre du projet Sarg As & Cld https://anr.fr/fr/actus/details/news/apprendre-a-vivre-avec-les-sargasses/
6 Cette étude, financée par l’ANR et la Fondation de France, réunit quatre partenaires : l’Inserm, le CHU de la Guadeloupe, l’Institut national d’études démographiques et l’Institut Pasteur de la Guadeloupe.
7 Au-delà des seuls effets sur la fertilité masculine, l’Anses a conclu en juillet 2021 à une relation causale probable entre chlordécone et risque de cancer de la prostate. Le cancer de la prostate a été depuis reconnu comme maladie professionnelle.
8 Anciennement syndrome des ovaires polykystiques (SOPK).
9 Le sang prélevé dans le cadre du projet INSSICCA est analysé par l’équipe de Mailie Saint-Hilaire à l’Institut Pasteur de Guadeloupe. La graisse des animaux, par des laboratoires départementaux.

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