Industriation de matières issues de déchets organiques et minéraux pour la filière mode – IDEOMM
De nouvelles matières pour réenchanter la mode
Qu’est-ce que cela change de créer dans la mode à partir d’un gisement de matière qui de premier abord vient contraindre les possibles ?
Explorer le potentiel de gisements inhabituels pour la mode
Les débats qui animent l'industrie de la mode peuvent être observés sous plusieurs angles théoriques : la mode est un secteur en transition vers une moindre empreinte écologique et sociale, une industrie culturelle et créative où la pratique de création est troublée par les exigences du marché, une filière textile avec un savoir-faire artisanal et industriel fragilisé, et un ensemble de produits dont les matières ont été délaissées. La créativité de l’ensemble de la filière est mise à l’épreuve avec un besoin de renouveler à la fois le langage, les savoirs et les pratiques associés à l’ « industriation » de la mode. Ce terme d’industriation (Hatchuel, 2015 ; Musso, 2017) invite à revenir aux sources de l’industrie qui définit les activités conceptrices et productrices de la société et qui a le potentiel de se métarmophoser. La réindustrialisation aujourd’hui discutée, soutenue et enclenchée est associée à des stéréotypes dont il est nécessaire de se détacher afin de permettre l’exploration de nouvelles conceptions, de nouveaux apprentissages et imaginaires. La logique de l’économie circulaire amène à porter attention à de nombreuses matières alternatives qui bousculent les habitudes. Si les outils d’analyse d’impact croisent déjà les dimensions économiques, environnementales et sociales, ils intègrent moins naturellement une dimension plus sensible qui est pourtant au cœur des pratiques. Les enjeux de soutenabilité sont souvent perçus comme la contrainte de plus ou de trop dans une industrie où culture et création sont déjà fortement en tension. Nous nous sommes ainsi intéressés à la transversalité des connaissances et pratiques engagées par celles et ceux qui manipulent les matières tout au long de la filière mode et des autres filières qui y sont associées.
Des chercheur·e·s de quatre laboratoires de l’Université PSL (Dauphine recherches en management, le Centre des matériaux et le Centre de gestion scientifique de Mines Paris – PSL et l’Ensadlab) ont collaboré avec le créateur de mode Mossi Traoré qui dans sa démarche, explore le potentiel pour la mode de nouveaux gisements de matières. Il a notamment développé le projet MOSART® avec l’entreprise Solvalor, pour trouver de nouveaux exutoires à des particules fines de terres d’excavation du Grand Paris, lavées, triées, séchées puis broyées : le Solfill®.
La recherche collaborative a été menée a suivi un double objectif : explorer par la pratique le potentiel de ce gisement minéral spécifique pour la mode, et élaborer une démarche interdisciplinaire générique pour accompagner l’exploration du potentiel de gisements inhabituels pour la mode.
La recherche a d'une part ouvert l’univers des manipulations de matières et d'autre part développé des outils interdisciplinaires permettant d’accompagner les explorations.
(1) L’étude de la composition minéralogique du gisement et de ses propriétés physico-chimiques et sensorielles nous a permis d’affiner notre compréhension de ses qualités et de leur degré d’homogénéité en fonction des lots. Plusieurs voies d'expérimentation ont été suivies :
- en utilisant la poudre minérale comme une charge à incorporer dans un liant, pour travailler des matériaux souples en combinant des sources écologiquement pertinentes ;
- en ayant recours à la voie thermique de la céramique et du verre, après que des premiers tests aient montré la richesse des changements de phase, au fur et à mesure de la montée en température (bien que davantage consommatrice d’énergie, cette voie permet de limiter l’apport d’autres matières et d’intensifier l’utilisation du gisement) ;
- en observant les réactions chimiques que la poudre peut susciter, en lien avec les procédés d’ennoblissement.
La définition d’indicateurs et leur représentation graphique nous a permis de faire dialoguer ces différentes pistes d’expérimentation matière.
(2) Trois outils de visualisation ont par ailleurs été développés comme support interdisciplinaire d’accompagnement des processus d’explorations :
- un graphique descriptif du cycle de la vie humaine des matières, permettant de visualiser la variété des transformations possibles pour étendre les applications possibles d’utilisation d’un gisement donné ;
- un logigramme qui vise à qualifier un gisement de matière par sa provenance, ses usages et sa familiarité, et appréhender ainsi son caractère habituel, faux-ami, inhabituel, voire insolite ;
- une matrice de visualisation des incidences qui croise la diversité des enjeux scientifiques, sensoriels, stratégiques et sociétaux, aux processus d’exploration, depuis l’analyse de la nature d’un gisement, à celle de son potentiel pour la mode et des conditions de son exploitation artisanale ou industrielle. Nous avons ainsi précisé quatre espaces d’exploration : pour caractériser le gisement étudié, le mettre à l’épreuve des transformations, analyser son empreinte plurielle et évaluer ses contributions.
Ces outils sont appréhendés comme des objets intermédiaires qui visent désormais à être mis à l’épreuve dans une nouvelle phase de la recherche.
En 2026, le projet est entré dans une nouvelle phase en poursuivant à la fois les expérimentations matières et l'élaboration d'outils d'exploration interdisciplinaires :
(1) Les expérimentations matière poursuivies explorent à la fois le "souple" et le "dur", en utilisant le gisement géo-sourcé comme composant dans un biopolymère selon un procédé non thermique, et comme composant dans un matériau fritté, en chauffant la poudre minérale à différents paliers de température. Afin de réduire les besoins énergétiques élevés liés à la voie thermique, nous pourrons également explorer d’autres procédés comme la géopolymérisation.
(2) Une série d'entretiens et d'ateliers de validation avec des professionnels de la mode et des matériaux vise à consolider la série d’outils interdisciplinaires visant à accompagner la transformation des pratiques pour une utilisation plus raisonnée des matières dans la filière mode.
Au-delà de ces explorations, la recherche vise à participer au dialogue nécessaire sur les matières qui font la mode. Ce dialogue a été nourri par la création par l'équipe du projet d'un parcours "Mode & Minéraux" au sein du Musée de minéralogie de Mines Paris - PSL.
Le terme d’ "industriation" invite à revenir aux sources de l’industrie, qui définit les activités conceptrices et productrices de la société, afin de se détacher de pratiques dépassées par les exigences environnementales et sociales actuelles. Le projet s’appuie sur l’expérience du programme interdisciplinaire ENAMOMA de l’Université PSL, un ENgagement pour des Alternatives MOde et MAtière créatives et responsables via la collaboration de l’Université Paris Dauphine – PSL, l’Ecole nationale supérieure des arts décoratifs et Mines Paris – PSL ENSAD-Mines. L’équipe propose de prolonger les expérimentation initiées par la collaboration d’un créateur de mode, Mossi Traoré, avec des acteurs industriels en recherche de solutions pour la revalorisation de déchets organique et minéraux en boucle ouverte. Une première recherche exploratoire dans le cadre d’un projet pédagogique interdisciplinaire, a souligné l’importance d’avoir une approche de développement matière qui prenne en compte les conditions imposées par les déchets, tout en les transformant en un matériau d’opportunité à haut potentiel créatif et collaboratif.
Le projet prévoit de prolonger et d’approfondir les expérimentations dans le cadre d’une recherche collaborative, avec une mise en commun régulière des connaissances et interprétations et le recours à une recherche par la pratique. Quatre étapes seront associées : (1) La recherche s’appuiera sur une analyse comparative d’une démarche de revalorisation de deux déchets, l’un organique, l’autre minéral, pilotée par un même acteur. (2) Elle définira des pistes crédibles de développement matière avec une approche à la fois scientifique, sensorielle, sociétale et organisationnelle. (3) Des expérimentations permettront de mettre à l’épreuve les applications envisagées en termes de matière et de filière. (4) Les résultats seront travaillés pour développer un support de diffusion dans une structure muséale, destiné à devenir un outil de formation immersif pour différents types de publics (jeunesse, étudiant, professionnel). Les recherches seront valorisées au sein de supports complémentaires et une exposition viendra clore le projet.
Des retombées sont attendues à plusieurs niveaux, avec tout d’abord le développement de solutions de revalorisation à différents niveaux de maturité, avec une attention portée aux enjeux d’industrialisation et de cycle de vie au-delà de la mise en forme initiale du matériau. Le projet vise également à accompagner, par sa méthode, l’évolution du processus créatif dans la filière mode où les acteurs doivent repenser leurs pratiques à partir des enjeux environnementaux. La médiatisation des premières initiatives de Mossi Traoré montre à cet égard la capacité d’entraînement de ce type de développement. Le projet vise ainsi le soutien à l’émergence de personnalités créatives d’un genre nouveau, à même de faire des ponts entre des filières et entre des acteurs situés à différentes étapes de ces filières, et d’engager les consommateurs vers de nouveaux usages. La construction d’un récit personnalisable selon le type d’audience (plus ou moins amateure vs. experte) vise enfin à accompagner la transformation des pratiques par la formation.
Coordination du projet
Colette Depeyre (Dauphine Recherches en Management)
L'auteur de ce résumé est le coordinateur du projet, qui est responsable du contenu de ce résumé. L'ANR décline par conséquent toute responsabilité quant à son contenu.
Partenariat
DRM Dauphine Recherches en Management
MINES Paris ECOLE NATIONALE SUPERIEURE DES MINES DE PARIS
ENSAD ENSADLab
MINES Paris ECOLE NATIONALE SUPERIEURE DES MINES DE PARIS
BUGIS Bugis
MOSSI TALEMA
Aide de l'ANR 149 982 euros
Début et durée du projet scientifique :
décembre 2023
- 24 Mois