Chlordécone : "Il faut construire des solutions réalistes pour permettre aux populations de continuer à vivre, produire, consommer et se projeter dans l’avenir"

Par Anne-Sophie Boutaud

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Mis à jour le 22/06/2026

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22/06/2026

Chlordécone : "Il faut construire des solutions réalistes pour permettre aux populations de continuer à vivre, produire, consommer et se projeter dans l’avenir"

Les conséquences de la pollution durable des Antilles françaises à la chlordécone dépassent les seules dimensions environnementales et sanitaires. Les coûts sont aussi invisibles : perte de confiance envers les institutions, sentiment d’injustice ou dégradation de l’image des territoires. Dans le cadre du projet LiCOCO, Eric Kamwa, professeur en économie à l’Université de Lorraine, s’intéresse à ces dimensions multiples et à ce que signifie concrètement "vivre avec la chlordécone".

Comment en êtes-vous venu à travailler sur la problématique de la chlordécone ?

Eric Kamwa : Cette question s’est imposée à moi. Microéconomiste de formation, mes travaux se situent à l’intersection de l’analyse des choix et des politiques publiques, de l’économie de l’environnement et de l’économie mathématique des décisions individuelles et collectives. Il y a quelques années, je me suis intéressé aux sargasses en analysant les relations entre politiques publiques et participation citoyenne en situation de pollution environnementale. Le cas de la chlordécone est particulièrement intéressant car il ne s’agit pas seulement d’un problème de pollution environnementale, c’est aussi une question sociale, économique, politique et mémorielle qui nécessite une approche multidimensionnelle.

Quels sont les principaux objectifs du projet LiCOCO ?

E. K. : Le projet LiCOCO est né d’un constat simple : la question de la chlordécone ne peut être abordée sous le seul angle de la toxicologie ou de la pollution environnementale. Notre objectif est de comprendre ce que signifie concrètement « vivre avec la chlordécone » dans les territoires antillais et de co-construire, avec les populations concernées, des solutions susceptibles d’améliorer les politiques publiques de prévention, de gestion des risques et de réparation. Car les conséquences de cette pollution ne se limitent pas aux enjeux sanitaires. Elles touchent l’agriculture, la pêche, l’élevage, l’emploi, les revenus des ménages et la confiance des consommateurs. Les restrictions imposées à certaines activités, les difficultés de commercialisation des produits locaux ou encore la baisse du nombre de pêcheurs ont également des effets sur le coût de la vie. La pollution affecte aussi la sécurité alimentaire et contribue à renforcer certaines inégalités sociales puisque les populations les plus modestes sont souvent les plus exposées. Nous cherchons également à mesurer des coûts moins visibles : la perte de confiance envers les institutions, le sentiment d’injustice ou la dégradation de l’image des territoires.

Le projet s’articule autour de quatre axes : l’étude des effets éco-toxicologiques et juridiques de la chlordécone ; l’analyse des discours et des politiques de prévention ; l’exploration de solutions de décontamination et d’une filière « zéro chlordécone » ; enfin, la médiation scientifique et le partage des résultats avec la société. Pour nous, la recherche ne peut pas rester confinée aux publications académiques : ses résultats doivent être partagés avec les populations concernées, les acteurs économiques, les associations et les décideurs publics.

Comment avez-vous travaillé sur l’analyse des discours ?

E. K. : La pollution ne produit pas seulement des effets biologiques : elle génère aussi des controverses, des mobilisations, des formes de défiance et de fortes attentes vis-à-vis des pouvoirs publics. Nous analysons l’évolution des discours scientifiques, politiques, médiatiques, associatifs et militants construits autour de cette question depuis plusieurs décennies afin de comprendre comment ils influencent la perception du risque, les comportements et la confiance dans les institutions. Nous étudions également les politiques de prévention et de communication mises en œuvre depuis les différents plans Chlordécone afin d’évaluer la manière dont les messages sont reçus, appropriés ou rejetés. Cette approche combine analyse documentaire, entretiens avec des acteurs institutionnels et associatifs, enquêtes de terrain auprès des habitants et étude des échanges sur les réseaux sociaux.

« Vivre avec le chlordécone » : qu’est-ce que cela signifie pour les populations concernées ?

E. K. : Cette expression ne signifie pas accepter passivement la pollution. Elle signifie reconnaître que la chlordécone restera présent dans certains milieux pendant encore longtemps et qu’il faut donc construire des solutions réalistes pour permettre aux populations de continuer à vivre, produire, consommer et se projeter dans l’avenir. Cela implique de réduire les expositions, de sécuriser les activités économiques, de renforcer les connaissances scientifiques, de développer des innovations techniques et d’améliorer les politiques publiques. Travailler sur ce sujet est délicat car il touche à la santé, à l’histoire coloniale, à la justice sociale et à des expériences personnelles souvent douloureuses.

Comment le discours scientifique sur la chlordécone a-t-il évolué ?

E. K. : Dans les premières années, les recherches étaient principalement centrées sur les propriétés toxicologiques du produit. Progressivement, elles ont documenté ses effets sur la santé humaine, les écosystèmes, la biodiversité et les mécanismes de contamination environnementale. Le projet prévoit d’ailleurs une analyse bibliométrique de cette évolution depuis les années 1960. Socialement, la chlordécone est devenue bien davantage qu’un pesticide. Elle constitue aujourd’hui un symbole des rapports entre l’État, les territoires ultramarins et les populations concernées. La méfiance s’est construite à travers plusieurs facteurs : la prolongation de l’autorisation du produit malgré des alertes déjà connues, le sentiment d’un manque de transparence, la difficulté à obtenir réparation et l’impression que les préoccupations locales ont longtemps été insuffisamment prises en compte. La perception du risque est souvent associée à une perception de l’injustice.

Le 2 juin 2026, l’Assemblée nationale a adopté à l’unanimité la proposition de loi visant à reconnaître la responsabilité de l’État et à indemniser les victimes de la chlordécone1. En regard de la remédiation écologique, sanitaire ou économique, qu’entend-on par « remédiation politique » ?

E. K. : La remédiation écologique vise à réduire la pollution. La remédiation sanitaire cherche à limiter les conséquences sur la santé. La remédiation économique vise à soutenir les secteurs touchés. La remédiation politique concerne, quant à elle, la restauration du lien entre institutions et citoyens. Elle répond à trois impératifs : reconnaître les responsabilités et les souffrances subies, réparer autant que possible les préjudices et reconstruire la confiance. La loi peut jouer un rôle essentiel à travers la reconnaissance officielle des dommages, la mise en place de dispositifs d’indemnisation, le renforcement de la transparence, l’amélioration de l’accès à l’information ou encore la participation des populations aux décisions qui les concernent.

Quels sont les premiers constats de vos analyses ? Et les verrous encore à surmonter ?

E. K. : Si nos résultats restent préliminaires, plusieurs constats émergent. Les dimensions sociales et politiques sont aussi importantes que les enjeux sanitaires. Il est essentiel de soutenir les filières agricoles et halieutiques sécurisées, de développer des solutions de décontamination économiquement accessibles et d’adapter les politiques de prévention aux pratiques réelles des populations. Les principaux verrous demeurent la persistance environnementale du polluant, les incertitudes liées aux effets cocktails, les difficultés de réparation juridique et la défiance institutionnelle. Les prochaines étapes de LiCOCO consisteront à approfondir les enquêtes de terrain, consolider les analyses interdisciplinaires et transformer ces résultats en recommandations opérationnelles pour les décideurs.

En savoir plus

Le dossier ANR « Chlordécone : la recherche pour comprendre et agir »

La recherche sur la chlordécone à l’ANR en data 

Le projet LiCOCO  

1 Ce texte érige « comme priorité nationale la recherche scientifique sur les effets sanitaires et environnementaux de cette pollution et sur les techniques et procédés de séquestration, de remédiation et de dégradation de la molécule permettant une décontamination à grande échelle des milieux naturels, une sécurisation des ressources et une minimisation de l’exposition alimentaire. ». L’Etat s’assigne également « pour objectif de rechercher et de caractériser l’apparition de pathologies développées par les femmes en raison d’une exposition au chlordécone. »

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