au-delà des coalitions: les petits États dans les négociations climatiques – beCoSSClimate
beCoSS Climate
beyond coalitions: small states in climate negotiations // au-delà des coalitions: les petits États dans les négociations climatiques
Les petits Etats et les négociations multilatérales
Dans le contexte géopolitique actuel, y compris le retrait des États-Unis de l'Accord de Paris et de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques, la politique climatique multilatérale est en difficulté. Cette situation est particulièrement préjudiciable aux petits États : bien que ceux-ci, en tant que petits émetteurs de gaz à effet de serre, dépendent de manière disproportionnée des accords internationaux sur le climat, leur capacités diplomatiques limitées ne leur permettent pas de s'engager pleinement dans le processus de négociation et d’influencer ces accords internationaux. Comment les petits États peuvent-ils alors se faire entendre et peser dans les négociations ? Plus généralement, comment peuvent-ils naviguer des négociations multilatérales complexes telles que celles sur le climat étant donné leurs capacités limitées ? Et quels sont les petits États qui y parviennent réellement ? Dans notre projet, nous analysons spécifiquement le rôle des États individuels, car ce sont eux qui mènent ces négociations, même lorsqu'ils travaillent au sein de coalitions et de groupes de négociation. Cependant, il peut être déraisonnable de détecter l'influence des petits États dans les accords sur le climat ; nous estimons plutôt qu'il faut démêler la notion d'influence. Nous décomposons donc l'influence en quatre éléments: la présence, la participation active, l’influence sur le processus, et l’influence sur les résultats. Ces éléments sont consécutifs. En d’autres termes, la présence aux négociations multilatérales est une condition préalable à une participation active, qui peut à son tour conduire à une influence sur le processus de négociation, et finalement à une influence sur les résultats. En conséquence, nos trois questions de recherche générales cherchent à tracer le rôle des petits Etats selon ces quatre éléments : • Dans quelle mesure les différents États sont-ils présents et engagés dans la diplomatie multilatérale ? • Pourquoi observe-t-on cette variation dans la présence et la participation ? • Dans quelles circonstances la présence et la participation conduisent-elles à une influence ?
Pour répondre à nos trois questions de recherche, nous combinons des données et des méthodes quantitatives et qualitatives. De manière générale, nous utilisons des données et des méthodes quantitatives pour examiner la présence et la participation des petits États dans les négociations climatiques, et des données et des méthodes qualitatives pour détecter leur influence.
Au cours de la première phase du projet, nous avons créé deux grandes bases de données : l'une sur la présence aux négociations sur le climat, et l'autre sur la participation. Les deux bases de données s'appuient sur diverses sources, principalement publiées par le Secrétariat de la CCNUCC (Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques). Elles couvrent les 197 Parties à la Convention (y compris les États-Unis) et toutes les réunions sur le climat entre 1995 et 2024, y compris les grandes Conférences des Parties (COP) et les réunions plus techniques des organes subsidiaires.
Dans une première étape, nous avons analysé les données relatives à la présence afin de déterminer quelles parties (grandes et petites) envoient combien des délégués aux réunions sur le climat et, surtout, qui sont ces délégués. Dans un deuxième temps, nous avons créé un indice de participation couvrant six activités de négociation différentes, telles que la prise de parole lors des débats, mais aussi, par exemple, la tenue de conférences de presse.
Dans la deuxième phase du projet, nous nous concentrons sur l'influence, en utilisant des études de cas qualitatives. Les résultats de notre analyse quantitative représente le point de départ de cette partie qualitative qui nous permettra de contextualiser et de mieux comprendre certains aspects de la participation, et en particulier à établir un lien entre la participation et l'influence (tant sur le processus de négociation que sur ses résultats). Ces études de cas s'appuient principalement sur l'observation participante lors des négociations sur le climat ainsi que sur des entretiens avec des négociateurs, des diplomates et d'autres experts des négociations sur le climat.
Bien que le projet soit toujours en cours, nous avons déjà obtenu des résultats intéressants, notamment en ce qui concerne la présence et la participation.
Tout d'abord, en matière de présence, notre projet confirment que les petits États ont tendance à envoyer moins de délégués, en raison de leurs capacités humaines, financières et diplomatiques plus limitées. Cependant, nos données montrent clairement qu'il est essentiel de ne pas se limiter à la taille des délégations et de prendre en compte leur composition, c'est-à-dire de prêter attention à l'identité des délégués. Nous constatons ainsi que même les petites délégations peuvent jouer un rôle important lorsqu'elles sont représentées par les « bonnes » personnes, c'est-à-dire des diplomates séniors avec beaucoup d’expérience. En outre, les petites délégations sont plus susceptibles d’inclure, au sein de la délégation officielle, des experts externes qui peuvent apporter leur soutien et renforcer leur capacité de négociation.
Deuxièmement, notre indice de participation révèle que les Parties s'engagent dans un large éventail d'activités. Si la participation aux débats oraux domine, nous constatons également l'importance croissante des espaces hors négociation, tels que les conférences de presse et les événements parallèles. Ces espaces hors négociation semblent soutenir les négociations. Ce sont les Parties qui participent activement aux négociations qui s'engagent le plus fortement dans les activités hors négociation. En revanche, les Parties qui restent silencieuses dans les négociations elles-mêmes ont également tendance à rester passives dans l'espace hors négociations.
Nous constatons que la présence est importante pour la participation : les Parties dont les délégations sont plus petites sont globalement moins actives dans les négociations. Cependant, comme indiqué ci-dessus, lorsqu'elles envoient les « bonnes » personnes, même les petites Parties peuvent s'engager activement, voire parfois exercer une influence.
L'Islande, un tout petit pays d'Europe du Nord, est un exemple surprenant d'influence au sein des négociations climatiques. Malgré sa petite taille et ses capacités diplomatiques limitées, l'Islande a été très active dans les premières années des négociations climatiques. Elle a même réussi à obtenir d'une dérogation au protocole de Kyoto, dite « dérogation islandaise ». Cependant, ce succès diplomatique a nécessité des ressources considérables et ne constitue donc pas une stratégie de négociation viable pour les petits États.
Au cours de la seconde moitié du projet, nous nous concentrerons sur (i) la finalisation des analyses quantitatives ainsi que (ii) la réalisation de plusieurs études de cas qualitatives. L'objectif est d'examiner les liens entre les différents éléments d'influence, c'est-à-dire de comprendre si et comment la présence a un impacte sur la participation ; et si et comment la participation, à son tour, a un imapacte sur l'influence.
Notre indice de participation fournit des données très riches qui invitent à une exploitation plus approfondie. Par exemple, nous sommes en train d’examiner les liens entre la présence et la participation : les délégations qui comprennent, par exemple, un ministre ou un président s’engagent-elles plus, et/ou différemment? Par exemple, organisent-elles davantage de conférences de presse que les délégations sans représentant-e-s de haut niveau ?
De même, nos données quantitatives et nos premiers résultats appellent une étude plus approfondie tant des sous-ensembles de Parties que des sous-ensembles d'activités. Par exemple, pourquoi certaines Parties envoient-elles des délégations importantes, mais restent-elles silencieuses lors des négociations ? Que se passe-t-il si le négociateur le plus sénior d'une petite délégation assume le rôle de co-facilitateur des négociations, et est ainsi censé de devenir neutre au lieu de défendre les intérêts nationaux de son pays ?
Pour répondre à ces questions, nous continuons à participer aux réunions sur le climat, après avoir assisté à la COP29 et à la COP30. De plus, nous menons actuellement des entretiens avec des négociateurs, notamment ceux des petits Etats, et d’autres parties prenantes.
Enfin, nous avons commencé à présenter les premiers résultats du projet, tant à différents publics universitaires qu'au grand public, et nous comptons poursuivre cet engagement. Nous prévoyons donc de diffuser nos résultats par le biais de présentations lors de diverses conférences universitaires, d'articles dans des revues universitaires, ainsi que de commentaires destinés au grand public.
Les petits États sont souvent considérés comme preneurs plutôt que fixateurs des règles au niveau international. Pourtant, les petits États peuvent faire la différence, notamment en passant par les coalitions. Celles-ci sont cruciales pour les négociations multilatérales, mais il ne faut pas sous-estimer les inégalités de pouvoir et les relations asymétriques au sein de ces groupes. Qui donc est derrière l’engagement et le succès des coalitions ? Pourquoi certains États sont-ils plus engagés que d’autres ? Dans quelles conditions cet engagement, au sein des coalitions et des négociations, atteint-il ses objectifs ?
Le projet proposé – BeCoSS Climate – examine ces questions en se focalisant sur les négociations climatiques. Alors que les petits États s’engagent souvent à travers des coalitions pour compenser leur taille limitée, notre hypothèse est qu’il faut analyser les activités des États individuels afin de comprendre l’influence dans les négociations multilatérales. Les coalitions représentent un niveau méso central, mais sous-étudié, dans le multilatéralisme. Les États membres sont extrêmement divers, et varient énormément par rapport à leurs capacités de négociation, visibilité, et engagement actif. Enfin, ce sont des États individuels, voire des négociateurs individuels, qui sont responsables de l’engagement et du succès des coalitions.
Nous distinguons quatre éléments d’influence : la présence dans les négociations est la condition pour un engagement actif, qui peut contribuer à une influence sur le processus de négociations, et finalement, sur son issue. Le projet examine donc trois questions centrales :
1. Quels présence et engagement pour les petits États dans la diplomatie multilatérale ?
2. Comment expliquer cette variation ?
3. Dans quelles conditions la présence et l’engagement conduisent à l’influence ?
Nous examinons ces questions en mobilisant des approches quantitatives et qualitatives. D’abord, nous nous basons sur les documents de négociation et des statistiques descriptives pour cartographier la variation et l’évolution de la présence et l’engagement des États, au fil du temps et à travers les différents sujets de négociations. Nous conceptualisons de nouvelles mesures de présence et d’engagement, ce qui nous permet d’identifier les États qui sont représentés et/ou engagés de façon uniforme, ou les États qui s’engagent de façon plus ponctuelle et sur certains sujets seulement (Question 1). Nous nous appuyons alors sur les statistiques inférentielles pour expliquer cette variation de présence et engagement grâce à des indicateurs au niveau national et / ou des sujets traités (Question 2). Dans une troisième étape, nous suivons des « moments d’influence » des petits États dans trois cas : les pertes et dommages ; la limite du réchauffement mondial à 1,5°C, et la finance climat, fondée sur des méthodes qualitatives et interprétatives, notamment l’ethnographie collective des événements, les entretiens et la reconstitution de processus. Pour ces études de cas, nous nous intéressons aux petits États insulaires, du fait de leur influence collective. Pourtant, nous ignorons comment cette influence a été possible, pourquoi elle varie, et qui en est le moteur. Ces études de cas contextualisent les explications issues des étapes 1 et 2, et nous permettent de comprendre les conditions dans lesquelles la présence et l’engagement mènent à l’influence sur le processus et/ou l’issue des négociations (Question 3).
Ainsi, nous examinons de façons systématiques les conditions de présence, d’engagement et d’influence dans les négociations multilatérales. Grâce à notre focus sur les petits États (surtout du Sud) et nos méthodes diverses, notre projet contribue à la recherche sur le rôle des petits États en relations internationales, les méthodes innovantes (big data, ethnographie), les pratiques de négociations, ou encore la justice et l’équité dans les négociations multilatérales.
Coordination du projet
Carola Klöck (Centre de recherches internationales)
L'auteur de ce résumé est le coordinateur du projet, qui est responsable du contenu de ce résumé. L'ANR décline par conséquent toute responsabilité quant à son contenu.
Partenariat
CERI Centre de recherches internationales
Aide de l'ANR 193 642 euros
Début et durée du projet scientifique :
février 2024
- 48 Mois