ANR-FNS - Appel à projets générique 2022 - FNS Lead agency 2022

Indexicalité essentielle et pensées à propos de l'expérience – EssInTEx

Nos pensées en première personne concernant nos expériences conscientes

Ce projet, hébergé au Collège de France, interroge les relations entre trois grands thèmes de la philosophie contemporaine du langage et de l'esprit : l'indexicalité mentale, la conscience phénoménale, et la transparence introspective des contenus mentaux.

L'objectif du projet est de confronter deux hypothèses rivales sur les concepts phénoménaux (les concepts que nous utilisons pour penser à nos expériences conscientes et à leur qualité subjective).

Le projet réunit des philosophes ayant des expertises complémentaires sur l'indexicalité mentale (du côté français) et sur la conscience phénoménale (du côté suisse) afin d'évaluer systématiquement deux hypothèses rivales sur les concepts phénoménaux. Selon la première hypothèse, une meilleure compréhension générale des concepts indexicaux (tel que "je") devrait permettre de rendre compte de la spécificité des concepts phénoménaux dans un cadre matérialiste. Selon la seconde hypothèse, qui conduit à rejeter le matérialisme dominant en faveur d'une vision dualiste des rapports entre corps et esprit, les concepts phénoménaux ne sont pas des concepts indexicaux (présentant sous un angle nouveau les propriétés physiques auxquelles renvoient aussi nos concepts physiques), mais des concepts non-indexicaux qui servent à attribuer des propriétés d'un type nouveau, non-physique, aux sujets d'expériences.

Un désaccord fondamental et assez radical, rarement abordé de manière explicite, sous-tend les méthodologies concurrentes dans les approches théoriques contemporaines des phénomènes mentaux en général et de la conscience en particulier. Ce désaccord concerne la relation entre la philosophie et les sciences empiriques (dont les sciences cognitives et certains domaines de la linguistique), et peut être considéré comme un prolongement de l'opposition traditionnelle entre l'empirisme et le rationalisme.

 

Selon l'empirisme au sens où nous l'entendons ici, la seule contribution potentielle de la philosophie aux études empiriques de l'esprit consiste en une clarification conceptuelle préliminaire et, éventuellement, en des spéculations sur des questions qui ne sont pas encore résolues par la science empirique. Selon ce point de vue, aucun fondement philosophique substantiel n'est requis pour l'étude scientifique de l'esprit. En outre, il n'existe pas, selon l'empirisme, de véritables questions philosophiques et non-scientifiques à propos du domaine mental. Selon le rationalisme au sens où nous l'entendons ici, les sciences empiriques du mental en général et de la conscience en particulier ont besoin de fondements philosophiques substantiels qui vont bien au-delà de la clarification conceptuelle. Les décisions théoriques concernant ces fondements informent le type de questions que l'on pourra poser ou formuler dans les sciences concernées, elles sont nécessaires pour fixer la référence aux phénomènes à étudier et, dans de nombreux cas, aucune décision rationnelle ne peut être prise entre différentes interprétations des résultats empiriques sans aborder les questions théoriques sous-jacentes, qui à leur tour ne peuvent être discutées sans l'utilisation d'outils philosophiques. En outre, selon le rationalisme, il existe de véritables questions philosophiques, substantielles et non-scientifiques, sur le domaine mental.

 

Une clarification de la différence entre l'approche empiriste et l'approche rationaliste, en ce qui concerne la relation entre la philosophie et les approches empiriques de l'esprit et de la pensée, a été proposée dans la première conférence "Jean-Nicod" de Martine Nida-Rümelin en 2019 et se trouve développée dans son livre actuellement sous contrat avec le MIT Press: "Philosophical Fundamentals for Empirical Studies of Consciousness". Le présent projet s'appuie sur certaines des affirmations qui caractérisent l'approche rationaliste. Selon l'approche rationaliste que nous endossons, un travail considérable peut et doit être fait en philosophie, et indépendamment des études empiriques, afin de contribuer de manière substantielle aux fondements philosophiques des sciences empiriques qui étudient l'esprit et les phénomènes mentaux.

Le projet comporte sept questions de recherche, allant de la sémantique à la métaphysique, en passant l'épistémologie.

 

Concernant la sémantique des concepts indexicaux et des concepts phénoménaux, les contours de trois approches bien distinctes et toutes les trois défendables se dessinent de plus en plus clairement : la première est un externalisme du contenu des pensées indexicales (Recanati, et le cadre des dossiers mentaux), la deuxième est un internalisme du contenu des pensées indexicales (Bochner), et la troisième est un internalisme du contenu des pensées phénoménales (Nida-Rümelin, Bugnon). La première conférence internationale de juin 2024, consacrée à la dynamique des concepts indexicaux, a permis de nouvelles avancées sur les questions sémantiques. Un article de François Recanati (traitant de l'impossibilité de certaines erreurs d'identité dans le cas de pensées indexicales) est publié dans la revue Philosophical Psychology ; et deux articles de Gregory Bochner (l'un, prêt à être soumis à une revue à comité de lecture, sur la nature de l'indexicalité mentale selon le philosophe analytique David Lewis, l'autre discutant les positions de François Recanati sur la référence et l'indexicalité, publié).

 

Concernant les prédictions épistémologiques de différents cadres sémantiques en présence, la deuxième conférence internationale de juin 2024 a permis de confronter les points de vue récents de différents experts internationaux et de dégager de nouvelles pistes de réflexion.

 

Ces nouvelles pistes de réflexion épistémologiques, en particulier sur la distinction entre différentes thèses de transparence épistémique (d'après lesquelles tout sujet sait de façon directe, privilégiée, sûre, et/ou en première personne, ce qu'il pense et/ou ce qu'il sent), ont servi de base pour aborder dans la troisième phase du projet les questions métaphysiques sur les rapports entre corps et esprit, auxquelles une troisième conférence a été consacrée en juin 2025.

Les questions relatives à la conscience phénoménale sont d'une importance générale : elles sont essentielles pour notre compréhension de nous-mêmes, de ce que nous sommes en tant qu'êtres humains, ainsi que pour notre compréhension des sujets conscients animaux non-humains. Ce projet compare et évalue deux hypothèses philosophiques concurrentes qui s'opposent radicalement sur la question de la conscience phénoménale. Alors que la première hypothèse utilise le cadre conceptuel commun présupposé dans les discussions contemporaines sur ces questions, la seconde hypothèse rompt radicalement avec les présupposés habituels de la philosophie analytique et utilise un cadre conceptuel fondamentalement différent pour l'analyse de la conscience et des concepts phénoménaux. Les questions abordées dans ce projet sont communes à la philosophie analytique et les résultats contribueront au débat dans ce domaine. Cependant, en discutant des mérites de changements radicaux dans le cadre conceptuel établi, le projet a le potentiel d'ouvrir de nouvelles perspectives au sein de la philosophie analytique de l'esprit et du langage. Il rétablit de manière claire le lien entre le cadre technique utilisé et notre compréhension commune de la conscience, ainsi que le lien avec d'autres approches conceptuelles en dehors de la philosophie analytique. L'originalité de la contribution réside (a) dans l'exploration d'une approche internaliste peu commune de l'indexicalité, ouvrant de nouvelles voies non seulement en ce qui concerne les concepts phénoménaux mais aussi notre compréhension de la pensée autodirigée en général, (b) en suggérant et en discutant les mérites d'une approche conceptuelle radicalement nouvelle, et (c) en prenant au sérieux (ou non) l'importance de l'indexicalité pour la compréhension de la conscience, et (c) en prenant au sérieux (plus sérieusement que dans les discussions analytiques contemporaines) la possibilité que le physicalisme concernant la conscience (et notre propre nature en tant qu'êtres d'expérience et de pensée) ne puisse pas être maintenu (ou du moins pas sans une révision fondamentale du cadre théorique). A plus long terme, le projet favorisera des collaborations internationales fructueuses entre des philosophes travaillant en France et en Suisse. Ces collaborations déboucheront sur l'organisation d'événements conjoints et sur des publications communes. Ils pourront aussi conduire à la soumission d'autres projets collectifs (par exemple, ERC, Mind Association) et à développer d'autres collaborations avec d'autres chercheurs internationaux impliqués dans les domaines de recherche concernés (sémantique, philosophie du langage, philosophie de l'esprit, épistémologie, métaphysique, phénoménologie, éventuellement philosophie des sciences).

Ce projet explore les relations entre deux thèmes centraux de la philosophie contemporaine du langage et de l’esprit, l’indexicalité mentale et la conscience phénoménale, dans leurs rapports avec le problème corps/esprit. La thèse selon laquelle il y a de l’indexicalité au niveau mental est la thèse selon laquelle certaines pensées, exprimées à l’aide de mots indexicaux comme ‘je’ ou ‘maintenant’, présentent le monde depuis une perspective particulière. La conscience phénoménale renvoie à la qualité subjective de nos expériences conscientes : il y a, par exemple, ‘un effet que cela fait’ de voir du rouge. La connaissance indexicale (savoir qui et où on est dans le monde) et la connaissance phénoménale (de ce que cela fait de voir du rouge) partagent un trait important : elles semblent irréductibles à de la connaissance objective, en troisième personne. Mais comment les deux notions de ‘perspective en première personne’ se relient-elles exactement ? Cette question sémantique/épistémique est importante dans les débats contemporains sur le problème corps/esprit, étant donné que le fossé apparent entre la connaissance phénoménale et la connaissance physique que nous avons de nos expériences conscientes est exploité dans les arguments anti-physicalistes. Une façon de résister à la conclusion anti-physicaliste est d’argumenter que le fossé épistémique trouve son origine non pas dans la nature de la conscience (fossé métaphysique) mais seulement dans les caractéristiques de nos pensées à propos de nos expériences conscientes (fossé épistémique). Selon la thèse que nous appelons l’indexicalisme, les traits spéciaux des pensées à propos de nos expériences conscientes sont des traits indexicaux : le fossé épistémique est expliqué via l’indexicalité mentale. Suivant l’indexicalisme, la connaissance phénoménale est réduite à de la connaissance essentiellement indexicale, qui n’est généralement pas considérée comme une menace pour le physicalisme. Cependant, l’indexicalisme tel qu’il a été développé jusqu’ici se heurte à d’importantes objections, qui ont conduit de nombreux auteurs à l’abandonner. Ce projet rassemble des philosophes possédant une expertise complémentaire sur l’indexicalité mentale (côté français) et sur la conscience phénoménale (côté suisse) en vue d’évaluer systématiquement deux hypothèses rivales concernant les ‘concepts phénoménaux’ (les concepts que nous utilisons pour penser au caractère phénoménal de nos expériences). Selon la première hypothèse (l’hypothèse-Index), une compréhension plus fine de l’indexicalité mentale rendra possible d’élaborer une version de l’indexicalisme à propos des concepts phénoménaux qui échappe aux objections pertinentes. Cette hypothèse, si elle peut être défendue, protègera le physicalisme à propos de la conscience phénoménale. Selon la deuxième hypothèse, les concepts phénoménaux ne sont pas des concepts indexicaux mais des ‘véritables concepts de propriétés’ qui individualisent les propriétés qu’ils servent à attribuer par la compréhension que le penseur a de ce que c’est que d’avoir la propriété pertinente. Cette thèse (l’hypothèse-GPC) mène naturellement à une vision anti-physicaliste de la conscience phénoménale. Nous attendons une discussion animée et féconde dans le projet, car les équipes française et suisse ont au départ des idées incompatibles sur les deux hypothèses de travail. Bien qu’un travail important dans chacune des deux équipes ait préparé le terrain pour élaborer les deux hypothèses de travail, il y a eu très peu de confrontation directe entre les deux points de vue qui ont émergé de chaque côté sur le sujet. Une telle confrontation devrait permettre de dégager des pistes nouvelles dans les débats sur les origines du problème corps/esprit. Ces pistes contribueront à une meilleure compréhension de nous-mêmes comme êtres humains conscients d'eux-mêmes en tant que sujets d’expérience possédant la capacité de réfléchir à leurs états conscients.

Coordination du projet

François Recanati (Collège de France)

L'auteur de ce résumé est le coordinateur du projet, qui est responsable du contenu de ce résumé. L'ANR décline par conséquent toute responsabilité quant à son contenu.

Partenariat

Collège de France
Université de Fribourg

Aide de l'ANR 182 818 euros
Début et durée du projet scientifique : mars 2023 - 30 Mois

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