CE28 - Cognition, éducation, formation 2021

Hallucinations Auditives: le rôle des processus cognitifs-affectifs et sensoriels – AH-CASE

|Entendre des voix : quand le cerveau confond attente et réalité

|Ce projet étudie les hallucinations auditives (entendre des voix) chez les personnes souffrant de psychose. Il explore comment le cerveau mélange ce qu'on perçoit réellement et ce qu'on s'attend à entendre. Grâce à des tâches d'écoute, à la réalité virtuelle et à des questionnaires, l'équipe a cherché à mieux comprendre ce phénomène pour, à terme, améliorer son repérage et imaginer de nouvelles pistes thérapeutiques, notamment via la réalité virtuelle.

|Mieux comprendre les hallucinations auditives : enjeux et objectifs du projet AH-CASE

|Les hallucinations auditives (HA) sont l'une des expériences les plus fréquentes (40 %–80 % ; Larøi et al., 2012) et les plus perturbantes décrites par les personnes souffrant de psychose, et sont associées à une détresse et à des troubles du fonctionnement social (de Leede-Smith & Barkus, 2013). Les modèles cognitifs récents des HA (par ex. Waters et al., 2012) ont souligné l'importance de considérer à la fois les processus descendants (top-down, ex. cognitifs, émotionnels) et ascendants (bottom-up) associés aux HA. Toutefois, ces deux types de processus ont rarement été explorés conjointement, la perception étant connue pour être influencée par les deux. De même, bien que l'affect soit crucial pour comprendre et traiter les HA, les recherches expérimentales antérieures sur les mécanismes cognitifs descendants ont souvent négligé le rôle des processus affectifs et sociaux (Griffin & Fletcher, 2017). Pour étudier des mécanismes descendants tels que la détection de signal en situation d'ambiguïté (détecter des sons en leur absence en contexte d'incertitude – monitoring de la réalité ; Moseley et al., 2021) et la dépendance excessive aux connaissances antérieures (c.-à-d. aux attentes au détriment de l'information perceptive ; Power et al., 2016), les études ont utilisé des tâches où une parole ou des tons sont intégrés dans un bruit blanc, pour évaluer si les personnes ayant des HA détectent plus souvent des paroles ou tons absents que les personnes sans HA (par ex. Auditory Signal Detection task ; aSDT). Malgré le rôle central du bruit, ces études ont négligé les fréquences caractérisant les différents types de bruit (par ex. rose et blanc) employés dans l'aSDT, ce qui surprend au regard des modèles cognitifs actuels des HA (Waters et al., 2012). La plupart des études ont utilisé du bruit blanc ou rose sans justifier ce choix. Cela est problématique, les humains étant les plus sensibles à la gamme de fréquences de la parole humaine (Rossing, 2014). Ainsi, un bruit conçu pour l'audition humaine (bruit humain) pourrait mieux convenir pour évaluer les fausses alarmes et les HA (Laloyaux et al., 2019b). De même, bien que les HA soient souvent verbales et déclenchées par des contextes sociaux et émotions spécifiques (Delespaul et al., 2002 ; Klippel et al., 2021), la plupart des études ont utilisé des tons intégrés dans un bruit (sauf Benrimoh et al., 2023, plus récente) et des stimuli standardisés. Si ces choix permettent une mesure fiable des processus descendants en conditions contrôlées, on ignore si ces résultats se généraliseraient à des stimuli plus écologiques, proches des contextes cliniques réels. L'objectif principal de ce projet était de franchir une nouvelle étape dans la compréhension des processus descendants (cognitifs, émotionnels) et ascendants associés aux hallucinations auditives (HA).

|Pour l'Étude 1, aucun changement majeur n'a été apporté à la méthode d'origine. Échantillon : des participants ayant un diagnostic de schizophrénie avec et sans HA, ainsi que des populations non cliniques faiblement ou fortement enclines aux HA, ont été recrutés. Ils ont réalisé une aSDT, où on leur demandait d'écouter des bursts de bruit et de décider si une parole était présente (oui) ou absente (non). Deux bruits ont été utilisés : un bruit blanc classique (remplacé par un bruit non humain où les fréquences humaines étaient atténuées) et un bruit supplémentaire ne contenant que des fréquences liées au langage (bruit humain). Les participants ont aussi réalisé la Tone Matching Task (TMT) : ils écoutaient une paire de tons identiques ou différents puis indiquaient leur jugement (performance à 50 % de chance). Enfin, ils ont complété différents questionnaires d'auto-évaluation.

L'Étude 2 originale n'a pas été menée. La nouvelle Étude 2 a inclus 4 échantillons recrutés en ligne, ayant complété le MUSEQ parmi d'autres questionnaires, testant la validité structurelle, convergente et divergente, la fiabilité (test-retest et cohérence interne) et l'invariance de mesure.

Étude 3 : les participants ont réalisé la version modifiée de la tâche d'HC, avec une phase d'apprentissage durant laquelle ils écoutaient un burst de bruit blanc associé à un stimulus visuel. Selon les essais, une voix était parfois présentée, intégrée au bruit, à différents seuils (75 %, 50 % ou 25 %), ou absente. Lors de la phase de test, les participants devaient indiquer s'ils avaient entendu une voix, pour une condition négative, neutre et sans voix. Cette association a été réalisée pendant la procédure QUEST pour les conditions négative et neutre. Pour la condition sans voix, un nouveau stimulus visuel inédit a été utilisé. Les participants ont complété des mesures d'auto-évaluation (LSHS-E, Forms of Self-Criticizing/Attacking & Self-Reassuring Scale, et Peters Delusion Ideation Scale). Aucune déviation majeure n'était à signaler.

Étude 4 : nous avons adapté la tâche d'HC à un dispositif en réalité virtuelle (RV). Les participants ont réalisé : (1) des essais d'entraînement pour se familiariser avec la RV ; (2) une phase d'apprentissage associant un environnement virtuel spécifique (Métro ou Supermarché VR) soit à la présence de la voix (CE+), soit à son absence (CE-) ; (3) une phase de test où les participants entraient dans l'un des environnements VR et complétaient les conditions CE- et CE+. À chaque essai, ils indiquaient s'ils avaient entendu une voix et leur degré de confiance. Ils ont aussi complété des mesures d'auto-évaluation (LSHS-E et Paranoid Thought Scales de Green). Une modification majeure : nous n'avons manipulé que des voix neutres, sans condition négative.

|L’étude 1 a montré que les individus présentant une plus forte propension aux hallucinations auditives (HA) manifestaient davantage de fausses alarmes, spécifiquement dans les conditions de bruit humain. Ce résultat prolonge la littérature en suggérant que les études sur le contrôle de la réalité en lien avec les HA devraient tenir compte des caractéristiques perceptives de l’environnement sensoriel, en particulier lorsque les stimuli auditifs présentent des propriétés acoustiques proches de celles de la parole. Aucune différence n’a été observée entre les patients atteints de schizophrénie et les participants contrôles présentant des HA, ce qui suggère que des mécanismes similaires pourraient expliquer les HA dans les deux groupes, conformément à l’approche du continuum (van Os et al., 2009). Les participants atteints de schizophrénie ont obtenu des performances plus faibles au TMT que les participants sans schizophrénie, indiquant une altération du traitement auditif de base, comme rapporté dans la littérature (Dondé et al., 2017, 2023 ; Fivel et al., 2023). En revanche, aucune interaction avec les HA n’a été observée, contrairement à certaines études antérieures (McLachlan et al., 2013).

 

La nouvelle étude 2 a montré qu’une structure à six facteurs corrélés présentait un ajustement satisfaisant. La version française de l’échelle a également démontré une bonne cohérence interne et une bonne fidélité test-retest. Elle était positivement corrélée aux idées délirantes de persécution, à la propension aux hallucinations et à presque toutes les sous-échelles de l’O-LIFE-S. Les analyses d’invariance de mesure menées auprès des échantillons francophones et anglophones ont mis en évidence une structure factorielle similaire dans les deux langues. La version française du MUSEQ présente ainsi de bonnes propriétés psychométriques et peut être utilisée pour évaluer les expériences sensorielles inhabituelles dans les contextes de recherche francophones.

 

L’étude 3 n’a mis en évidence aucune différence significative du taux de CH entre les conditions expérimentales (voix négative, voix neutre ou absence de voix), ni d’interaction entre la condition et la propension aux HA. En revanche, le poids des croyances a priori variait selon la condition, avec une pondération plus élevée dans la condition contrôle que dans les conditions avec voix négative ou neutre.

 

L’étude 4 a montré une différence significative du taux de CH entre les environnements de réalité virtuelle, avec un taux plus élevé dans l’environnement préalablement associé à des voix que dans celui n’y ayant jamais été associé. Aucune relation significative n’a toutefois été observée entre la propension aux HA ou les pensées paranoïdes et le taux de CH, le biais de réponse, la dépendance excessive aux croyances a priori ou la probabilité de rapporter un signal en l’absence de stimulus. Le conditionnement a augmenté le taux de CH dans l’environnement associé aux voix par rapport à la condition contrôle,

|Ce projet ouvre différentes nouvelles perspectives pour la recherche future.

Premièrement, bien que l'HC dans nos Études 3 et 4 n'ait pas été corrélée aux HA, ce résultat est probablement attribuable à une puissance statistique insuffisante et aux caractéristiques de notre échantillon. Néanmoins, nous apportons des preuves de la faisabilité de la mise en œuvre du paradigme d'HC dans un environnement de réalité virtuelle (RV) écologiquement valide et utilisant des stimulus négatifs. Ces résultats ouvrent la possibilité, pour de futures études, d'explorer les mécanismes liés aux HA en laboratoire sans sacrifier la validité écologique. Il reste cependant à déterminer si l'HC persiste plus longtemps, ce qui représenterait une association apprise robuste, et si elle est liée aux HA (persistantes) dans des échantillons cliniques et non cliniques (Tcheslavski et al., 2026).

Deuxièmement, si des recherches futures confirment que les HA résultent d'une dépendance excessive aux attentes au détriment de l'information perceptive, comme l'hypothèse le cadre du codage prédictif (Predictive Coding Framework), cela pourrait impliquer que les interventions augmentant la précision et l'importance de l'information sensorielle dans la production de l'erreur de prédiction sont particulièrement pertinentes. Dans le contexte des troubles anxieux, la thérapie d'exposition est l'une des principales interventions thérapeutiques visant à créer une erreur de prédiction qui aiderait les individus à se sentir moins anxieux à long terme. Dans ce cadre, la RV s'est révélée un outil utile pour exposer les patients aux résultats qu'ils redoutent. Notre Étude 4 ouvre davantage la possibilité de développer des interventions thérapeutiques aidant les patients à vivre des situations où ils ont des HA, afin qu'ils apprennent qu'il ne se passe rien. Des stratégies de coping pourraient également être pratiquées en conditions de RV pour aider les patients à apprendre à gérer leurs voix autrement.

Enfin, la version française du MUSEQ permet la mesure des expériences inhabituelles, tant pour les chercheurs que pour les cliniciens, afin d'explorer davantage les altérations cognitives spécifiques à une modalité liées à la propension aux hallucinations.

Les hallucinations auditives (AH) font partie des expériences les plus fréquentes et les plus perturbantes décrites par les personnes atteintes de psychose et d'autres troubles mentaux et neurologiques. Elles sont également présentes dans la population générale. L'adoption d'une approche centrée sur les symptômes a permis d'améliorer considérablement la compréhension des mécanismes sous-jacents aux AH. Un modèle des AH proposé par Waters et al. (2012) souligne l'importance des mécanismes bottom-up et top-down. Les mécanismes top-down comprennent les biais de détection des signaux en cas d'ambiguïté, l'hypervigilance, la confiance excessive dans les connaissances antérieures, ainsi que les mécanismes affectifs (ex. anxiété). Dans le présent projet, nous cherchons à mieux comprendre les mécanismes bottom-up and top-down associés à l'AH, qui ont rarement été explorés ensemble. Notre premier objectif est d'évaluer le rôle des aspects bottom-up et, notre second objectif, de développer des tâches expérimentales pour manipuler l'effet des processus liés à l'anxiété (ex., l'hypervigilance) et d'autres mécanismes (ex., la confiance excessive dans les attentes) sur l'AH. Ce projet proposera quatre études. Dans la première étude, nous testerons une nouvelle tâche de détection de signaux auditifs (aSDT) afin d'évaluer la propension des participants à faire de fausses alarmes (FA) et de tester l'association entre les processus auditifs de base et l'AH. L'aSDT a été utilisée pour évaluer le rôle du traitement top-down sur l'AH. Les individus rapportant des AH ont tendance à montrer un biais vers la déclaration d'un plus grand nombre de FA, c'est-à-dire la déclaration d'entendre un discours intégré dans le bruit alors qu'il n'est pas présent. Dans cette étude, nous proposerons un nouveau stimulus auditif conçu pour l'audition humaine. Dans la deuxième étude, notre objectif est de reproduire l'étude de Dudley et al. (2014) et de déterminer ainsi si l'induction de l'anxiété conduirait à une augmentation des FA, ainsi que d'étendre leurs résultats en explorant si l'induction de l'anxiété conduirait également les individus à s'appuyer davantage sur des connaissances préalables lors de la perception de stimuli ambigus (predictive processing framework). Cette étude sera la première à combler le fossé entre le « predictive processing framework » et la recherche en psychopathologie expérimentale sur les AH tout en considérant le rôle des aspects émotionnels et sociaux des AH. Nos deux dernières études visent à explorer si l'apprentissage discriminatif de la peur est impliqué dans la persistance des AH à contenu négatif. Tandis que l'étude 3 utilisera le paradigme de conditionnement classique de Pavlov combiné à une aSDT, dans l'étude 4, nous développerons une nouvelle tâche utilisant la réalité virtuelle pour simuler les situations de la vie quotidienne. Par conséquent, ce projet ANR contribuera à la recherche en affinant les modèles actuels des AH. Plus précisément, ces études nous apprendront comment ces mécanismes interagissent pour expliquer les AH en laboratoire et dans des conditions expérimentales qui simulent le fonctionnement de la vie quotidienne. La compréhension de ces interactions permettra le développement de modèles cognitifs qui saisissent la nature interactive des symptômes et des mécanismes associés. Il est important de noter que ce projet sera développé dans une atmosphère de réplication, de transparence de la recherche et de pré-enregistrement. Les résultats seront présentés lors de différentes conférences et soumis dans des revues à comité de lecture. Le Dr Catherine Bortolon, Maître de Conférence, sera la coordinatrice scientifique du projet. Elle a une grande expérience dans le domaine de l'AH, tout comme ses collaborateurs. Ce projet sera une grande opportunité pour elle de renforcer sa recherche sur les hallucinations, de commencer de nouvelles collaborations, et de consolider les anciennes.

Coordination du projet

Catherine Bortolon (LABORATOIRE INTERUNIVERSITAIRE DE PSYCHOLOGIE. PERSONNALITE, COGNITION, CHANGEMENT SOCIAL EA4145)

L'auteur de ce résumé est le coordinateur du projet, qui est responsable du contenu de ce résumé. L'ANR décline par conséquent toute responsabilité quant à son contenu.

Partenariat

LIP/PC2S LABORATOIRE INTERUNIVERSITAIRE DE PSYCHOLOGIE. PERSONNALITE, COGNITION, CHANGEMENT SOCIAL EA4145

Aide de l'ANR 207 752 euros
Début et durée du projet scientifique : mars 2022 - 42 Mois

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