CE18 - Innovation biomédicale 2021

Hydrogel poreux sous perfusion : modélisation et optimisation d’un modèle in vitro de reconstruction de défaut osseux – HydrOs

Recréer l’os en laboratoire : une avancée pour soigner les fractures complexes

Grâce à une combinaison innovante de biomatériaux, de cellules humaines et de culture sous perfusion, ce projet recrée en laboratoire un os vivant, ouvrant ainsi la voie à des greffes personnalisées sans prélèvement

Un nouveau modèle pour soigner les fractures complexes

L’os est un tissu vivant en perpétuelle évolution. Il se régénère naturellement grâce à des signaux mécaniques et biochimiques que les cellules reçoivent de leur environnement. En s’inspirant de ce fonctionnement, les chercheurs cherchent aujourd’hui à recréer des "pièces de rechange" osseuses en laboratoire pour réparer des lésions importantes, là où le corps ne peut se réparer seul. C’est tout l’enjeu de l’ingénierie tissulaire : fabriquer des substituts osseux à partir de cellules souches cultivées dans des matériaux poreux, appelés hydrogels, et exposés à un environnement contrôlé dans un bioréacteur à perfusion. Dans ce contexte, le projet HydrOs vise à reproduire les conditions idéales pour permettre aux cellules de former un tissu osseux fonctionnel. Cela passe par la maîtrise de plusieurs facteurs : l’oxygène, les nutriments, les interactions entre cellules, la taille des pores du matériau, et les forces mécaniques appliquées par le flux de liquide dans le bioréacteur. L’association de cellules souches et de cellules endothéliales (qui forment les vaisseaux sanguins) permettrait non seulement de créer de l’os, mais aussi d’intégrer un réseau vasculaire, indispensable à sa survie après implantation. Le projet combine expériences en laboratoire et modélisations numériques avancées. L’objectif est double : mieux comprendre comment les cellules réagissent à leur environnement, et concevoir des protocoles de fabrication plus efficaces, reproductibles, et adaptés à chaque patient. Grâce à ces approches, les chercheurs espèrent déterminer la forme optimale des matrices, leur composition, et les conditions de culture idéales (débit, oxygène, pression…) pour maximiser la viabilité cellulaire et orienter les cellules vers la formation d’os. HydrOs cherche ainsi à rationaliser un processus encore trop empirique, en s’appuyant sur des données physiques, biologiques et mécaniques. À l’interface de la biologie et de la physique, ce projet ouvre la voie à la production contrôlée de greffons osseux personnalisés, plus sûrs et plus efficaces, en répondant à un besoin médical majeur : la réparation de grands défauts osseux pour lesquels les traitements actuels restent insuffisants.

Pour reconstruire un os défectueux, il ne suffit pas de créer un simple support. Il faut reproduire un environnement capable d’accueillir des cellules vivantes, de les nourrir, de les guider et de les convaincre de se transformer en véritable tissu osseux. C’est le cœur de notre approche : associer un matériau poreux, proche de l’os naturel, à des cellules souches et à des conditions de culture optimales.

 

Nous utilisons pour cela une matrice constituée d’un hydrogel de polysaccharides enrichi en hydroxyapatite (HAp). Ce minéral est naturellement présent dans nos os et dents. Dans nos constructions, il remplit un double rôle crucial : d’une part, il mime la phase minérale de l’os, apportant solidité et structure au matériau ; d’autre part, il envoie un signal aux cellules pour les inciter à se transformer en ostéoblastes, les cellules responsables de la formation osseuse.

 

L’une des clés du succès repose sur la structure poreuse de la matrice : il faut que les pores soient assez grands pour permettre aux cellules de s’y loger, s’y multiplier et recevoir les nutriments, mais pas trop pour conserver une bonne solidité. Pour maîtriser cette structure, nous jouons sur plusieurs paramètres lors de la fabrication, comme la concentration en hydroxyapatite ou l’épaisseur du matériau. Le procédé utilisé, appelé lyophilisation, est finement contrôlé et suivi en temps réel par microtomographie X, afin d’optimiser la taille et la répartition des pores. Nous analysons ensuite la matrice à l’état hydraté grâce à la tomographie de cohérence optique (OCT).

 

En parallèle, nous étudions les propriétés mécaniques du matériau pour nous assurer qu’il puisse résister aux contraintes du corps humain tout en restant compatible avec les cellules. Nous mesurons aussi la diffusion de l’oxygène et du glucose, deux éléments vitaux pour les cellules, afin de garantir un environnement propice à leur survie et à leur différenciation.

 

Ces matrices sont ensuite ensemencées avec des cellules souches mésenchymateuses (capables de devenir de l"os) et des cellules endothéliales (qui forment les vaisseaux sanguins). Le tout est cultivé dans un bioréacteur à perfusion, un dispositif qui reproduit les conditions dynamiques du corps : l’oxygène, les nutriments et les signaux mécaniques sont distribués en continu pour stimuler la formation osseuse et vasculaire.

 

Enfin, pour vérifier l’efficacité de ces substituts, nous les implantons dans des modèles animaux présentant des pertes osseuses importantes. Ces expérimentations in vivo nous permettent d’évaluer la capacité du système à former de l’os neuf, bien vascularisé, et de s’intégrer durablement dans le tissu existant.

 

Cette approche combinée, matériau intelligent + cellules vivantes + environnement contrôlé, ouvre la voie à la production de véritables « pièces de rechange » pour réparer les os abîmés ou manquants, avec un fort potentiel de transfert vers la clinique humaine.

Les travaux menés ont permis de franchir une étape importante dans la création de "pièces de rechange" osseuses vivantes. Dans notre système, des cellules souches et des cellules vasculaires ont été cultivées dans un matériau poreux conçu pour mimer l’environnement naturel de l’os. Résultat : ces cellules s’organisent spontanément en petits amas sphériques appelés sphéroïdes, un mode d’organisation très prometteur pour régénérer les tissus.

 

Ce comportement a été observé grâce à des techniques d’imagerie avancées (microtomographie, microscopie confocale, tomographie optique), qui ont montré que la structure poreuse interconnectée de la matrice permet aux cellules de s’infiltrer, de se regrouper et de former ces sphéroïdes. La forme des pores joue un rôle clé : elle détermine directement la taille des amas cellulaires. En ajustant cette architecture, on peut donc influencer l’organisation cellulaire et, par conséquent, leur comportement.

 

L’ajout d’hydroxyapatite, un composant naturel de l’os dans la matrice s’est révélé particulièrement utile. Il renforce la structure du matériau et envoie aux cellules un signal les incitant à se transformer en cellules osseuses. Il améliore aussi la solidité du matériau tout en gardant une bonne porosité. Grâce à une approche combinant expérimentation et modélisation, nous avons pu simuler le transport de nutriments et d’oxygène à l’intérieur de la matrice. Résultat : les conditions autour des cellules restent favorables à leur survie et à leur activité, même dans les zones les plus profondes.

 

Nous avons ensuite mis au point un système de culture dynamique dans un bioréacteur, dans lequel le matériau cellulaire est alimenté en continu en nutriments et oxygène. Cette technique, inspirée du fonctionnement naturel du corps humain, a permis d’améliorer la viabilité cellulaire, la prolifération et la différenciation des cellules, notamment dans les sphéroïdes contenant à la fois des cellules souches osseuses et des cellules vasculaires. Ces sphéroïdes ont montré une forte capacité à produire de l’os et des vaisseaux sanguins.

 

Deux types de cellules souches humaines ont été comparés : celles issues de la moelle osseuse (BMSCs) et celles issues de dents de lait (SHEDs). Les deux ont bien survécu et formé un réseau vasculaire, mais seules les BMSCs ont généré une formation osseuse significative.

 

Enfin, pour valider le potentiel thérapeutique de notre approche, les constructions cellulaires ont été implantées dans des os endommagés chez le rat. Résultat : une régénération osseuse progressive et une meilleure vascularisation ont été observées, en particulier lorsque les cellules avaient été préalablement cultivées dans des conditions dynamiques. Ces résultats confirment l’importance de l’environnement physique sur le destin des cellules et démontrent que notre méthode permet de créer un tissu vivant capable de réparer des os de grande taille.

Ce projet a permis de poser les bases d’une nouvelle approche pour concevoir des « pièces de rechange » vivantes capables de réparer les os endommagés. En combinant expériences en laboratoire et modélisation numérique, les chercheurs ont pu mieux comprendre comment les cellules interagissent entre elles et avec leur environnement au sein d’un matériau bio-inspiré, dans un dispositif simulant les conditions du corps humain. Cette démarche innovante, qui mêle biologie, physique et ingénierie, pourrait transformer la manière dont on conçoit les traitements de réparation osseuse.

 

Mais l’ambition va bien au-delà de l’os. La méthode développée est adaptable à d'autres types de tissus (comme le cartilage, le foie ou encore le muscle), à d’autres types de cellules et à une large variété de biomatériaux. En ajustant finement les caractéristiques des matériaux (comme la porosité ou la rigidité) et les conditions de culture (débit, oxygène, etc.), il devient possible d’orienter les cellules pour qu’elles régénèrent le tissu souhaité. C’est un pas de plus vers une médecine régénérative personnalisée.

 

Dans les prochaines étapes, le défi sera de suivre précisément la manière dont ces matériaux se dégradent et sont remplacés par du tissu vivant une fois implantés dans le corps. Des outils d’imagerie avancés, comme la microtomographie (µCT) ou le marquage fluorescent, permettront de visualiser ce processus en temps réel et d’adapter les matériaux en conséquence.

 

Au-delà du domaine médical, cette technologie présente aussi un fort potentiel pour d'autres secteurs. Par exemple, dans le développement de nouveaux médicaments, elle pourrait permettre de créer des modèles 3D de tissus humains bien plus fiables que les cultures traditionnelles. Cela réduirait le recours aux tests sur animaux, tout en accélérant et sécurisant les phases de test. Dans le secteur agroalimentaire, des procédés similaires pourraient servir à cultiver des tissus pour la production de viande in vitro ou pour améliorer des bioprocédés existants.

 

En résumé, les résultats de ce projet ne se limitent pas à la reconstruction osseuse. Ils ouvrent la voie à une nouvelle génération de technologies de culture cellulaire, plus proches du vivant, plus précises et plus efficaces. En s’appuyant sur des outils de modélisation et d’imagerie de pointe, cette approche transdisciplinaire pourrait révolutionner à la fois la recherche biomédicale, la médecine régénérative et bien d’autres domaines industriels.

L'os est un tissu vivant soumis à divers stimuli. Les cellules reçoivent des signaux mécaniques, chimiques ou biophysiques à travers leur environnement. L'information se traduit par une capacité d'adaptation à toute modification environnementale. Dans le contexte de l'ingénierie tissulaire osseuse (ITO), cette propriété peut être exploitée pour produire des substituts ostéogéniques à partir de cellules souches mésenchymateuses (CSM) ensemencées dans des matériaux poreux cultivés dans des conditions dynamiques. Ce matériau poreux est nécessaire pour accueillir les cellules et guider leur croissance et leur régénération tissulaire dans un environnement 3D. Pour surmonter les limitations du transport des nutriments et pour soumettre les cellules à des contraintes mécaniques favorables, des bioréacteurs sont utilisés. La production de substituts ostéogéniques en bioréacteur repose sur une approche rudimentaire par rapport à celle développée en génie des procédés, qui reposent sur la modélisation et intègrent les aspects multi-échelles et multi-physiques. Il apparaît nécessaire de rationaliser la conduite des bioréacteurs. L'originalité de notre approche réside dans le développement de méthodes de contrôle et de quantification des transferts de masse et de mouvements au sein d'un bioréacteur. Des simulations numériques fournissant les champs de contraintes et de concentration en nutriments subis par les cellules prolongeront systématiquement les expériences.

A l'interface de la physique, de la mécanique et de la biologie, HydrOs vise à produire des substituts osseux ostéogéniques vascularisés à partir d'une coculture de MSC et de cellules endothéliales (CE) ensemencées dans des hydrogels de polysaccharides supplémentés ou non par des particules d'hydroxyapatite (HAp). Les cellules seront cultivées dans notre bioréacteur à perfusion caractérisé expérimentalement et numériquement. Les connaissances actuelles concernant la fabrication des matériaux ostéogènes, l'influence de sa structuration interne sur la formation de structures biologiques pertinentes, la compréhension de l'influence du transport des espèces et des mécanismes de dynamique ne permettent actuellement pas d'envisager une translation du processus à la clinique. Notre ambition est de compléter ce champ de connaissances.

Un paramètre clé est la compréhension et le contrôle de la structuration de la porosité de l’hydrogel pendant sa fabrication. Dans WP1, les propriétés morphologiques, mécaniques et diffusionnelles de l'hydrogel seront caractérisées. Nous étudierons comment l'environnement mécanique et les gradients de nutriments influencent le devenir des MSC. Dans WP2, nous développerons un jumeau numérique du bioréacteur qui fournira le champ de concentration en nutriments et le champ de contraintes au sein du bioréacteur afin de connaître les conditions locales vues par les cellules. Pour cela, nous devons modéliser le comportement mécanique des hydrogels, décrire les interactions entre les hydrogels déformables et l'hydrodynamique au sein du bioréacteur et modéliser le transport des nutriments dans le bioréacteur. Dans WP3, un bioréacteur produira des substituts à partir d'hydrogel de porosité et de propriétés mécaniques contrôlées (développées en WP1) ensemencées avec une co-culture de MSC et d'EC puis cultivées dans des conditions optimisées fournies par le jumeau numérique développé en WP2. Les marqueurs de différenciation seront quantifiés et, grâce à la simulation numérique, corrélés avec l'hydrodynamique, le champ de contraintes et les transferts de masse au sein du bioréacteur. Le potentiel du bioréacteur à améliorer la formation d'un réseau vasculaire dans les sphéroïdes sera évalué (WP3). Dans le WP4, le potentiel des substituts ostéogènes produits dans le bioréacteur et l'évaluation du bénéfice de la supplémentation des hydrogels en HAp pour favoriser l'ostéoinduction seront évalués in vivo.

Coordination du projet

Bertrand DAVID (Laboratoire de Mécanique des Sols, Structures et Matériaux)

L'auteur de ce résumé est le coordinateur du projet, qui est responsable du contenu de ce résumé. L'ANR décline par conséquent toute responsabilité quant à son contenu.

Partenariat

MSSMAT Laboratoire de Mécanique des Sols, Structures et Matériaux
LGPM LABORATOIRE DE GENIE DES PROCEDES ET MATERIAUX
BIOTIS BIOINGÉNIERIE TISSULAIRE
LVTS Laboratoire de recherche vasculaire translationnelle

Aide de l'ANR 403 039 euros
Début et durée du projet scientifique : décembre 2021 - 42 Mois

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