CE16 - Neurosciences moléculaires et cellulaires - Neurobiologie du développement 2021

Dissection opto-pharmacologique de la signalisation nicotinique dans l'axe habénulo-interpédonculaire – CHOLHAB

Addiction à la nicotine : un frein naturel caché dans le cerveau

Pourquoi est-il si difficile d'arrêter de fumer ? Le cerveau possède à la fois un système de récompense activé par la nicotine, et des mécanismes qui freinent cet emballement. Le projet CHOLHAB a identifié l'une de ces pédales de frein : une petite région cérébrale, le noyau interpédonculaire, qui atténue la valeur agréable de la nicotine. En la désactivant chez la souris, la drogue devient récompensante même à très faible dose.

Comprendre les freins naturels du cerveau pour mieux combattre la dépendance au tabac

Le tabac demeure la première cause de mortalité évitable dans le monde : plus de 7 millions de personnes en meurent chaque année. Si l'usage des cigarettes recule dans certains pays, l'explosion des cigarettes électroniques chez les adolescents fait du tabagisme un enjeu de santé publique toujours d'actualité. La principale responsable est la nicotine, une molécule qui se fixe à des « récepteurs » présents dans le cerveau et déclenche les sensations recherchées par les fumeurs. Or la nicotine ne fait pas que plaire. À forte dose, elle est désagréable, voire nauséeuse : c'est ce qui explique que nous ne fumons pas indéfiniment, et c'est l'une des raisons pour lesquelles l'initiation au tabac est souvent difficile. Le cerveau possède donc à la fois un système qui récompense la prise de nicotine — bien connu, c'est le « circuit de la récompense » — et des circuits qui la freinent, beaucoup moins compris. L'un de ces circuits relie deux petites régions du cerveau, l'habénula médiane et le noyau interpédonculaire. Cette voie est extrêmement riche en récepteurs de la nicotine, dont certains sont quasiment absents partout ailleurs et associés, chez l'humain, à un risque accru d'addiction. CHOLHAB s'est donc fixé un objectif clair : disséquer, avec une précision moléculaire et anatomique sans précédent, le fonctionnement de ce circuit-frein, comprendre comment il est modifié par une exposition prolongée à la nicotine, et tester l'hypothèse selon laquelle son altération joue un rôle dans le passage à l'addiction. À la clé, l'identification possible de nouvelles cibles pour aider les fumeurs à arrêter — un enjeu majeur, car les traitements actuels (patches, gommes, varenicline) restent peu efficaces à long terme.

Pour disséquer le rôle d'un circuit cérébral, il faut pouvoir l'allumer ou l'éteindre à volonté, dans une région précise du cerveau, sans toucher au reste. C'est exactement le défi technologique relevé par CHOLHAB.

Le consortium a développé une nouvelle méthode chémogénétique baptisée CATCH. Le principe : modifier très légèrement le récepteur cible chez la souris pour qu'il devienne sensible à une petite molécule de synthèse, MPEG4Ch. Cette molécule se fixe ensuite de façon durable et irréversible au récepteur, le bloquant pendant plusieurs jours. Pour que la stratégie soit utilisable dans le cerveau de l'animal éveillé, deux lignées de souris génétiquement modifiées ont été créées, dans lesquelles les récepteurs nicotiniques portent une discrète modification chimique sans que leur fonctionnement soit altéré. Ce dispositif permet d'inhiber un seul type de récepteur, dans une seule région du cerveau, sur plusieurs jours — une précision quasi inégalée.

Ces outils ont été couplés à un large éventail de techniques : enregistrement de l'activité électrique des neurones, imagerie en temps réel grâce à des sondes fluorescentes sensibles à l'activité neuronale, optogénétique pour activer ou inhiber par la lumière une voie spécifique, et tests comportementaux (préférence pour un environnement associé à la nicotine, choix entre une bouteille d'eau et une bouteille de nicotine, tests d'anxiété).

L'ensemble forme une véritable boîte à outils permettant, pour la première fois, de relier directement une action moléculaire précise à l'activité d'un circuit cérébral et à un comportement observable.

 

Les retombées de CHOLHAB se dessinent sur plusieurs plans.

Sur le plan scientifique, l'identification de ce frein cérébral change la façon dont on pense l'addiction à la nicotine. Plutôt que d'opposer un circuit « plaisir » et un circuit « déplaisir » qui se déclencherait seulement à forte dose, il faut désormais imaginer ces deux systèmes comme intimement liés et en dialogue permanent. L'usage répété de la nicotine pourrait précisément déséquilibrer ce dialogue, en affaiblissant le frein et en laissant la récompense l'emporter. Cette vision rejoint la réalité clinique du tabagisme, où la dépendance s'installe insidieusement.

Sur le plan thérapeutique, nos résultats suggèrent une piste originale : plutôt que de cibler uniquement le système de récompense, comme le font la plupart des traitements actuels, il pourrait être pertinent d'agir sur le frein lui-même — en le renforçant, ou en empêchant qu'il ne s'use sous l'effet de la nicotine. Cela pourrait aussi expliquer pourquoi les substituts nicotiniques, qui maintiennent une exposition chronique à la nicotine, ont une efficacité limitée à long terme : ils pourraient eux-mêmes contribuer à désactiver le frein qu'ils sont censés aider à conserver.

Sur le plan méthodologique, la boîte à outils développée pendant le projet (méthode CATCH, lignées de souris, optonanobody) dépasse le cadre du tabac. Elle est transposable à d'autres récepteurs cérébraux et donc à d'autres maladies du système nerveux.

Plusieurs questions restent ouvertes. Quelle est la source précise du signal d'acétylcholine qui active naturellement ce circuit ? Quel est le rôle exact de ce frein dans les symptômes désagréables du sevrage tabagique ? Quels est le rôle de l’acétylcholine endogène dans les états de peur et d’anxiété ? Autant de pistes à explorer pour transformer ces découvertes fondamentales en bénéfices concrets pour les fumeurs souhaitant arrêter.

 

Le tabagisme demeure la principale cause de décès évitables chez l’Homme. 100 millions de personnes dans le monde vont mourir au cours de ce siècle des conséquences de la consommation prolongée de tabac.

La nicotine agit sur les récepteurs nicotiniques de l'acétylcholine (nAChR), une famille hétérogène de récepteurs largement répartis dans le système nerveux central. L'exposition répétée à la nicotine produit des adaptations moléculaires et cellulaires dans de multiples circuits neuronaux, ce qui mène à la dépendance. Ces dernières années, l'axe habénulo-interpédonculaire (MHb-IPN) s'est imposé comme une voie clé dans la traduction des états émotionnels négatifs comme la peur et l'anxiété et dans la transmission des propriétés aversives de la nicotine. L’axe MHb-IPN présente la plus forte densité et diversité de nAChR dans le cerveau, et constitue ainsi l'une des cibles pharmacologiques les plus prometteuses pour les thérapies de sevrage tabagique. Néanmoins, les fonctions endogènes de ces récepteurs et leur rôle dans la dépendance à la nicotine ne sont pas connus, ce qui entrave le développement de traitements efficaces contre la dépendance à la nicotine.

Notre objectif est de comprendre comment la nicotine affecte le circuit MHb-IPN, et de tester l'hypothèse selon laquelle une exposition chronique à la nicotine modifie profondément la physiologie de cette voie, déclenchant ainsi l'émergence de comportements à valeur négative. Dans ce projet, nous utiliserons des approches optopharmacologiques de pointe, qui permettent l'inactivation optique d'isoformes spécifiques des nAChR dans des neurones définis chez l'animal en comportement. Cette méthode repose sur la fixation covalente d'un antagoniste photosensible sur un mutant cystéine, pour produire des nAChRs contrôlables à la lumière (LinAChRs). Les LinAChR sont modifiés de façon minimale et conservent ainsi leur capacité à être activés par l'acétylcholine (ACh) ou la nicotine dans l'obscurité. Cependant, ils peuvent être bloqués optiquement et de manière réversible à des synapses spécifiques et à des moments précis, avec une spécificité pharmacologique absolue. Nous intégrerons l’optopharmacologie à l'optogénétique, à l'électrophysiologie et aux études comportementale chez des modèles de souris transgéniques, afin d'explorer les rôles causaux, précis dans le temps et pertinents sur le plan comportemental des nAChRs de la voie MHb-IPN.


Notre projet suivra un plan de travail complet couvrant tous les aspects des actions nicotiniques sur les composants de l'axe MHb-IPN, depuis les mécanismes synaptiques dépendants de l'activité dans les préparations ex-vivo, jusqu'aux implications comportementales chez les animaux vigiles. Notre objectif est d’identifier les sources d'ACh habénulaire, de caractériser comment l'ACh endogène module l'activité des (sous-)populations neuronales de cette voie, et d'identifier les sous-types de nAChR impliqués. Nous déchiffrerons les mécanismes par lesquels la nicotine aiguë et chronique modifie la physiologie de l'axe MHb-IPN aux niveaux cellulaires et de réseau. Nous caractériserons ensuite les neuroadaptations de cette voie au cours de l'administration de nicotine (aiguë - chronique - sevrage), reflétant la progression chez les fumeurs. Enfin, l'exploitation in vivo des LinAChRs nous permettra de contrôler des comportements liés à l’abus de nicotine chez la souris, à savoir les phénotypes associés à la consommation et au sevrage, avec la précision spatiale, temporelle et pharmacologique sans précédent propre à ces outils nouvellement développés.

Notre collaboration promet donc de fournir des informations cruciales sur la manière dont les composants du circuit MHb-IPN sont (dys)régulés par la nicotine ; une étape essentielle vers le développement de thérapies innovantes pour cette forme de dépendance.

Coordination du projet

Alexandre Mourot (Laboratoire Plasticité du Cerveau)

L'auteur de ce résumé est le coordinateur du projet, qui est responsable du contenu de ce résumé. L'ANR décline par conséquent toute responsabilité quant à son contenu.

Partenariat

PDC Laboratoire Plasticité du Cerveau
NPS Neurosciences Paris-Seine
SPPIN Institut des Neurosciences Paris Saint-Pères

Aide de l'ANR 613 158 euros
Début et durée du projet scientifique : novembre 2021 - 42 Mois

Liens utiles

Explorez notre base de projets financés

 

 

L’ANR met à disposition ses jeux de données sur les projets, cliquez ici pour en savoir plus.

Inscrivez-vous à notre newsletter
pour recevoir nos actualités
S'inscrire à notre newsletter