Toxines sauvant la vie – LST
Toxines qui sauvent des vies
Les systèmes toxine-antitoxine (TA) sont répandus mais leurs rôles physiologiques restent flous. Beaucoup sont régulés par LexA dans la réponse SOS au stress génotoxique, remettant en cause leur statut d’éléments « égoïstes ». Ce projet étudie comment les TA contrôlés par LexA, surtout la toxine membranaire TisB, intègrent réparation de l’ADN, métabolisme énergétique et adaptation au stress pour clarifier leur fonction en survie bactérienne.
Élucider les rôles physiologiques et l’intégration régulatrice des TA contrôlés par LexA dans l’adaptation au stress, se concentrant sur l’impact de TisB sur le métabolisme énergétique et la fitness.
Les systèmes toxine-antitoxine (TA) sont des modules génétiques répandus chez les bactéries, composés d’un gène toxine et de son antitoxine. Si leurs mécanismes moléculaires sont bien décrits, leurs fonctions physiologiques restent peu claires, notamment car leur suppression entraîne rarement des phénotypes visibles en laboratoire. Les TA régulés par LexA, comme tisB/istR, sont liés à la réponse SOS qui active la réparation de l’ADN sous stress génotoxique, soulevant des questions sur leur rôle biologique. Ce projet vise à : • Définir les conditions physiologiques activant les TA contrôlés par LexA chez E. coli. • Étudier le rôle de TisB, toxine membranaire perturbant la force proton-motrice (PMF), inhibant la production d’ATP et modulant le métabolisme en situation de stress. • Comprendre comment TisB/IstR s’intègre aux réseaux régulateurs globaux qui équilibrent énergie, transcription et traduction. • Évaluer la contribution de TisB à la fitness bactérienne lors de défis environnementaux et de la colonisation hôte. Nous supposons que la modulation énergétique par TisB coordonne la réparation ADN dirigée par SOS avec l’adaptation métabolique et la dormance, améliorant la survie face à un stress complexe associant dommage à l’ADN, compétition bactérienne et réponses immunitaires. Les objectifs sont de : • Identifier les déclencheurs physiologiques et voies régulatrices des TA sous contrôle LexA. • Caractériser les effets de la perturbation PMF par TisB sur la résistance au stress et le métabolisme. • Étudier l’impact de TisB sur la dynamique des populations bactériennes in vivo, via des modèles murins de colonisation intestinale et d’infection urinaire. • Élucider le rôle de TisB en phase stationnaire et son influence sur l’homéostasie métabolique et l’activation de la réponse stringent. Ce projet redéfinit la vision des TA, passant d’éléments égoïstes à des modulateurs essentiels de l’adaptation bactérienne au stress.
Nous avons combiné approches génétiques, moléculaires et in vivo pour analyser les TA contrôlés par LexA :
• Biologie moléculaire & génétique : construction de souches mutants ΔtisB ou surexprimant tisB, usage de rapporteurs fluorescents pour suivre l’expression génique et l’activation du stress au niveau cellulaire par cytométrie en flux et microscopie.
• Tests d’induction du stress : exposition à des agents génotoxiques (triméthoprime, ciprofloxacine, mitomycine C) pour analyser la cinétique d’induction et survie. Mesure de la PMF via des sondes de potentiel membranaire.
• Tests de fitness in vivo : modèles murins :
(i) Colonisation intestinale après traitement à la streptomycine, suivi par quantification bactérienne fécale.
(ii) Infection urinaire ascendante, évaluation des charges bactériennes dans vessie et reins.
• Études métaboliques : mesure de l’accumulation du glycogène, pH intracellulaire et niveaux d’ATP en phase stationnaire et conditions alcalines chez souches sauvages et ΔtisB.
• Tests biochimiques : analyse de la sensibilité aux bactériophages, absorption d’antibiotiques et résistance aux colicines pour révéler les rôles protecteurs de TisB.
• Omique & bioinformatique : analyses transcriptomiques pour explorer les réseaux régulateurs liés à l’activation TA, la réponse SOS et la réponse stringent.
Ces méthodes complémentaires ont permis une compréhension intégrée du rôle de TisB dans la modulation énergétique, la réponse au stress et la survie en environnements fluctuants.
Notre étude montre que le système toxine-antitoxine tisB/istR est fortement induit lors du stress génotoxique par des antibiotiques comme le triméthoprime, la ciprofloxacine et la mitomycine C. Si TisB n’améliore pas la survie après ciprofloxacine ou MMC, il augmente la mortalité sous triméthoprime en provoquant l’effondrement de la PMF, bloquant l’importation de thymine et la voie de sauvetage des pyrimidines.
Cette perturbation de la PMF protège aussi la cellule en empêchant l’infection par le bactériophage T4, réduisant l’absorption d’aminoglycosides toxiques (gentamicine) et conférant une résistance aux colicines induites par la SOS — des protéines cytotoxiques produites par les bactéries concurrentes sous stress génotoxique.
In vivo, TisB améliore la fitness d’E. coli lors de la colonisation intestinale et dans un modèle d’infection urinaire, soulignant son rôle dans la survie face à un stress combiné : dommage ADN, compétition microbienne et défenses de l’hôte.
Nous avons également montré qu’en entrée en phase stationnaire, TisB s’accumule et déclenche la réponse stringent, favorisant la dormance et la reprogrammation métabolique. Les mutants ΔtisB présentent un déséquilibre du pH, une accumulation de glycogène dérégulée et une fitness réduite en conditions de limitation nutritionnelle et de stress alcalin.
Ainsi, TisB agit comme un point de contrôle métabolique, en effondrant la PMF et en réduisant l’ATP, limitant l’absorption de nutriments pour induire la dormance avant épuisement complet des ressources. Cette coordination fine du métabolisme énergétique et de la réponse au stress renouvelle notre conception des TA, de simples éléments « égoïstes » à régulateurs essentiels de l’adaptation bactérienne.
Ce projet révèle un mécanisme d’adaptation remarquable chez les bactéries : les systèmes toxine-antitoxine, autrefois vus comme des parasites génétiques égoïstes, sont en réalité des acteurs clés permettant aux bactéries de survivre en conditions stressantes. La toxine TisB, petit peptide contrôlé par la réponse SOS au dommage de l’ADN, agit comme un régulateur d’énergie cellulaire. En perturbant le potentiel membranaire générateur d’énergie, elle ralentit le métabolisme bactérien, aidant les cellules à économiser leurs ressources et à entrer dans un état de dormance protectrice face à des défis tels que les antibiotiques ou la pénurie de nutriments.
Nos résultats montrent que TisB aide non seulement les bactéries à résister aux antibiotiques endommageant l’ADN, mais les protège aussi contre les infections virales et les protéines toxiques produites par leurs concurrents. De plus, TisB améliore la survie bactérienne lors d’infections chez l’hôte, soulignant son importance écologique et médicale.
Ces découvertes font évoluer la vision des systèmes toxine-antitoxine, de simples parasites génétiques à des modulateurs intégrés des réponses au stress, indispensables à la robustesse bactérienne. Comprendre comment les bactéries coordonnent usage de l’énergie, réparation de l’ADN et dormance ouvre de nouvelles pistes pour développer des antibiotiques innovants ciblant ces stratégies de survie, potentiellement efficaces contre les infections persistantes.
Au-delà de la médecine, ces avancées impactent la biotechnologie, en proposant des moyens pour stabiliser les microbes lors des processus industriels de fermentation, améliorant les rendements et la régularité des productions.
Les recherches futures exploreront comment d’autres modules toxine-antitoxine participent aux réponses au stress, la synchronisation précise entre métabolisme et réparation de l’ADN, et l’application possible de ces principes à d’autres formes de vie. Ce projet jette les bases d’une compréhension approfondie des stratégies cellulaires de survie dans des environnements complexes, avec des implications larges en microbiologie, médecine et biotechnologie.
La réponse SOS d'E. coli est l’archétype du régulon de réponse aux lésions d'ADN ayant contribué à la compréhension comment différentes fonctions de réparation sont coordonnées en fonction de la nature, quantité et persistance des lésions d'ADN. Ce régulon ayant été identifié comme une réponse aux lésions de l'ADN, le rôle des gènes SOS non directement impliqués dans la réparation d'ADN a été largement ignoré. Ce projet vise à étudier par une approche multidisciplinaire comment les toxines contrôlées par le SOS, qui modulent la production d'énergie et la capacité de traduction, sont fonctionnellement et temporellement intégrées dans la stratégie cellulaire de traitement des lésions d'ADN. L'identification des facteurs contribuant à la robustesse des bactéries aux perturbations environnementales peut fournir de nouvelles cibles pour les antibiotiques, et contribuer à l'amélioration des micro-organismes industriels.
Coordination du projet
Ivan MATIC (Institut Cochin)
L'auteur de ce résumé est le coordinateur du projet, qui est responsable du contenu de ce résumé. L'ANR décline par conséquent toute responsabilité quant à son contenu.
Partenariat
REL Institut Cochin
IAME Infection, anti-microbien, modélisation, évolution
Aide de l'ANR 445 039 euros
Début et durée du projet scientifique :
décembre 2021
- 36 Mois