Savoirs et attachements au végétal urbain en Afrique subsaharienne (Bénin, Cameroun, Nigeria, Sénégal) : identification et production d’un infra-patrimoine – INFRAPATRI
INFRAPATRI - Savoirs et attachements au végétal urbain en Afrique centrale et de l'Ouest (Bénin, Cameroun, Nigeria, Sénégal) : identification et production d’un infra-patrimoine
INFRAPATRI appréhende, dans le temps long et dans toutes leur richesse et leur diversité, les savoirs et les relations au végétal des habitant.e.s de 4 villes d'Afrique de l'Ouest et centrale (Porto-Novo, Bénin, Yaoundé, Cameroun, Ìbàdàn, Nigeria et Dakar, Sénégal). Ceux-ci relèvent notamment d'un ordre "infra-patrimonial", faisant du végétal présent en ville pour nombre de citadins un support de mémoire à préserver et à transmettre, de paire avec les savoirs et les usages dont il est l'objet.
Savoirs et relations au végétal urbain en Afrique, à l'intersection des études critiques sur le patrimoine, des approches subalternes et de l'écologie politique urbaine au Sud
INFRAPATRI s’inscrit à l’intersection des recherches sur la nature en ville, des études critiques sur le patrimoine et des approches subalternes. Il contribue par ailleurs au dynamisme des échanges dans le champ de l’écologie politique urbaine “située” au Sud , dans le sillage du “Southern Urbanism” pensant la théorie urbaine depuis des villes du Sud global, notamment africaines. L’objectif principal du projet est d’appréhender les savoirs et les relations au végétal dans 4 villes d’Afrique centrale et de l’Ouest, constituant ensemble un “infra-patrimoine” produit par les citadins en marge des démarches institutionnelles de patrimonialisation, reconnu ou non et restant souvent dans le domaine de l’implicite. Il s'agit donc d’identifier la présence végétale en ville, de comprendre les manières dont elle est définie par les habitant.e.s et d’étudier leurs relations avec celle-ci au quotidien. Nous avons formulé l’hypothèse de relations profondes, fondées sur des savoirs, des usages et des affects, assorties d’aspirations à les transmettre pour les préserver. Nous souhaitions aussi comprendre les modalités de ces transmissions et leurs freins dans des contextes d’urbanisation rapide, sous l’influence conjointe d’une pression forte sur le foncier et de spéculations immobilières intenses. Nous avons en outre appréhendé les rapports au végétal dans une perspective historique, entre ruptures et continuités : nous avons postulé ainsi que l’histoire des villes étudiées est marquée par des politiques d’aménagement et de patrimonialisation du végétal, émanant selon les situations des pouvoirs locaux avant la colonisation, des colons européens, des municipalités et des Etats après les Indépendances, à des fins d’exploitation agricole, d’embellissement et d’ordonnancement, mais aussi parfois de ségrégation, de l’espace urbain, soutenues souvent par un argumentaire hygiéniste. Ces politiques transforment dans le temps long les relations au végétal et les canaux de transmission des savoirs sur celui-ci, quand bien même les habitant.e.s peuvent aussi s’adapter et résister. Pour éviter une stricte opposition entre pratiques institutionnelles et populaires, nous avons aussi supposé que, depuis la fondation des 4 villes, les démarches institutionnelles autour de la biodiversité végétale ont interagi avec les attachements habitants d'ordre infra-patrimonial, non seulement sur le mode de l’intrication, mais aussi de la tension ou de l’éviction. En effet, ces attachements ont pu faire l’objet de déni et de rejet, ou au contraire de reconnaissance donnant lieu à des patrimonialisations et des réemplois dans de nouvelles politiques urbaines. Enfin, nous avons fait l’hypothèse que, de la même façon que le végétal participe de la fabrique d’une ville, de sa gouvernance et de ses collectifs habitants, ceux-ci transforment aussi les paysages et les écosystèmes urbains (par le contrôle foncier, la gestion des espèces, la distribution du végétal en lien avec le bâti).
Les travaux du programme ont relevé de 4 types d’approches méthodologiques : 1. ateliers de lecture et réunions de travail, 2. enquêtes de terrain, 3. contributions artistiques et 4. travail de géomatique.
1. Des sessions de travail en équipe ont pu être régulièrement organisées, le plus souvent en ligne du fait d’abord l’épidémie de Covid 19 puis de l’éclatement géographique sur deux continents des différents membres d'INFRAPATRI. Un atelier à mi-parcours d’une semaine a aussi été organisé en janvier 2024 à Porto-Novo au Bénin, avec une bonne partie de l’équipe en présentiel dont les artistes basés sur le continent africain.
2. En termes de méthodologie de collecte de données, plusieurs sessions d’enquête ethnographique ont été réalisées dans chaque ville entre 2021 et 2025, le plus souvent sous la forme de collaborations pluridisciplinaires mobilisant par exemple anthropologues et géographe à Porto-Novo, anthropologue et historien à Ìbàdàn ou encore géographes et botanistes à Yaoundé. Ces enquêtes ont par ailleurs associé des chercheur.e.s d’expériences variées selon les terrains, allant de stagiaires en master 2 à un niveau confirmé, en passant par le doctorat et le postdoctorat au Bénin notamment.
3. Certain.e.s artistes ont pu par ailleurs être invité.e.s à collaborer avec les chercheur.e.s dès les enquêtes de terrain, sur le mode de “l’enquête-création”, par exemple à Ìbàdàn et Yaoundé. Ces collaborations ont abouti à la création d'œuvres artistiques, dialoguant avec les données scientifiques des enquêtes, sur des supports très variés allant de la photographie au dessin, à la peinture et à la ferronnerie, en passant par la vidéo documentaire ou encore la performance.
4. Parallèlement à ces enquêtes de terrain, un travail de géomatique (cartographie et télédétection) a été conduit à partir de données satellites et SIG disponibles sur les 4 villes. Les zones végétalisées ont été identifiées par télédétection à partir d’images satellites Sentinel-2, en mesurant la luminance (intensité de l’énergie réfléchie) aux saisons sèche et humide. Des traitements (NDVI, classifications) combinés à des données libres (OpenStreetMap, projet mondial de cartographie libre) ont ainsi permis de produire des cartographies fines de la végétation dans chaque ville, à la fois scientifiques mais aussi sensibles. La mesure d’indices issus de l’écologie du paysage a permis de décrire et de cartographier l’organisation spatiale du végétal à l’échelle des 4 villes, révélant à la fois similitudes et différences en termes de quantité et de fragmentation du végétal. Cette quantification de la végétation vue du ciel a été enrichie pour Ìbàdàn par une cartographie de la végétation visible à hauteur de piéton depuis les espaces publics. Le recours à la méthode Treepedia fondée sur des images Google Street View offre ainsi la possibilité de caractériser l’importance du végétal visible dans plusieurs quartiers aux profils différents.
Dans chacune des 4 villes étudiées, selon des modalités diverses, certain éléments et assemblages végétaux (individus isolés, formations spécifiques, espèces particulières) sont objets d’attachements intenses par certaines catégories de citadins (variant selon le statut socio-économique, le genre, la génération, l'ancienneté en ville, la confession, etc.), notamment dans une dynamique “infra-patrimoniale” (comme supports de mémoire à différentes échelles, du lignage jusqu’à la ville, comme marqueurs historiques ou encore comme rappels concrets des origines familiales avant l’installation en ville).
Mais les interactions entre végétal et habitant.e.s peuvent aussi relever de l’attachement à d’autres titres (non exclusifs): culinaire, médicinal, rituel, esthétique, écologique ou encore comme espace de sociabilité (par le travail ou le loisir notamment) au quotidien.
Enfin, d’autres catégories de citadins entretiennent des relations au végétal allant du mépris, en passant par le rejet du côté du village et de la forêt, à la peur. Celle-ci peut être exprimée en termes sanitaires (le végétal est hôte de nuisibles dangereux, comme les serpents, ou sources de maladie, comme les moustiques), sécuritaires (les arbres risquent de tomber sur les habitations en saison des pluies et les espaces boisés accueillent des activités illégales et illégitimes -recel, consommation de drogues, prostitution voire crimes rituels-) et parfois magico-religieux (le végétal abrite des entités versatiles et ambivalentes, potentiellement dangereuses, de type “sorcier” ou “génie sylvestre”). Dans certains contextes, comme au Nigeria et au Bénin, le végétal peut ainsi devenir un enjeu, ou du moins une victime collatérale, d’une compétition entre religions locales favorisant le végétal et églises de réveil notamment appelant à détruire tout support d'entités ou de pratiques “démoniaques”, dont certains arbres ou espaces boisés en ville.
Aussi, face à la diversité de ces relations habitantes au végétal dans les 4 villes, les autorités urbaines semblent avoir pour point commun d’ignorer les attachements citadins aux éléments et formations végétales en ville, pour mieux privilégier l’artificialisation des sols et le développement du bâti et des infrastructures. Ceci se fait souvent au détriment du végétal préexistant et objet d’attachements, notamment en termes infra-patrimoniaux.
A l’exception d’Ìbàdàn n’ayant pas statut de capitale, les 3 autres villes connaissent certes des projets de verdissement portés par les pouvoirs publics et souvent appuyés par la coopération urbaine internationale, sous l’égide du modèle global de la “ville durable” ou “verte”. Néanmoins, ceux-ci se fondent le plus souvent sur des registres écologique, économique, hygiéniste ou encore esthétique exogènes, imposés sans concertation avec les citadins dans toute leur diversité et qui ne tiennent pas compte, voire vont à l’encontre, des attachements habitants au végétal, notamment préexistant.
Les recherches ouvertes dans le cadre du projet INFRAPATRI pourront être poursuivies et approfondies selon les angles historique, politique (en relation avec les institutions) et écologique moins abordés pour l'instant, en étayant notamment les collaborations entre sciences sociales, humaines et naturelles.
En parallèle de nouvelles recherches dans les quatre villes du projet prolongeant dans ces directions celles d’INFRAPATRI, le montage d’un réseau scientifique en sciences humaines et sociales pourrait être envisagé, pour rassembler les chercheur.e.s travaillant sur la nature en ville sur le continent africain, notamment dans les champs des humanités environnementales et de l’écologie politique urbaine.
Par ailleurs, l’importance des collaborations entre chercheur.e.s et artistes au cœur de la dynamique de production des savoirs dans le cadre du projet ouvre plusieurs perspectives. D’abord, le dialogue instauré entre propositions artistiques et productions scientifiques dans le cadre de l’exposition de clôture du projet pourra être reproduit dans d’autres contextes et selon des formats variables.
Ensuite, la collaboration entre artistes et chercheur.e.s dès la phase de terrain sous forme d’”enquête-création” mise en place dans le cadre d’INFRAPATRI fait écho chez d’autres chercheur.e.s et artistes travaillant selon une méthodologie similaire. INFRAPATRI s’inscrit par là pleinement dans une dynamique plus large de mise en forme de réseaux de collaboration dans le champ en pleine expansion de la recherche-création. De nouvelles collaborations selon ces mêmes modalités et sur des thématiques approchantes d’INFRAPATRI sont par ailleurs en cours de formalisation avec certains membres du projet.
Enfin, INFRAPATRI ouvre des perspectives stimulantes en termes d’échanges entre chercheur.e.s en sciences sociales et acteurs institutionnels du développement urbain, de la conservation de la nature et de la patrimonialisation, notamment concernant les villes du continent africain. Cette dynamique d’échange a pu notamment être amorcée avec des institutions internationales telles que l'équipe "Ville verte" de la FAO (ONU), dans le cadre du webinaire “Greening Cities in Africa” co-organisé avec l’UMR Les Afriques dans le Monde (LAM) début 2026. Elle pourra se poursuivre dans le cadre de rencontres avec d’autres institutions internationales et dans le contexte de chacune des quatre villes étudiées par le projet.
Le projet interdisciplinaire INFRAPATRI souhaite étudier les savoirs et les formes d’attachement au végétal des habitants de quatre villes d’Afrique subsaharienne : Yaoundé au Cameroun, Ibadan au Nigeria, Porto-Novo au Bénin et Dakar au Sénégal. Il prend appui sur la notion « d’infra-patrimoine », permettant d’appréhender le rapport mémoriel des citadins au végétal, rarement reconnu par les démarches institutionnelles de patrimonialisation. Le végétal en ville, qui recouvre des figures et des espaces multiples, fait en effet l’objet d’usages variés portés par des savoirs d’ordre pratique ou symbolique. Ensemble, ces savoirs et usages relèvent de collectifs citadins divers fondés sur la famille, l’identité ethnique, le religieux, le quartier, la profession ou la représentation politique. Nous formulons l’hypothèse qu’ils sont préservés et transmis par différents canaux au fondement de formes d’identifications citadines diverses. Il s’agira de repérer ces formes infra-patrimoniales émanant de rapports pluriels au végétal, et de les analyser en regard des tentatives institutionnelles passées et présentes de patrimonialisation des entités et ensembles végétaux urbains.
L’approche comparative se situe au centre de ce projet de recherche. Les quatre villes retenues pour l’enquête présentent des histoires et des écosystèmes contrastés mais non dénués de similarités. Tous n’en sont pas moins menacés aujourd'hui par des politiques d’urbanisation déterminées par une certaine conception de la “modernité” valorisant le recours au béton, l’artificialisation des sols et des modes de verdissement très encadrés, auxquelles s'ajoutent spéculations foncière et immobilières. Néanmoins dans chacune de ces villes, le végétal est depuis récemment remis au goût du jour par de nouvelles élites citadines ou par les pouvoirs publics, au prisme du modèle global de « ville durable » mis en avant par la coopération internationale et les grandes agences de développement.
Dans le cadre d’INFRAPATRI, des collaborations interdisciplinaires entre sciences humaines et sociales et sciences naturelles seront mises en place afin d’appréhender la nature en ville à la fois comme une construction historique, sociale et culturelle, et comme un ensemble d’éléments vivants possédant des propriétés physiques, biologiques et écologiques tangibles. Le projet fait en outre une place importante à la collaboration entre scientifiques et artistes plasticiens et audiovisuels, non seulement en termes de dissémination des résultats à des publics variés (habitants, acteurs de l’aménagement urbain et du développement durable, acteurs académiques et culturels) mais aussi de méthodologie d’enquête. Ce projet interdisciplinaire regroupe ainsi géographes, anthropologues, historien, botanistes et artistes béninois, camerounais, français, nigerians et sénégalais, tous familiers des villes retenues pour l’enquête et des problématiques du projet.
Pour aborder les questions interdisciplinaires d'INFRAPATRI, la méthodologie de recherche associera techniques d’enquête qualitatives et quantitatives, en partant à la fois de sources secondaires (archives, littérature grise contemporaine, cadastres, articles de presse locale, ressources en ligne) et primaires (via un travail de collecte de données directement sur les espèces et les espaces naturels en ville et auprès de différents types de citadins et des autorités en charge de la gestion de l’environnement et de l’aménagement urbain). En mêlant travail d’archives, inventaire botanique, production de données géolocalisées, cartographies, et enfin entretiens et observations ethnographiques de longue durée, le projet emprunte à plusieurs traditions disciplinaires. Notre démarche se veut finalement résolument participative, selon une optique « d’ethnographie multi-espèces » permettant d’envisager ensemble habitants et éléments naturels dans leurs interactions quotidiennes au sein de l’espace urbain.
Coordination du projet
Emilie Guitard (Pôle de recherche pour l'organisation et la diffusion de l'information géographique)
L'auteur de ce résumé est le coordinateur du projet, qui est responsable du contenu de ce résumé. L'ANR décline par conséquent toute responsabilité quant à son contenu.
Partenariat
PRODIG Pôle de recherche pour l'organisation et la diffusion de l'information géographique
Aide de l'ANR 299 086 euros
Début et durée du projet scientifique :
- 48 Mois
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