DS0802 -

Citoyenneté et propriété au nord et au sud de la Méditerranée (XVIe-XIXe siècle) – PROCIT

Propriété et citoyenneté au nord et au sud de la Méditerranée (XVIe-XIXe s.)

Le programme PROCIT se propose d’explorer le thème de la citoyenneté du point de vue de la propriété et des droits qui y sont attachés ; et en privilégiant le terrain des sociétés de l’époque moderne. Il entend contribuer à une recherche sur les processus d’intégration sociale ainsi que sur la nature des inégalités socio-économiques et juridiques qui en déterminent la direction, et qui, en même temps, en sont les produits.

Citoyenneté, intégration sociale et inégalités dans la longue durée des sociétés méditerranéennes

Deux choix caractérisent ce projet : celui d’affronter les thèmes connexes de la citoyenneté, de l’intégration et des inégalités à partir de la longue durée des sociétés méditerranéennes ; celui d’inscrire ces thèmes dans une perspective résolument comparative. En effet, l’approche historique comparée constitue une démarche incontournable afin d’individualiser et d’historiciser les caractères dit « originaires » qui feraient obstacle à l’intégration. Cette notion même d’origine – à la fois imprécise et lourde d’implications culturalistes – est mise à l’épreuve par nos analyses historiennes, attentives à reconstituer les différentes modalités de construction du lien social ; et – c’est là la deuxième caractéristique propre à notre projet – à les mettre en perspective par les travaux et terrains croisés des vingt chercheurs qui travaillent ensemble sur les domaines européen, maghrébin, égyptien et ottoman. <br />Face à l’image d’une irréductible distance entre le nord et le sud de la Méditerranée, la propriété s’est révélée être une variable fondamentale et commune de sociétés où la condition de “citoyen” ou de sujet d’un pouvoir central est étroitement liée à la reconnaissance de la capacité de transmettre, et où le rapport aux choses crée des statuts sociaux, des relations, des liens et donne accès à des droits d’appartenance. Ainsi, le programme PROCIT poursuit le projet ambitieux de dessiner une nouvelle « carte » de la citoyenneté au nord et au sud de la Méditerranée à partir d’une grande enquête sur les formes de propriété et les modes d’accès aux ressources dans ces sociétés méditerranéennes, et sur le rôle qui leur est attribué dans l’intégration sociale et la construction des droits de citoyenneté. Cette approche est à même de reconstituer une nouvelle configuration de l’espace méditerranéen, de relire en profondeur sa stratification, ses formes d’intégration sociale et leurs conditions de possibilité, au-delà des frontières politiques et culturelles.

La méthode comparative mise en œuvre dans PROCIT ne se réalise pas à travers la mise en regard d’institutions ou de processus préalablement qualifiés par les chercheurs, mais s’appuie plutôt sur les unités empiriques que sont les sources. Adoptant un point de vue à la fois empirique et critique, nous procédons à une analyse des sources attentive non seulement aux informations que celles-ci contiennent mais aussi aux processus de leur production ; ce qui permet une forme de contextualisation proche de l’expérience des acteurs, au service de l’individualisation des terrains pertinents pour la comparaison. Cette méthode empirique conjugue ainsi deux démarches communément conçues comme alternatives : une attention poussée aux contextes locaux et des opérations de comparaison qui les désenclavent pour permettre de construire des modèles d’interprétation.
Résolument inscrites dans le « tournant matériel », ces opération de comparaison sont très attentives à la manière dont les choses - des biens situés et ancrés dans un contexte territorial et social - sont en mesure de créer des relations, des réseaux, des liens sociaux et de participer ainsi à des processus d’intégration sociale - ou a contrario d’y faire écran. En tant que participant des échanges marchands, et contribuant ainsi à nouer des liens sociaux ; ou en tant qu’objets de transmission essentiels à la construction de collectifs parentaux et communautaires ; et finalement en tant que biens soustraits au marché pour être érigés au rang d’institutions dont la pluralité des fonctions se doit d’être investiguée : les propriétés, biens, choses, objets, qui sont au cœur de nos analyses témoignent tant de la spécificité des contextes dans lesquels ils sont inscrits, que des demandes sociales plus largement partagées, qui ont présidé à leurs usages. Cette démarche « processuelle » est susceptible de révéler des proximités inattendues mettant en question les prétendues incommensurabilités locales.

Parmi les principales inflexions que nos enquêtes ont jusqu’alors permises, et qui témoignent à la fois de la rigueur du travail empirique mené et des progrès historiographiques qu’elles augurent, on pourrait en retenir quatre qui transforment fortement notre compréhension des liens qui unissent propriété et citoyenneté dans les sociétés méditerranéennes de l’époque moderne :
1. L’organisation de marchés corporatifs. En travaillant sur les biens soustraits au marché pour les consacrer à des waqf, des bénéfices, etc., ou à la transmission, on se rend compte que ces biens ne sont pas immobilisés, mais bien destinés à des ayant-droit limités, et créent donc des marchés restreints. Cette découverte remet en question la nette distinction présumée entre marché libre et biens hors-marché, et permet la mise en discussion du caractère objectif du marché.
2. Tutelle et responsabilité. Les enquêtes ont déplacé la question de l’acquisition de la propriété vers celle de sa gestion qui donne un tableau bien plus complet/complexe des modalités d’intégration et d’exclusion des personnes de la jouissance des ressources locales (marché, crédit, assistance, etc.).
3. Appartenance et juridiction. Elles ont aussi permis de faire émerger la centralité du thème de la juridiction dans la structuration des appartenances ordinaires, mais encore des hiérarchies sociales.
4. La symétrie des choses et des personnes. L’enquête d’A. Buono a mis au jour un fait de première importance : le droit ancien ne distinguait pas entre choses et personnes mais entre capables et incapables, élément qui permet de repenser le(s) droit(s) de la propriété.

1. Deux écoles thématiques (2019-2020)
Dès la conception du projet, le volet pédagogique constituait un objectif majeur de PROCIT. Nous entendions former des doctorants et postdoctorants originaires d’Europe mais aussi du Maghreb et du Proche et Moyen-Orient à la thématique et à la démarche méthodologique développée par les membres du groupe.
Du 22 au 24 octobre 2019, avec le soutien financier du LabexMed (5 000€), nous organiserons à Fréjus (Var) une première école thématique interdisciplinaire intitulée « Citoyennetés au nord et au sud de la Méditerranée. Actions, objets, relations : une perspective interdisciplinaire », à destination de 20 doctorants et postdoctorants. Elle sera animée par sept historien.ne.s (dont six membres de l’équipe), une anthropologue et une politiste. procit.hypotheses.org/ecole-thematique
Afin d’assumer la portée méditerranéenne de notre action de formation, la seconde école thématique sera organisée dans une capitale maghrébine encore à définir (Tunis ou Alger) et portera davantage sur la méthodologie d’enquête de l’équipe, à savoir une démarche comparative focalisée sur les sources et leurs conditions de production, ainsi que sur les « choses » comme actrices des modalités de constitution des collectifs.
2. Traduction de l’ouvrage collectif
Afin d’assurer la visibilité internationale de la production du groupe et des progrès historiographiques qu’elle augure, nous financerons la traduction en anglais de l’ouvrage collectif en préparation.
3. Opérations de valorisation à travers la réalisation de vidéos
Dans le but de toucher un public non-académique et de faire le lien entre les résultats de nos enquêtes et des problématiques actuelles, un projet de réalisation de vidéos est en cours de conception.

1. Un ouvrage collectif
Les enquêtes des membres de l’équipe seront publiées dans un ouvrage collectif en cours de construction (textes attendus pour janvier 2020), et dont le titre provisoire est : Citoyennetés au nord et au sud de la Méditerranée. Droits des choses, droits des personnes. Un soin particulier sera apporté à l’édition afin d’éviter le format « recueil d’essais » et travailler à l’intégration des enquêtes dans une perspective comparative avec une partie des textes qui seront rédigés collectivement. La version française est prévue pour la fin 2020 et une version anglaise suivra.
2. Un abécédaire augmenté
Outre cet ouvrage, PROCIT reprend la coordination d’un projet de livre « augmenté », provisoirement intitulé L’abécédaire augmenté des citoyennetés en Méditerranée (https://palomed.hypotheses.org/les-mots-de-lappartenance) et préalablement initié dans le cadre d’un précédent programme (financé par le LabexMed, Aix-Marseille Université), qui réunissait les coordinateurs de PROCIT. Ce projet éditorial est bien avancé (édition des textes et construction de la plateforme de publication en cours) et prévoit un partenariat avec HumaNum (archivage des données) et les services de l’Institut l’information scientifique et techniques (INIST/CNRS, publication via une plateforme OMEKA personnalisée). Il a de plus récemment reçu une dotation des éditions de la Maison méditerranéenne des sciences de l’homme (MMSH) pour devenir le gabarit de leur future collection numérique.

Adossé à un réseau international et pluridisciplinaire constitué autour de « L’appartenance locale en Méditerranée », le projet PROCIT se propose d’explorer le thème de la citoyenneté du point de vue de la propriété et des droits qui y sont attachés ; et en privilégiant le terrain des sociétés d’époque moderne.

Ce projet entend contribuer à une recherche sur les processus d’intégration sociale ainsi que sur la nature des inégalités socio-économiques et juridiques qui en déterminent la direction, et qui, en même temps, en sont les produits. Deux choix en particulier caractérisent ce projet : celui d’affronter les dimensions connexes de la citoyenneté, de l’intégration et des inégalités à partir de la longue durée du passé des sociétés méditerranéennes (XVIe-XIXe s.) ; celui d’inscrire ces thèmes dans une perspective résolument comparative à partir de recherches menées dans les terrains européen, maghrébin, palestinien, égyptien et ottoman. Les dix-huit chercheurs qui travailleront de concert au projet PROCIT appartiennent à des institutions ancrées dans ces différents espaces et ensemble peuvent déjà se prévaloir d’une expérience commune de collaboration.
La notion de citoyenneté considérée dans ce projet ne réfère pas aux prérogatives politiques formelles dont se prévalent les ressortissants des États-nations mais à l’ensemble des droits auxquels donne accès une appartenance reconnue à une localité. Ces droits d’appartenance, dans les sociétés que nous nous proposons d’analyser, sont à l’origine d’un accès différentiel aux ressources (marché, propriété, crédit, travail, charité etc.) qui structure largement l’échelle sociale. Le terme citoyenneté renvoie ainsi à un statut dans lequel se rencontrent les droits d’accès aux ressources, la reconnaissance sociale de ces droits ainsi que la capacité de les revendiquer. Notre projet porte donc sur les processus qui, au nord et au sud de la Méditerranée, ont pu produire ce statut.

Dans ce projet, la propriété s’est révélée être une variable fondamentale et commune aux différentes sociétés. Dans les sociétés modernes, la notion de propriété renvoie à un champ sémantique vaste, ne se réduisant pas à celui de la richesse matérielle : l’accès différentiel aux droits de propriété ne dessine pas seulement des hiérarchies économiques ou des primautés symboliques, mais crée des prérogatives qui investissent plus largement les individus. Dans un large éventail de cas, la condition de “citoyen” ou de sujet d’un pouvoir central est étroitement liée à la reconnaissance de la capacité à accéder à la propriété ou à la transmettre. Dans les sociétés envisagées, le rapport aux choses crée des statuts, des relations, des liens et donne accès à des droits. Ainsi, les capacités d’exercice des droits de propriété dessinent les contours de communautés locales et, en conséquence, celles de communautés territoriales plus vastes. L’accès à la propriété, en ce sens, est une étape essentielle de tout processus d’intégration sociale.

Cette grande enquête sur la citoyenneté demande un travail comparatif très exigent. La comparaison qui y est mise en œuvre, se défiant de tout culturalisme, s’appuiera sur un empirisme raisonné et méthodologiquement averti. Elle explore une méthode originale, dont les sources sont le point d’appui. Celle-ci doit permettre de saisir des pratiques au plus près des dispositifs documentaires qui les façonnent et les donnent à voir, afin de permettre aux chercheurs de construire de façon conjointe le questionnaire et le cadre explicatif pertinents. Cette méthode appelle une coordination serrée entre les chercheurs qui se distribuent dans trois axes thématiques portant sur : les possibilités d’accès au marché ; les pratiques de création de fondations (biens « hors marché ») ; et enfin les pratiques de la transmission des biens. Chaque axe est coordonné par un duo d’historiens spécialistes de la thématique au nord et au sud de la Méditerranée, chargés d’organiser le travail comparatif.

Coordinateur du projet

Madame Simona CERUTTI (Centre de recherches historiques)

L'auteur de ce résumé est le coordinateur du projet, qui est responsable du contenu de ce résumé. L'ANR décline par conséquent toute responsabilité quant à son contenu.

Partenaire

TELEMME UMR7303 Temps, Espaces, Langages, Europe méridionale-Méditerranée
IRMC USR3077 Institut de recherche sur le Maghreb contemporain
CNELIAS UMR8562 Centre Norbert Elias
CRH UMR8558 Centre de recherches historiques

Aide de l'ANR 310 339 euros
Début et durée du projet scientifique : décembre 2016 - 42 Mois

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