Pertinence actuelle des anciens rites : la confrérie Ngii des Fang d'Afrique centrale – NGII
Pertinence actuelle des anciens rites : la confrérie Ngii des Fang d'Afrique centrale
NGII interroge la pertinence sociale actuelle des anciens rites des Fang d’Afrique centrale. Particulièrement, ceux de la confrérie initiatique Ngii. Des témoignages de pratiques ont été recueillis récemment malgré l’abandon forcé du Ngii en 1940 suite à son interdiction par les actions coloniales. La démarche scientifique prend ancrage dans le terrain contemporain, à partir de l’analyse de récits d'anciens initiés mis en perspective avec des sources coloniales, missionnaires et ethnologiques.
Description interdisciplinaire de la confrérie Ngii – Apport méthodologique à l'étude des pratiques rituelles – Étude des mécanismes de transformation et de résilience.
Le projet a plusieurs objectifs : 1) La description interdisciplinaire de la confrérie Ngii, de ses pratiques et de sa diversité. 2) L'ambition méthodologique de fournir des connaissances objectivables pour l'étude comparative des pratiques rituelles. 3) L'étude des mécanismes de transformation et de résilience du Ngii. 1) Aucune recherche n'a encore été menée sur l'ensemble des aspects intervenant dans l'organisation, la fonction et l'action de la confrérie Ngii et des rites associés. Une description rigoureuse s’impose, menée à partir d’une grande diversité de sources : • Au cœur se trouve le corpus premier composé de six récits oraux collectés collectivement par notre équipe entre 2006 et 2025 ; • la documentation des pratiques de la première moitié du 20e siècle (sources coloniales et ethnologiques (en langues française, allemande et espagnole) ; • les archives administratives et missionnaires qui donnent un éclairage du contexte des dernières pratiques du Ngii et les interventions européennes dans la transformation du paysage rituel fang ; • des archives sonores avec des enregistrements de pièces relevant de Ngii de 1908, des années 1960, du début du 21e siècle et de 2026 ; • des collections de culture matérielle fang dans les musées européens francophones. Toutes ces sources concernent plusieurs régions et sous-groupes fang permettant à la fois une étude diachronique et une analyse des variantes régionales. 2) La méthodologie repose sur l’analyse paramétrée de l’ensemble des sources de nature hétérogène (récits oraux, archives administratives, écrits missionnaires et ethnologiques, textes de loi ; objets et enregistrements avec leurs métadonnées ; représentations visuelles). Ce cadre analytique permet de modéliser les processus de transformation et la circulation spatio-temporelle des rituels traditionnels et leur adaptation contemporaine. Cette approche est rarement appliquée en SHS sur un même objet d’étude. 3) L’étude des récits des anciens initiés au Ngii révèlent les systèmes de valeurs et de représentations symboliques de la société fang traditionnelle. À partir de l’étude de la dynamique du système rituel, notre recherche montre comment une institution interdite il y a 80 ans continue à structurer la pensée et les conduites de la société aujourd’hui.
Une réelle démarche interdisciplinaire est menée à toutes les étapes de la recherche : collecte de données, constitution du corpus, analyse et restitution. La collaboration entre les disciplines impliquées (anthropologie, ethnomusicologie, linguistique, épistémologie, philosophie) permet de dépasser la simple juxtaposition pluridisciplinaire pour aborder de manière adéquate la complexité de l'ensemble des aspects concernés par les Bengii et leur action. Ngii étant à la fois une institution, une pensée philosophique et une action rituelle, la présence de tous les membres partenaires est indispensable pour prendre en compte l’aspect herméneutique des récits dans leur traduction et interprétation.
L’originalité du projet tient à la mise en place d'une démarche participative et réflexive, adoptant au plus près les conduites sociales des Fang. La participation des chercheurs fang est essentielle non seulement pour la compréhension des récits oraux, mais également du point de vue éthique de la recherche.
1) Établissement collectif du corpus premier : transcription en fang, traduction en français et explicitation des thèmes abordés par les initiés lors des entretiens. L’analyse conjointe du corpus secondaire (archives, données ethnologiques, musicales, linguistiques et matérielles) est une première.
2) Une grille d'analyse est conçue pour paramétrer les éléments porteurs des manifestations du Ngii observés en différents lieux et époques, ainsi que pour identifier les transformations et les transferts. Elle concerne des éléments dégagés des corpus oraux auxquels font écho les sources documentaires : Lieux et moments, contextes d’intervention, protagonistes, actions rituelles, objets, terminologies, expressions linguistiques et musicales spécifiques...
3) À partir de l’analyse diachronique des pratiques du Ngii et de ses variantes régionales, le but est d’identifier les transformations et l'émergence d'autres pratiques et modes d’expression ayant conservé les principes fondamentaux de la confrérie initiatique abandonnée de force.
Des méthodologies spécifiques de collecte et de traitement des données s’appliquent en fonction des disciplines :
• des méthodes de l’ethnolinguistique permettent de dégager les notions-clé par lesquelles sont exprimés les concepts fondateurs de la pensée fang. Ils révèlent les multiples couches de la pensée symbolique et philosophique des Fang. Elles forment l’une des « plate-formes » par lesquelles les différents récits sont reliés en réseau et établissent un pont avec les survivances du système social et rituel ancien dans la société gabonaise contemporaine ;
• des méthodes de l’ethnomusicologie comparative guident l’enregistrement et l’analyse des données musicales : systématique musicale, organologie et catégorisation musicale. Elle étudie la musique dans son contexte socio-culturel de performance et effectue des enregistrements analytiques permettant de décrire précisément le langage musical spécifique mis en œuvre.
À mi-parcours, l’essentiel du travail effectué concerne les corpus premier et secondaire, ainsi que la question de la permanence de conduites sociales et de la validité des notions-clé dégagés dans les récits oraux.
Trois des récits oraux ont été traités : l’un est entièrement transcrit, traduit et commenté, un deuxième est traduit et commenté, un troisième texte en français en voie de stabilisation. Un premier résultat est d’ordre méthodologique dû à la très importante polysémie de la parole des initiés. Elle nécessite de multiples revisites des textes oraux dont la compréhension s’affine et se précise par l’accumulation des connaissances par la mise en relation des récits. Le travail scientifique est ainsi le reflet du processus d’acquisition de connaissances en contexte initiatique.
D’un point de vue du contenu des entretiens se confirme une structure d’énonciation en dehors de laquelle une parole porteuse de sens ne peut se transmettre dans la société fang.
Le triangle énonciatif émetteur–destinataire–témoin ancre la transmission du savoir dans un solide réseau généalogique.
La découverte majeure d’enregistrements sonores de musiques et d’enquêtes relatives au Ngii datant des années 1960 a fourni des données permettant de construire un pont entre les pratiques historiques, les récits des derniers pratiquants de notre corpus premier et les pratiques rituelles fang d’aujourd’hui. Ce travail est en cours.
L’observation collective d’une cérémonie d’initiation Ande nkol ngu – qui constitue la condition pour l’accès au savoir rituel approfondi – a confirmé que les référents communautaires traversent l’ensemble des sociétés initiatiques qui forment le système social et rituel coiffé par Ngii.
Des entretiens en 2025 et 2026 avec des Anciens de la même contrée que l’un des récits oraux datant de 2006 fait apparaître des connaissances et conduites encore actives qui sont transmis aujourd’hui dans d’autres contextes rituels – tels que Ande nkol ngu et Nyass –, y compris dans des pratiques chrétiennes.
Une mission ethnomusicologique en cours auprès des Bakoya et les Bakwele à l’est du Gabon confirme la permanence d’une pratique ngii en dehors de la société fang, obtenue par échange interethnique des sociétés et cérémonies initiatiques.
Les sources secondaires ont été augmentées significativement, notamment de sources espagnoles. Elles témoignent d’observations de pratiques du début du 20e s. par des Européens (missionnaires, administrateurs ou militaires), qui – bien que partielles et souvent totalement incompris – fournissent de précieuses corroborations d’éléments dégagés de l’analyse des récits oraux du 21e s.
La synthèse analytique de l’ensemble des sources permet de modéliser les processus de transformations et de circulation spatio-temporelle des rituels traditionnels et leurs adaptations contemporaines. Ceci permettra de dégager l'impact de l'interdiction de la pratique ngii sur la société fang actuelle et illustrera de manière précise comment cette institution continue à structurer la pensée et les conduites.
En ce qui concerne l’objet-même du programme, Ngii, il est apparu indispensable de concevoir deux types de productions afin de diffuser les connaissances acquises et les résultats du projet : une publication écrite et un dispositif multimédia qui permettra la mise en relation des données hétérogènes du corpus.
La publication écrite sera composée de trois volumes :
1) « Paroles d’initiés » contiendra les entretiens transcrits, traduits et annotés, ainsi que la description de la société initiatique et ses actions.
2) « Confrontations » rassemblera l’étude de l’ensemble des écrits missionnaires, coloniaux et ethnologiques relatives au Ngii, ainsi que l’étude du marché de l’art.
3) « Ngii aujourd’hui » traitera du Ngii contemporain : de la diffusion de ses éléments porteurs au sein de la société fang, d’autres communautés, voire au niveau national.
Tout en étant conçues comme un tout articulé, les contributions reflèteront la diversité des disciplines, des approches et des entendements du Ngii, représentée dans le collectif des chercheurs.
La conception d’un dispositif multimédia est prévue durant la dernière année du programme, avec des missions au Gabon afin de discuter les termes de sa réalisation, que ce soit d’un point de vue éthique ou de celui de sa forme, de sa structure et de son contenu.
Un autre chantier immense s’ouvre avec la réalisation de ce programme qui interpelle l’anthropologie critique des savoirs et les espaces de relations dans lesquels ils s'inscrivent, afin de tenter d'interroger nos identités propres et multiples dans le monde de la recherche et plus largement le monde contemporain : comment mener aujourd'hui une recherche à la fois responsable et critique ?
Au sein du programme NGII, des témoignages d’injonctions culturelles historiquement en conflit sont pris en charge et éclairés de manière collégiale et constructive du fait de la complémentarité de ses membres et de sa méthode de travail. Il ne s’agit pas seulement d’un chantier scientifique, mais aussi de traversées – d’histoires, d’impensés, de silences, de blessures –, et d’apprentissages réciproques.
Le programme NGII est l’occasion de mettre en place une autre manière de faire de la recherche Nord-Sud : non pas surplombante, non pas réparatrice, mais relationnelle. Son équipe est singulière parce que pluridisciplinaire, interculturelle, internationale, intergénérationnelle, mixte et plurilingue. C’est une condition épistémologique pour la co-élucidation d’un héritage vivant, épistémologie qui fera elle-même l’objet de développements du programme.
Le projet NGII traite de la pertinence sociale actuelle des anciens rites des sociétés de tradition orale et de l'abandon forcé de leurs institutions sociales suite aux actions coloniales du 20e siècle. L'objet sera la confrérie initiatique Ngii des Fang (Gabon, Cameroun, Guinée Equatoriale) qui gérait la société et son temps social. Interdite en 1940, des témoignages de pratique ont encore été recueillis récemment. La démarche prend donc ancrage dans le terrain contemporain, partant de récits d'initiés au Ngii et leur mise en perspective avec des sources coloniales, missionnaires et ethnologiques.
Le projet a plusieurs objectifs :
1) La description interdisciplinaire de la confrérie Ngii, de ses pratiques et de sa diversification.
L'analyse conjointe de données ethnologiques, musicales, linguistiques, administratives et matérielles est une première. L'interaction interdisciplinaire permanente permet l'approche adéquate de la complexité de l'ensemble des aspects concernés par le Ngii.
2) L'ambition méthodologique de fournir des connaissances objectivables pour l'étude des pratiques rituelles.
Une grille d'analyse permettra de paramétrer les éléments porteurs des rituels observés en différents lieux et époques, et d'identifier les transformations et les transferts. Une telle synthèse analytique permet à terme de modéliser les processus évolutifs et la diffusion spatio-temporelle des rituels traditionnels et leur adaptation contemporaine.
3) L'étude des mécanismes de transformation du Ngii.
Il s'agit de mettre au jour les facteurs qui ont annihilé les dynamiques propres du système rituel fang et ont provoqué l'émergence d'autres rituels. Ce projet dégagera l'impact de l'interdiction de la pratique sur la société actuelle et illustrera comment cette institution continue à structurer la pensée et les conduites.
L’originalité du projet tient aussi à la mise en place d'une démarche participative, adoptant au plus près les conduites sociales des Fang.
Coordination du projet
Susanne FÜRNISS-YACOUBI (Eco-Anthropologie)
L'auteur de ce résumé est le coordinateur du projet, qui est responsable du contenu de ce résumé. L'ANR décline par conséquent toute responsabilité quant à son contenu.
Partenariat
EA Eco-Anthropologie
IReMus Institut de recherche en Musicologie
Univ. Omar Bongo, Libreville / Centre de Recherche et d'Études sur le Langage et les Langues
Univ. Omar Bongo, Libreville / Laboratoire universitaire de la Tradition orale
Aide de l'ANR 587 869 euros
Début et durée du projet scientifique :
décembre 2024
- 36 Mois