Vie privée et réseaux sociaux : le projet ESPRI analyse l'influence de Facebook sur le recrutement
Une approche interdisciplinaire
Les problèmes liés à la collecte de données personnelles et à l’intrusion de la vie privée ont pris une ampleur nouvelle avec le développement d’Internet et des réseaux sociaux numériques. Ce développement renouvelle en effet la problématique de la société de surveillance posée depuis les années 70 et l’apparition de l’informatisation des fichiers de données personnelles. Les nouvelles techniques et notamment l’utilisation d’Internet comme plateforme d’interactions sociales pose de manière nouvelle les problèmes de vie privée : comment réguler ces problèmes lorsque la cession de données personnelles est le produit d’interactions sociales sur des plateformes numériques dont les services et l’économie reposent sur l’exploitation de ces données ?
Partant de ce constat, le projet ESRPI, porté par les chercheurs de deux laboratoires de l’Université de Paris Sud et d’Orange Labs, avait pour ambition d’identifier les problèmes d’intrusion dans la vie privée (« privacy ») pouvant liés à la collecte et à l’exploitation économique des données personnelles par les réseaux sociaux. Pour ce faire, ses porteurs ont mis en place une méthode de travail interdisciplinaire, qui associait les sciences humaines et sociales, l’économie, le droit et la sociologie afin d’analyser les modalités et les conséquences de l’exposition de soi sur internet en réalisant une analyse comportementale des pratiques des offreurs et des utilisateurs de réseaux sociaux. L’un des cas concrets examinés était l’influence du contenu des profils Facebook sur le processus de recrutement.
La discrimination à l’embauche pour prouver l’influence des profils Facebook
Les partenaires du projet avaient pour hypothèse de départ que la publication de données personnelles sur Facebook influencerait les comportements des recruteurs. Ils ont, pour la prouver, testé la théorie -propre à la littérature sur les discriminations- selon laquelle l’origine étrangère, ou perçue comme telle, a un effet négatif sur la sélection à l’embauche. Ils ont ainsi conduit une expérience visant à démontrer que les informations visibles sur un compte Facebook relatives à la langue parlée et à la ville de naissance influenceraient les recruteurs. Pendant un an, ils ont envoyé 837 candidatures au nom de fausses personnes, répondant à des postes de comptables dans la région parisienne. Ces quatre personnes virtuelles ont postulé de façon rigoureuse aux mêmes offres, en envoyant des dossiers en tous points similaires. Les pages Facebook des candidats présentaient les mêmes photos, mais différaient au niveau des origines et langues parlées affichées. Deux de ces faux candidats étaient nés à Marrakech et parlaient arabe, et deux indiquaient être nés à Brive-la-Gaillarde et pratiquer l'italien. La première vague de tests, effectués entre « Thomas Marvaux » (né à Brive-la-Gaillarde et parlant italien) et « Stéphane Marcueil » (né à Marrakech et parlant arabe), a appuyé leur hypothèse : de mars à septembre 2012, sur 230 candidatures envoyées, Thomas Marvaux a obtenu 21,3% de réponses « positives » (invitant à poursuivre le processus d’embauche), tandis que Stéphane Marcueil n’en a obtenu que 13,4%. Le déploiement du nouvel affichage des profils Facebook en décembre 2012 a confirmé leur supposition : ce nouvel affichage reléguait la langue parlée dans une section moins visible du profil, ce qui a eu pour effet d’améliorer les performances du faux candidat né à Marrakech et parlant arabe.
Cette expérience, si elle ne visait pas à comprendre les motivations des recruteurs, a prouvé que les profils Facebook influencent bel et bien le recrutement, et que la publication en ligne de données personnelles peut mener à leur exploitation à des fins différentes de celles dont se réclament les réseaux sociaux.
Pour en savoir plus :
- Consulter la présentation du projet ESRPI sur le site internet de l'ANR
- Le site internet du projet