Exposition Filmer la guerre : la Shoah filmée par l’Union Soviétique
Quels sont les mécanismes commerciaux et industriels à l’origine des créations cinématographiques soviétiques de 1939 à 1949 ? Quels processus culturels et sociaux expliquent leur système de production, de diffusion et de réception ? Afin de répondre à ces questions, les partenaires de CINESOV se sont, dans un premier temps, livrés à l’inventaire des productions (fictions et documentaires) de la Seconde Guerre mondiale et de l’immédiat après-guerre. Ce travail a permis une analyse de la politique cinématographique soviétique et de ses implications économiques et sociales. Il apparaît que des stratégies d’exclusion sociale et d’héroïsation ont été mises en place, et qu’il existe un traitement cinématographique de la Shoah propre à l’Union Soviétique. Un second axe du projet CINESOV consistait à analyser l’utilisation du cinéma comme arme de propagande, aussi bien vis-à-vis du public soviétique que mondial. Ces deux aspects sont explorés par l’exposition Filmer la guerre. Les soviétiques face à la Shoah, 1941-1946.
Comprendre la construction d’un imaginaire collectif …
Dès le début de 1942, les soviétiques débutent la reconquête des terrains perdus : nord-ouest de la Russie, extrémité sud-est de l’Ukraine. Mais à l’été, une puissante offensive allemande pousse la domination nazie jusqu’au Caucase. En 1943, tournant de la guerre, l’Armée rouge reprend l’initiative, libérant le sud de la Russie, puis l’Ukraine, la Biélorussie. L’année suivante, elle atteint la Pologne tout en poursuivant son avancée dans les pays baltes. Les Soviétiques sont donc les premiers à découvrir les massacres de civils et les exécutions de masse commis par les nazis (Kertch, Babi Yar). Les premiers aussi à rencontrer des témoins vivants et à pénétrer dans les camps d’extermination, dont Auschwitz. Des dizaines d’opérateurs armés de caméras sont alors présents. Ils fixent ainsi des images plus diverses que celles des Alliés, qui n’ont pas eu accès aux centres de mises à mort et n’ont pas été confrontés à la diversité des formes d’assassinat utilisées par les nazis en territoire soviétique.
Leurs images – celles utilisées pour le montage de journaux filmés, de moyens et longs métrages, mais aussi celles mises de côté dans les archives filmiques - sont les principaux supports de l’exposition Filmer la guerre – Les Soviétiques face à la Shoah.
Ces films sont longtemps restés dans l’oubli. Du fait de la méfiance qu’ont inspirée ces archives, suspectées de servir la propagande russe après l’”affaire de Katyn”, puis du fait de la guerre froide, mais aussi parce que ces images s’inscrivaient mal dans un discours sur l’unité du peuple soviétique face à l’universalité de la sauvagerie nazie. Pendant la guerre, les films participaient en effet d’un effort général de propagande visant à inspirer la vengeance à la population et à encourager les Alliés à ouvrir un nouveau front à l’est. Dès la fin de 1942, ils servent également à documenter une commission d’enquête extraordinaire. L’objectif est alors de rendre compte de la violence des nazis, alors même que ceux-ci détruisent leurs preuves. Les films soviétiques adaptent leur ton à l’objectif et au contexte politique. Les témoignages sont ainsi destinés à provoquer l’émotion, tandis que la description méthodique du fonctionnement des camps d’extermination sert à documenter les procès d’après-guerre. Dans les années 1960, les images sont à nouveau exploitées dans un contexte d’édification d’une mémoire de la guerre, mais aussi d’une intensification de la guerre froide où il s’agit de dénoncer la protection dont jouissent d’anciens criminels de guerre à l’Ouest.
Ainsi, en 1941-1945 comme dans les années 1960, le Kremlin choisit de minimiser le caractère anti-juif de la violence nazie afin de présenter les crimes de l’ennemi comme un plan d’extermination de tous les peuples de l’URSS et de leur culture.
Et réhabiliter le travail des opérateurs soviétiques
Mais si l’exposition permet de saisir les modalités de construction de l’imaginaire collectif qu’ont permis ces films, elle se donne aussi pour mission de décortiquer la complexité de leur genèse et de mettre en valeur le travail des opérateurs soviétiques et des opérateurs polonais intégrés à la division du général Berling aux côtés de l’Armée rouge. En exposant le circuit de production des films pendant la guerre et les difficultés très concrètes rencontrées par les équipes cinématographiques sur le front, notamment la profonde pénurie de pellicule et d’équipement sonore ou d’éclairage, les commissaires montrent qu’à l’exception du film mensonger sur le massacre de Katyn, les opérateurs étaient constamment enjoints de livrer de “vraies” images, et de bannir les mises en scène. S’il est vrai que leurs films ont pu être orientés politiquement, l’exposition rappelle qu’il en est de même pour les films américains, et que l’existence d’exemples comme Katyn ne remet pas en cause l’authenticité du corpus global des films soviétiques de cette époque.
Le projet CINESOV
Coordonné Valérie Pozner, historienne spécialisée en cinéma soviétique et membre de l’Atelier de recherche sur l'intermédialité et les arts du spectacle (ARIAS), CINESOV associe également l’ARCHE (Arts, Civilisation et Histoire de l'Europe) et le CEFR (Centre d’Etudes Franco-Russe Moscou). Il est financé par l’ANR pour une durée de trois ans, à hauteur de 235 560 euros.
En savoir plus :
- Mémorial de la Shoah 17, rue Geoffroy l’Asnier 75004 Paris 01 42 77 44 72 Métro Pont Marie ou Saint-Paul Du dimanche au vendredi, de 10h à 18h, nocturne (22h) le jeudi. Gratuit.
- Le projet CINESOV présenté sur le site internet de l’ANR
- La page de l’exposition sur le site du Mémorial de la Shoah
Photo : © RGAKFD L’opératrice du front Maria Sukhova chez les partisans, 1943