Entre traditions et transitions : vers des systèmes alimentaires durables en outre-mer

Par Anne-Sophie Boutaud

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Mis à jour le 25/03/2026

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25/03/2026

Entre traditions et transitions : vers des systèmes alimentaires durables en outre-mer

Caroline Méjean, directrice de recherche INRAE¹, explore les transformations des systèmes alimentaires ultramarins. À travers les projets TI-FIG et CARI, soutenus dans le cadre du programme de recherche de France 2030 (PEPR) Alimentation – Microbiomes (SAMS), elle cherche à recueillir des données robustes pour éclairer les politiques publiques et renforcer la sécurité alimentaire des populations les plus vulnérables.

Dans quel contexte le projet TI-FIG a-t-il été initié ?

Caroline Méjean : TI-FIG s’inscrit dans la continuité du projet ANR NuTWInd, que j’ai coordonné entre 2017 et 2022. Ce dernier visait à caractériser la transition alimentaire et nutritionnelle observée sur les dernières décennies en Martinique et en Guadeloupe. L’étude que nous avons menée a montré que, sur 20 ans, l’urbanisation et l’expansion de la grande distribution aux Antilles avaient engendré une augmentation des importations en protéines animales, en sucres et en acides gras saturés. Les résultats ont aussi mis en évidence que l’alimentation dite traditionnelle, d’une qualité nutritionnelle supérieure à celle d’autres types d’alimentation qui coexistent, est consommée par les populations plus âgées mais délaissée par les plus jeunes au profil d’une alimentation riche en « fast-foods » et produits sucrés. En effet, ce régime traditionnel repose majoritairement sur des produits de la mer, des tubercules locaux (patate douce, igname, manioc), des fruits, des légumes et des légumineuses, essentiels à des systèmes agricoles plus durables. Par ailleurs, de fortes inégalités sociales de nutrition ont été identifiées, touchant particulièrement les femmes cheffes de familles monoparentales.

Partant de ces constats, l’objectif de TI-FIG, lancé en juin 2025, est de renforcer la sécurité alimentaire et nutritionnelle des populations défavorisées en Guadeloupe, en promouvant l’alimentation et les aliments traditionnels dans l’aide alimentaire et la restauration scolaire et en prenant en compte l’ensemble des acteurs du système alimentaire.

Ces résultats peuvent être interprétés à l’aune d’une approche intégrée de la santé. Classiquement, le concept de One Health renvoie aux interactions entre santé humaine, santé animale et environnement, principalement envisagées sous un angle toxicologique ou pathologique. Dans ce cadre, la notion d’exposome2 conduit à considérer de manière systémique l’ensemble des expositions auxquelles les individus sont soumis tout au long de la vie. Elle intègre ainsi l’environnement alimentaire, entendu non seulement comme la qualité sanitaire et nutritionnelle des aliments, mais aussi comme les conditions de leur accessibilité économique et matérielle, susceptibles d’influencer durablement les comportements alimentaires et l’état de santé.

À quels enjeux le projet TI-FIG doit-il répondre ?

C. M. : Ce projet permettra d’établir des recommandations sur l’offre en restauration scolaire et l’aide alimentaire, les modalités d’approvisionnement, la transformation des produits par les personnels de cantine et le soutien à leur production par les acteurs locaux. Si, dans NuTWInd, la recherche participative s’est en quelque sorte imposée à nous, dans TI-FIG elle y est formalisée sous forme d’ateliers et d’autres méthodes participatives. Le projet ambitionne ainsi de favoriser l’adhésion à ce type de régime traditionnel, aujourd’hui en déclin, grâce à des ateliers de promotion des aliments traditionnels, comme la sensibilisation au goût auprès des enfants. Dans ces territoires, touchés par la crise du chlordécone et la cherté de la vie, la défiance envers les pouvoirs publics et la recherche est à prendre en compte. Selon moi, les scientifiques constituent un pont entre les pouvoirs publics et les autres acteurs du territoire et les citoyens.

La problématique de l’exposition au chlordécone complique-t-elle la promotion des aliments dits traditionnels aux Antilles ?

C. M. : Dans le régime alimentaire traditionnel (ignames, patates douces), l’exposition au chlordécone apparaît peu élevée, grâce en partie à l’efficacité des politiques publiques mises en œuvre (analyses des sols, contrôles des produits, traitements des eaux, campagnes de recommandations de consommation…). Celles-ci ont contribué à réduire la contamination de légumes locaux qui constituent des vecteurs de contamination moins importants que certains produits de la mer par exemple.

Par ailleurs, les prix de l’alimentation sont en moyenne plus élevés, de 40 % en Martinique et de 33 % en Guadeloupe, par rapport à l’Hexagone, alors même que les revenus y sont inférieurs d’environ 15 % en moyenne. Aux Antilles, la culture du jardin créole potager mais aussi la vente de bord de route sont très répandues et constituent des circuits informels permettant de réduire les contraintes budgétaires des ménages pour s’alimenter. Mais une partie des produits viennent de sols encore contaminés. Une thèse de nutrition publique a permis d’identifier par la modélisation les marges de manœuvre permettant d’adopter un régime alimentaire équilibré, sans augmenter le budget alimentaire et tout en réduisant l’exposition au chlordécone. Les différentes pistes envisagées reposent soit sur l’évolution des comportements alimentaires, soit sur la modification des circuits d’approvisionnement, à coût constant pour les ménages.

Vous coordonnez un second projet au sein du programme SAMS : CARI, comment ce projet est-il né ?

C. M. : Le projet ANR NuTWind a été un réel tremplin dans mon parcours. Au cours de celui-ci, il m’a été proposé de présider l’expertise scientifique collective « Alimentation et nutrition dans les départements et régions d’Outre-mer » commanditée par le ministère de la Santé. L’objectif était de dresser un état des lieux des connaissances scientifiques disponibles sur l’alimentation et la nutrition dans les territoires ultramarins, puis de formuler des recommandations pour adapter le Programme national nutrition santé (PNNS) à leurs spécificités. Les résultats de NuTWind ont nourri ces travaux, qui ont mis en évidence un manque majeur de données sur les enjeux alimentaires dans ces régions. Dans ce cadre, j’ai collaboré avec de nombreux experts, dont Laurence Tibère, sociologue de l’alimentation à La Réunion. Ensemble, nous avons initié une réflexion sur la création d’un observatoire de l’alimentation à La Réunion. Le projet CARI, démarré en 2023, est ainsi pensé comme un « prototype méthodologique » sur le terrain de La Réunion qui nous permet d’étudier la faisabilité scientifique et organisationnelle de tels observatoires dans les outre-mer.

CARI couvre tout le système alimentaire et mesure différentes dimensions de la durabilité : il intègre l’étude des comportements alimentaires, la part des importations et de la production locale dans les consommations, la constitution de bases de données sur les prix et d’indicateurs d’impact environnemental de l’alimentation. À travers une approche pluridisciplinaire associant épidémiologie, économie, géographie, sociologie et nutrition, il vise à tester, développer et valider des outils méthodologiques adaptés au contexte insulaire réunionnais, marqué par une forte diversité sociale et culturelle.

Le projet comprend également un volet consacré à l’environnement alimentaire physique. Il s’agit d’examiner comment la configuration commerciale d’un territoire peut influencer les pratiques alimentaires : par exemple, vivre dans un quartier où la restauration rapide est particulièrement présente, comme à Saint-Denis, à La Réunion, peut-il orienter les choix alimentaires et avoir des conséquences sur la santé ? Ces enjeux relèvent à la fois des politiques publiques de santé et d’urbanisme, et s’inscrivent là aussi pleinement dans une approche One Health. L’exposome urbain ne se limite t pas à la pollution de l’air : il joue un rôle dans les comportements alimentaires et, plus largement, dans la production des inégalités d’accès à une alimentation saine et durable.

Quels sont les impacts de vos recherches sur les politiques publiques ?

C. M. : Les résultats du projet NuTWind ont par exemple contribué à l’évaluation de la Loi Lurel qui encadre la qualité de l’offre alimentaire en outre-mer, en particulier en termes de teneur en sucres. L’équipe a d’ailleurs participé aux discussions relatives à la révision de cette loi dans la cadre d’un comité de pilotage du ministère des Outre-mer. Par ailleurs, comme évoqué plus haut, les résultats de NuTWind ont largement contribué à l’expertise collective sur les outre-mer qui a conduit à des recommandations pour la mise en place d’un PNNS spécifique à ces régions.

Lors du séminaire de clôture de NuTWind, deux mesures ont été défendues devant les acteurs publics : l’intégration d’un critère nutritionnel au bouclier qualité-prix (BQP) qui repose sur une liste de produits à prix négociés pour lutter contre la vie chère dans les territoires ultramarins ; et à l’octroi de mer, une taxe spécifique sur les biens importés en outre-mer, via des taux différenciés selon les produits plus ou moins favorables à la santé, en s’appuyant par exemple sur le Nutri-Score. L’intégration de ce critère au BQP pourrait être inscrite dans le prochain PNNS qui sera bientôt mis en place. En revanche, réformer l’octroi de mer, destiné à profiter à la fois à la production et aux collectivités locales, demeure plus sensible. 

Ces travaux ont un impact à la fois local et national. Dans un contexte marqué par le manque de données scientifiques sur l’alimentation dans ces territoires parmi les plus pauvres du pays, nos recherches ont bénéficié d’une forte visibilité auprès des pouvoirs publics, qui s’en saisissent.

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En savoir plus

Projet : NuTWind

Soutenu dans le cadre de l’appel à projets générique de l’ANR, 2016

Partenariat

  • MOISA UMR1110 Marchés, Organisations, Institutions et Stratégies d'Acteurs
  • U1153 Inserm, U1125 Inra, Université Paris 13 Centre de recherche en épidémiologie et statistiques Paris Sorbonne Cité / Équipe de recherche en épidémiologie nutritionnelle
  • DAAF Martinique Direction de l'Alimentation, de l'Agriculture et de la Forêt de Martinique
  • ALISS U1303 Alimentation et Sciences Sociales
  • PARM LE PÔLE AGROALIM REGION MARTINIQUE
  • CSGA INRA Centre des Sciences du Goût et de l'Alimentation
  • DAAF Guadeloupe Direction de l'Alimentation, de l'Agriculture et de la Forêt de Guadeloupe
  • IRD - UMR NUTRIPASS Institut de Recherche pour le Développement

https://anr.fr/Projet-ANR-16-CE21-0009

Projet : CARI

Projet ciblé soutenu en 2023 dans le cadre du programme de recherche (PEPR) Alimentation – Microbiomes (SAMS), piloté par l’Inserm et INRAE et opéré par l'ANR pour le compte de l'État au titre de France 2030.

Etablissement coordinateur : INRAE

Partenariat

  • ANSES
  • IRD Marseille
  • CIRAD Montpellier
  • Qualitropi

https://anr.fr/ProjetIA-23-PESA-0002

Projet : TI-FIG

Lauréat de l’appel à projets « SAMS » du PEPR Alimentation – Microbiomes (SAMS), 2023

Soutenu par l’Etat au titre de France 2030 dans le cadre des programmes et équipements prioritaires de recherche.

Etablissement coordinateur : INRAE

Partenariat

  • Université des Antilles
  • Université Paul Valéry 
  • IRD
  • Direction de l’alimentation, de l’agriculture et de la forêt (DAAF)
  • Communauté d’agglomération du Nord Grande-Terre (CANGT)
  • Banque Alimentaire de Guadeloupe

https://anr.fr/ProjetIA-24-PESA-0016

1 UMR MoISA-Montpellier Interdisciplinary center on Sustainable Agri-food systems (social and nutritional sciences) (Université de Montpellier/Institut Agro Montpellier/IRD/INRAE/CIRAD)
2 C’est-à-dire l’ensemble des nuisances et aménités environnementales (incluant la pollution et le bruit, les facteurs météorologiques, les caractéristiques de l’environnement bâti, les espaces verts, etc.) auxquelles une personne est potentiellement exposée dans son environnement extérieur, tout au long de sa vie.

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