Thierry Thibaut - #monANR
Thierry Thibaut, écologue : “L’ANR nous a donné les moyens d’analyser les 10 000 échantillons d’algues récoltés”
Sur quoi porte votre projet de recherche, Sargassum Origins ?
Je m’intéresse aux sargasses pélagiques, ces algues brunes qui échouent désormais par milliers de tonnes sur les côtes antillaises et africaines. Longtemps, elles se sont développées au milieu de l’Atlantique, formant une véritable mer de sargasses au large des États-Unis. Mais en 2011, le dérèglement des vents a entraîné leur accumulation sur les littoraux de tout l’arc caribéen. Or, l’échouement, l’accumulation et la décomposition de ces algues provoquent de graves problèmes écologiques, mais aussi sanitaires et économiques pour les populations locales. En 2014, nous avons lancé un projet de recherche pour mieux comprendre ces échouements. Nous avons alors identifié trois espèces, puis analysé le fonctionnement de la mer de sargasses. Nous savons désormais qu’elles se déplacent grâce à un cercle de courants, et vivent grâce à certaines bactéries de l’azote présent dans l’air et des apports nutritifs océaniques. Les connexions établies entre ces éléments nous ont permis d’obtenir des résultats probants et d’aller encore plus loin dans le cadre de notre projet ANR.
Quelle a été la genèse de ce projet ?
En 2014, des élus antillais en visite à Toulon nous ont demandé de leur parler des sargasses. Ils pensaient que ces algues proliféraient, entre autres, à cause des apports en nutriments charriés par le fleuve Amazone. En fait, le rôle de l’Amazone ne pèse que pour 10 à 15 % dans ce phénomène. Nous avons réalisé qu’ils avaient peu d’informations et qu’ils étaient démunis face à la situation. Je garde notamment en mémoire le témoignage d’un maire de Guadeloupe dont le village subissait fortement les conséquences des échouements. Nous avons alors réuni des collègues de laboratoires français pour former un consortium de chercheurs – physiciens, biologistes, généticiens, spécialistes des satellites. Nous avons travaillé de façon informelle jusqu’à l’obtention du financement de l’ANR, en 2019.
Un moment fort lié à ce projet ?
Il fallait aller sur place. Nous avons passé plus d’un mois en mer pour collecter des sargasses. J’ai pu plonger au beau milieu de l’Atlantique et me retrouver face à un radeau d’algues d’environ 500 mètres de diamètre. Nous pensions que son épaisseur ne dépassait pas 50 centimètres ; en réalité, elle atteignait sept mètres. Tout était noir, comme si l’on avait les yeux fermés. C’était saisissant. Nous voulions savoir si cette masse était compacte ou friable. Jusque-là, les observations satellitaires laissaient penser qu’il s’agissait d’un bloc homogène et solide. En réalité, il existe une dynamique énorme, avec un écosystème remarquable de poissons, qui disparaît malheureusement lors des échouages sur les plages.
Pourquoi avoir sollicité l’ANR ?
Les sargasses sont devenues un sujet de société et même un enjeu politique. Dès 2019, l’ANR a lancé des appels spécifiques pour financer ce type de recherches. C’était donc l'intermédiaire le plus logique pour porter ce projet. L’ANR nous a, par exemple, donné les moyens d’analyser les 10 000 échantillons récoltés. Elle a aussi permis de collaborer avec dix laboratoires, dont un américain, ainsi qu’avec une entreprise privée. Ces partenariats se poursuivent aujourd’hui et nous ont permis d’élargir nos recherches.
Quel impact votre projet a-t-il eu sur la société ?
Nous savons désormais prévoir les volumes de sargasses susceptibles d’arriver sur les côtes. Nous avons également exploré leur valorisation, en les transformant en bioplastique ou en engrais. L’enjeu, maintenant, est que ces résultats scientifiques et les outils mis en place soient utilisés par les décideurs.
Et sur votre trajectoire de chercheur ?
Obtenir une ANR, ce n’est pas rien ! Je suis devenu professeur à l’université, j’ai publié de nombreux articles sur les sargasses et nous avons pu enchaîner avec d’autres projets, dont deux nouvelles ANR, au large du Mexique et en Afrique, notamment en Côte d’Ivoire. Nous cherchons aujourd’hui à comprendre les différences entre les trois espèces identifiées.
L’ANR fête ses 20 ans. Que souhaiteriez-vous pour les 20 prochaines années ?
L’ANR nous a vraiment bien accompagnés. Elle a permis un suivi régulier de notre projet et la diffusion de ses avancées. Elle a aussi joué un rôle important dans la transmission des informations aux médias, aux pouvoirs publics et aux politiques. Il faut poursuivre ce lien de confiance afin de permettre aux chercheurs de s’épanouir dans des projets ambitieux et créatifs.
En savoir plus
Le projet Identité et origine et des sargasses pélagiques – SARGASSUM ORIGINS