Chlordécone et coraux en Polynésie française : des territoires et des questions à explorer
Chlordécone et coraux en Polynésie française : des territoires et des questions à explorer
Comment votre parcours et votre domaine d’étude vous ont-ils menée aux territoires ultramarins ?
Véronique Berteaux : Généticienne cellulaire et moléculaire, mon expertise repose sur la génomique fonctionnelle. Avant de m'engager dans la recherche marine, j’étais responsable d'un laboratoire de recherche dont les travaux sur des organismes modèles visaient à contribuer à une meilleure compréhension de certaines maladies humaines. En 2009, j’ai décidé de me consacrer à la recherche marine en utilisant les technologies moléculaires que j’utilisais pour élucider les capacités d'acclimatation et d'adaptation des coraux face aux changements environnementaux (pollution, augmentation de la température de l’eau etc.).
L’approche que je mène depuis 2018 vise à mettre au jour des marqueurs de thermotolérance chez les coraux, par une approche dite de génomique environnementale. Je développe cette approche tant dans le Pacifique, que dans l’Océan Indien et la Caraïbe.
Au-delà de l’intérêt fondamental de cette démarche, l’idée est de fournir et de diffuser des outils en appui à la gestion des récifs coralliens (outils prédictifs de la thermotolérance des récifs). A ces fins, je suis responsable de la co-animation du consortium MANACO (Modern tools for innovative coral reefs MANAgement and COnservation), qui regroupe un réseau international (21 pays, territoires et départements ultra-marins) de scientifiques, décideurs, gestionnaires, chefs et représentants de communautés locales, techniciens, bénévoles autour de la durabilité du patrimoine des récifs coralliens.
Pour mener notre étude de l’impact de la chlordécone sur les coraux, nous avons formé un groupe de 4 scientifiques, aux compétences complémentaires : Patricia Wecker, microbiologiste, Isabelle Bonnard, chimiste, Gaël Lecellier, bioinformaticien, afin de dresser le profil le plus exhaustif possible, de la réponse des coraux à la chlordécone.
Quelles sont les caractéristiques de la chlordécone et ses impacts notamment sur la santé humaine et animale ? Quelle est son histoire en Outremer ?
V. B : La chlordécone (CLD) — commercialisée sous les noms de Kepone ou Curlone — est un insecticide organochloré de synthèse utilisé intensivement dans les Antilles françaises entre 1972 et 1993 pour lutter contre le charançon du bananier. En raison de sa grande stabilité chimique, de sa faible solubilité et de sa forte affinité pour la matière organique, la CLD persiste dans les sols pendant des décennies et migre lentement vers les eaux de surface et les eaux souterraines, conduisant à une exposition chronique de la faune sauvage comme des populations humaines par bioaccumulation tout au long de la chaîne alimentaire.
Les premières alertes concernant la pollution des sols et la contamination de la faune sauvage ont été émises dès 1980 par les chercheurs de l'INRA en Guadeloupe. Un rapport détaillé de la même année établissait que la CLD était le composé organochloré le plus fréquemment détecté, et aux concentrations les plus élevées, dans les oiseaux sauvages, les mammifères, les poissons et les crustacés des zones de culture bananière et des littoraux en aval des rivières contaminées. Malgré ces signaux précoces, la toxicité chronique pour l'être humain n'a été pleinement reconnue qu'au début des années 2000, et la classification officielle de la CLD comme polluant organique persistant (POP) sous la Convention de Stockholm n'est intervenue qu'en mai 2001.
Les études épidémiologiques ont depuis établi des associations significatives entre l'exposition chronique à la CLD et un risque accru de neurotoxicité, de dysfonctionnements hépatiques, d'effets sur le développement et de perturbation endocrinienne. Dans le milieu marin, les organismes aquatiques accumulent la CLD à des concentrations supérieures à celles mesurées dans l'eau, par contact direct avec le milieu et par voie alimentaire. Cette contamination de la faune marine a conduit à des fermetures récurrentes de zones de pêche aux Antilles et à des restrictions de consommation sur de nombreuses espèces1.
Quand on évoque la crise de la Chlordécone, on pense principalement aux régions de la Guadeloupe et de la Martinique. La Polynésie française, votre terrain d’étude, semble « étonnamment » touchée, comment l’expliquer ? Que pouvez-vous dire sur les particularités des régions concernées et de leurs écosystèmes ?
V. B : Le composé n'y a jamais été officiellement autorisé depuis 1980, et aucune importation antérieure n'a pu être confirmée par les services douaniers. L'explication la plus probable implique le mirex — un insecticide chimiquement proche, issu du même précurseur, l'hexachlorocyclopentadiène — dont l'usage local était autorisé et qui se dégrade en chlordécone. La contamination est donc vraisemblablement indirecte, résultant de la dégradation de ce dérivé, sur des zones principalement non agricoles et antérieures à 1980.
Les concentrations mesurées dans les poissons restent très faibles — inférieures à 2 µg/kg — en dessous du seuil analytique de quantification de 10 µg/kg, et très largement en deçà des niveaux documentés aux Antilles françaises (valeur de l’ordre 40 µg/kg et plus selon des espèces et environnement).
Ce qui est néanmoins significatif2, c'est qu’une contamination par des pesticides est présente dans l'ensemble de la chaîne trophique des récifs coralliens de Polynésie française, des îles de la Société aux Australes — à de faibles concentrations, certes, mais de manière généralisée, avec la chlordécone parmi les composés détectés3. C'est précisément dans ce contexte environnemental que nous avons conduit nos expériences sur le corail Pocillopora damicornis à la station de recherche du CRIOBE sur l’île de Moorea : un écosystème largement considéré comme préservé, mais déjà exposé à un fond de contaminants organochlorés persistants.
C'est ce qui rend ces écosystèmes polynésiens à la fois remarquables et préoccupants. Leur isolement géographique ne les protège pas. Des récifs d'une biodiversité exceptionnelle, éloignés de toute source industrielle majeure, accumulent néanmoins des contaminants persistants via les précipitations et des usages historiques locaux mal documentés — un rappel que les polluants organiques persistants ne restent pas seulement là où on les applique.
Vous êtes co-autrice de l’étude « Exposure to the environmentally-persistent insecticide chlordecone induces detoxification genes and causes polyp bail-out in the coral P. damicornis » (2018). Pouvez-vous revenir sur sa genèse, ses méthodes, les résultats observés ?
V. B : Cette étude fait partie d'un projet d'un an financé par le Ministère de l'Outre-Mer (coord. Dr. D. Lecchini, CRIOBE) et du projet CompRep financé par le LabEX Corail (coord. Dr. V. Berteaux-Lecellier), suite à la détection inattendue de chlordécone dans des organismes marins de Polynésie française — à des milliers de kilomètres de toute bananeraie antillaise. La question s'imposait : que fait concrètement cette molécule à un corail ? Nous avons choisi Pocillopora damicornis comme organisme modèle — un corail branchu scléractiniaire largement utilisé en biologie expérimentale, pour lequel des ressources génomiques et transcriptomiques existaient.
Nous avons exposé des fragments de P. damicornis à trois conditions pendant 96 heures : stress chlordécone (30 µg/L), stress thermique (30°C, simulant un blanchissement), et contrôle. Trois niveaux d'analyse ont été conduits simultanément : transcriptomique (RNA-seq), morphologique et histologique (étude des tissus et des cellules au microscope).
Le premier niveau est transcriptomique — analyse de l'expression génique globale par séquençage RNA-seq, permettant d'identifier quels gènes sont sur- ou sous-exprimés en réponse au chlordécone. Le second est morphologique — observation directe et documentation visuelle du comportement et de l'état des colonies au cours du temps. Le troisième est cytologique — analyse histologique des tissus coralliens pour caractériser les dommages cellulaires.
Le résultat le plus parlant était le polyp bail-out : après 96 heures d'exposition au chlordécone, les polypes de corail se détachent de leur squelette — un phénomène jamais décrit en réponse à un pesticide organochloré.
À l'échelle moléculaire, huit transcrits des familles P450-1A et P450-3A — enzymes de détoxification — sont spécifiquement surexprimés sous chlordécone, suivis d'une cascade d'apoptose (mort cellulaire) et de dégradation de la matrice extracellulaire, fournissant le mécanisme moléculaire sous-jacent au bail-out.
Enfin, la comparaison avec le stress thermique révèle des voies moléculaires distinctes en amont, qui pourraient agir de manière additive ou synergique si les deux stresseurs se cumulent — une hypothèse aux implications importantes pour les récifs caribéens.

Quelles sont les conséquences à court, moyen et long terme des impacts de la Chlordécone sur les coraux pour les écosystèmes ? Y a-t-il des répercussions directes ou indirectes sur la santé animale, humaine, via la pêche notamment ?
V. B : La contamination par la chlordécone suit un gradient décroissant depuis les terres vers le large : les milieux terrestres sont les plus touchés, suivis des eaux douces, des mangroves, puis du milieu marin — herbiers et récifs coralliens étant les moins affectés. Cela dit, "moins affectés" ne signifie pas "indemnes".
À court terme, ce que nous savons repose essentiellement sur des données expérimentales. Les concentrations ayant provoqué le polyp bail-out en laboratoire ne sont probablement pas atteintes en conditions réelles sur le récif. Mais le signal biologique est là : un corail exposé à la chlordécone mobilise activement ses systèmes de détoxification — un processus énergétiquement coûteux qui détourne des ressources normalement allouées à la croissance, la reproduction et la résistance aux pathogènes.
À moyen terme, les effets restent peu documentés sur les coraux spécifiquement. On peut néanmoins raisonnablement anticiper que les processus d'apoptose et de dégradation de la matrice extracellulaire observés en laboratoire ont des conséquences sur la croissance squelettique et la reproduction — deux fonctions essentielles à la résilience du récif face aux perturbations.
À long terme, la question devient structurelle. Les sols pollués contaminés continueront d'alimenter le milieu marin pendant des centaines d'années via le ruissellement et les allophanes. Cela reste une contamination chronique et permanente.
Sur les répercussions pour la santé humaine et animale, le vecteur principal est la pêche. La biomagnification (augmentation des concentrations) de la chlordécone le long des réseaux trophiques récifaux est documentée, avec des concentrations croissantes chez les prédateurs apicaux — mérous, barracudas, langoustes — qui sont aussi les espèces les plus consommées.
Nos connaissances sur les effets directs de la chlordécone sur les coraux restent limitées — mais c'est précisément ce que cette étude a mis en lumière : non pas des réponses définitives, mais des questions nouvelles et urgentes. Seuils d'exposition chronique, réponses des espèces caribéennes, interactions avec le blanchissement thermique, tolérance génotypique — autant de pistes que la recherche doit maintenant explorer.
Avez-vous comparé ces risques, pour les récifs, avec ceux du blanchissement induit par le réchauffement de l’océan ? En milieu marin, y a-t-il des effets en cascade ou d’amplification lorsque les deux phénomènes s’additionnent ?
V. B : Contrairement au blanchissement, qui est un événement aigu (même si répété) et global, la contamination par la chlordécone est une pression chronique et localisée sur les récifs en général.
La chlordécone est présente en permanence, à des doses variables selon la proximité des sources terrestres, et son mécanisme d'action sur les coraux passe par des voies moléculaires sans signal visuel immédiat.
Le blanchissement thermique est, à ce jour, le stresseur le mieux documenté et dont les effets destructeurs à grande échelle sont les plus clairement établis. Le blanchissement a mobilisé des centaines de laboratoires depuis les années 1980. La chlordécone sur les coraux a essentiellement été abordée dans notre étude expérimentale et quelques mesures de contamination dans la faune associée.
Les effets en cascade si les deux phénomènes s'additionnent est une question importante et malheureusement peu étudiée. Ce que l'on peut construire à partir des mécanismes connus est que la résilience des coraux est réduite, le recrutement compromis, la mortalité post-blanchissement amplifiée et la récupération très probablement ralentie ou impossible.
A notre connaissance, aucune étude n'a encore testé expérimentalement ces interactions. C'est, de mon point de vue, l'une des priorités de recherche les plus urgentes pour comprendre l'avenir de ces écosystèmes.
Ces phénomènes ont-ils une chance de se résorber avec le temps ou via des solutions fondées sur la nature ou des solutions techniques comme des transplantations etc. ?
V. B : Il faut clairement dire que ces deux phénomènes ne vont pas se résorber spontanément dans les siècles à venir. La chlordécone persistera dans les sols pendant des siècles et continuera d'alimenter le milieu marin de manière structurelle. Le réchauffement climatique, lui, va continuer à intensifier et multiplier les épisodes de blanchissement au moins jusqu'à la fin du siècle. Mais ça ne veut pas dire que nous ne pouvons rien faire.
La dépollution des sols à la source, par exemple, reste une piste envisagée, mais elle ne saurait s'étendre au récif lui-même. La chlordécone dissoute dans la colonne d'eau ou bioaccumulée dans les organismes marins échappe à toute possibilité de remédiation directe.
Pour le blanchissement, ce que l'on peut faire localement, c'est réduire les autres stresseurs qui aggravent la vulnérabilité des coraux au blanchissement : qualité de l'eau, surpêche, dégradation physique des récifs. Un récif en bonne santé écologique résiste mieux et récupère plus vite après un épisode thermique. Chaque stresseur supprimé augmente la probabilité de survie. De plus, il existe des démarches comme la transplantation et le coral gardening où on élève des fragments coralliens dans des nurseries sous-marines, pour les transplanter sur des zones dégradées. Mais aussi la sélection assistée : l’idée est d'identifier, dans les populations naturelles, les individus qui montrent une tolérance supérieure au blanchissement thermique afin de les protéger, faciliter leur propagation etc. C’est là que peuvent notamment intervenir nos travaux sur les marqueurs de thermotolérance des coraux.
Le CPSN organise le colloque « Chlordécone, comprendre et agir » du 23 au 25 juin 2026 qui réunit près de 300 chercheurs travaillant sur les différents champs de la recherche scientifique en lien avec la chlordécone. Quel est selon vous l’apport de ce type d’événement pour les parties impliquées ?
V. B : Malheureusement, je ne participerai pas à ce colloque, étant en mission dans l'Océan Indien. Mais je trouve qu’un tel événement réunissant des chercheurs de disciplines aussi différentes que l'épidémiologie, la géochimie, l'écotoxicologie marine et les sciences sociales, est précisément le type d'espace où ces ponts peuvent se construire. Et c'est peut-être là l'apport le plus précieux de la recherche collective : non pas des réponses définitives, mais une cartographie honnête de ce que l'on sait, de ce que l'on ne sait pas encore, et de ce qu'il est urgent de savoir.
Justement, comment avez-vous transmis vos résultats aux décideurs et aux populations concernées ? Que peut-on espérer à moyen terme de vos travaux en matière de stratégies de prévention des coraux et de gestion des risques ?
V. B : Notre étude était strictement expérimentale mais ses résultats ont été publiés et exposés lors d’un atelier en Guadeloupe. Comme souligné, il est indispensable de développer des travaux complémentaires afin d’étudier l’éventuel effet additionnel sur les récifs de la pollution CLD et du réchauffement de la température de l’eau, et de modéliser le devenir de ces récifs déjà impactés en fonction des différents scénarios d’évolution du climat. Ces modélisations arriveront en support d’aide à la gestion des récifs.
À moyen terme, ce que l'on peut espérer de nos travaux et de ceux qui les prolongeront, c'est d'abord d'établir des seuils de tolérance réalistes pour les espèces coralliennes locales. Sans cela, il est impossible de définir des zones de protection pertinentes, ou d'évaluer si les concentrations actuellement mesurées sur les récifs antillais constituent un risque réel ou théorique. C'est une donnée fondamentale pour toute stratégie de gestion.
Ensuite, comprendre les interactions entre chlordécone et stress thermique est probablement l'une des questions les plus urgentes. Si la chlordécone affaiblit la résilience des coraux avant même qu'un épisode de blanchissement survienne — en épuisant leurs réserves lipidiques, en perturbant leur reproduction — alors les récifs caribéens font face à une menace combinée dont on n'a pas encore mesuré la magnitude. La recherche peut au moins nommer et quantifier ce risque, ce qui est une condition nécessaire à toute décision de gestion ou de politique publique.
Plus largement, je crois que la recherche sur la chlordécone a une responsabilité particulière : il y a le temps long de la contamination — des siècles dans certains sols — et le temps court de l'urgence écologique et sanitaire, celui des populations exposées aujourd'hui, des pêcheurs dont les zones de pêche sont fermées, des récifs qui blanchissent maintenant. La recherche doit produire des connaissances utilisables.
En savoir plus :
Le dossier ANR « Chlordécone : la recherche pour comprendre et agir »
Chlordécone et biodiversité antillaise : une contamination aux effets encore trop méconnus
Chlordecone, a persistent pollutant: analytical challenges and sustainable remediation solutions - Dore et al 2026 (review) DOI: 10.1016/j.jenvman.2026.129283
Question écrite, Sénat.fr : Présence de chlordécone en Polynésie française
Tahiti Infos : D'où vient le chlordécone de nos récifs ?
MaHeWa : vagues de chaleur et ondes de choc dans les écosystèmes marins du Pacifique Sud – anr.fr
1 Etudes destinées à identifier les dangers et risques sanitaires associés à l’exposition au chlordécone | Institut de recherche en santé, environnement et travail
2 Salvat et al. (2015) DOI: 10.1007/s11356-015-4395-9
3 Dromard et al 2016 Different transfer pathways of an organochlorine pesticide across marine tropical food webs assessed with stable isotope analysis