CE37 - Neurosciences intégratives et cognitives 2024

Les états affectifs dans la créativité : une question de préférences ? – CreAffect

Humeur et créativité : nos préférences font-elles la différence ?

CreAffect explore comment nos états affectifs (émotions et humeurs) modifient la valeur que nous accordons à l’originalité et à la pertinence des idées, et par là notre capacité à être créatifs.

Comprendre pourquoi les émotions stimulent la créativité chez certains et la freinent chez d’autres

La créativité, définie comme la capacité à produire des idées à la fois originales et adaptées au contexte, ne se limite pas à l’art : elle intervient dans de nombreuses activités du quotidien. Pourtant, le rôle des états affectifs (émotions et humeurs) dans la créativité reste mal compris. Si les états positifs semblent la favoriser, de nombreuses études rapportent aussi des effets bénéfiques des états négatifs. On ignore ainsi pourquoi certaines personnes sont stimulées par la négativité quand d’autres ont besoin de positivité pour créer. La question se pose aussi en clinique : la créativité semble accrue dans le trouble bipolaire et diminuée dans la dépression. L’étude de la créativité s’est longtemps appuyée sur des questionnaires ou des tâches évaluant le produit final, sans isoler les processus cognitifs qui mènent à une idée créative. Ce verrou empêche de comprendre par quels mécanismes les états affectifs agissent. Les travaux antérieurs de la coordinatrice ont proposé un cadre théorique et computationnel (GMVS) qui décompose la production d’idées en quatre modules : génération, évaluation, valuation et sélection. Ils ont montré que nous choisissons nos idées selon nos préférences subjectives, qui combinent leur originalité et leur pertinence : les personnes qui valorisent ces deux dimensions et recherchent des compromis entre elles sont plus créatives. Au niveau cérébral, le système de valuation représente la valeur des idées, et l’équilibre de sa connectivité avec le réseau du mode par défaut (originalité) et le réseau de contrôle exécutif (pertinence) reflète l’équilibre des préférences. Or, en prise de décision, les états affectifs modifient les préférences : les états positifs favorisent la recherche de nouveauté et de risque, les états négatifs accentuent le poids des coûts. CreAffect teste donc l’hypothèse selon laquelle les états affectifs influencent la créativité via nos préférences : les états positifs les orienteraient vers l’originalité, les états négatifs vers la pertinence. L’effet d’une émotion dépendrait alors du profil de préférence de chacun : bénéfique pour la majorité, qui privilégie la pertinence, il pourrait nuire à ceux qui privilégient déjà fortement l’originalité. Le projet poursuit trois objectifs : (1) caractériser de façon causale l’effet d’émotions induites sur les préférences, la performance créative et la connectivité cérébrale chez des volontaires sains ; (2) décrire, à grande échelle et sur un an, comment les variations naturelles de l’humeur covarient avec les préférences et la créativité, et comment ces préférences se répartissent dans la population ; (3) déterminer comment les troubles de l’humeur (trouble bipolaire, dépression) affectent les préférences, la créativité et la connectivité cérébrale associée. CreAffect vise ainsi une explication mécanistique de l’effet des états affectifs sur la créativité, aux niveaux intra- et inter-individuel.

CreAffect s’appuie sur le cadre théorique GMVS, qui décompose la production d’idées créatives en processus cognitifs distincts formalisés dans un modèle computationnel. Les préférences de chaque individu y sont décrites par deux paramètres : le poids accordé à l’originalité par rapport à la pertinence, et la préférence pour les compromis entre ces deux dimensions. Le projet s’articule en trois volets :

1) au laboratoire, des émotions sont induites (images, musique) pendant une tâche d’associations libres de mots (EMO-FGAT), chez :

a. 90 participants en comportement

b. 90 participants en IRM fonctionnelle, afin de mesurer l’équilibre de connectivité entre le système de valuation cérébral et les réseaux du mode par défaut et du contrôle exécutif ;

(2) une application smartphone permet de suivre jusqu’à 1 000 personnes pendant un an pour relier les variations naturelles de l’humeur, les préférences et la performance créative ;

(3) des patients bipolaires et dépressifs sont comparés à des témoins appariés, et leur connectivité cérébrale au repos est analysée à partir des données de la UK Biobank.

 

Pour l’instant, les résultats obtenus sont préliminaires et sont donc susceptibles de changer. Voici ce qui a été réalisé :

- Volet 1 :

a. Phase comportementale :

 Collecte de données chez 50 participants en comportement terminée (échantillon revu à la baisse pour des questions de budget)

 Analyse des données comportementales avec estimation des paramètres de préférences

 Résultats préliminaires : En moyenne les émotions négatives ont eu tendance à augmenter la créativité des individus. Néanmoins, ce résultat semble varier au travers des individus, comme attendu. Des analyses de modélisation computationnelle sont en cours pour déterminer les mécanismes ayant provoqué cet effet.

b. Phase de neuroimagerie :

 Collecte de données chez 52 participants en IRMf terminée (échantillon revu à la baisse pour des questions de budget). Ce groupe servira, pour la partie comportementale, à répliquer les résultats de la phase comportementale, compensant la diminution de l’échantillon en phase 1.

 L’analyse du comportement et des données IRM va démarrer à l’automne 2026.

- Volet 2 :

o Collecte de 100 participants effectuée

o L’analyse des données collectées montre que les résultats obtenus avec l’application répliquent ceux obtenus en laboratoire

o L’application est donc validée.

o L’application est actuellement en cours d’adaptation pour la collecte longitudinale

- Volet 3 :

o Collecte chez 35 patients avec dépression et leurs contrôles terminée

o Analyse des données en cours

o Résultats préliminaires : les patients semblent présenter un avantage pour la créativité seulement lors de la condition contrôle. Autrement dit, lorsque les patients doivent penser créativement, ils ne semblent pas différer des contrôles, mais lorsque les patients doivent penser spontanément, leurs réponses semblent plus créatives que celles des contrôles. Cette différence laisse supposer un avantage pour les patients, néanmoins, cet avantage semble perdu lorsqu’il faut agir selon un but. Des analyses sont en cours, notamment avec de la modélisation computationnelle, pour déterminer les mécanismes qui peuvent expliquer la perte de cet avantage.

 

CreAffect est la première approche mécanistique de l’effet des états affectifs sur la créativité. Il permettra d’expliquer pourquoi cet effet varie d’un individu à l’autre et d’affiner les théories de la créativité. À terme, les résultats ouvriront la voie à des interventions personnalisées pour stimuler la créativité, notamment en transformant l’application mobile en outil grand public, en lien avec le service de transfert technologique de l’Institut du Cerveau. Sur le plan clinique, ils pourraient éclairer les liens entre créativité et troubles de l’humeur et fournir des marqueurs précoces de l’apparition des épisodes. L’ensemble des données, scripts et outils sera partagé en science ouverte.

La créativité est définie comme la capacité à produire des idées originales et adaptées au contexte. Les affects positifs semblent stimuler la créativité, mais des résultats contradictoires révèlent un effet similaire avec des affects négatifs. On ne sait donc pas comment les états affectifs influencent la créativité, et pourquoi certains individus sont stimulés par la négativité alors que d'autres ont besoin de positivité pour être créatifs. CreAffect teste l'hypothèse selon laquelle les états affectifs ont un impact différentiel sur la créativité, en fonction des variations dans les préférences individuelles pour l'originalité et l'adéquation des idées. Le projet a trois axes. L’axe 1 vise à décrypter l'impact des états affectifs induits sur les préférences, la créativité et la connectivité cérébrale dans une population saine. Il mettra en lumière la manière dont les préférences modulent l'interaction entre états affectifs et créativité. L’axe 2 étend la recherche à une étude à grande échelle en utilisant une application smartphone dédiée. En mesurant les états affectifs, les préférences et les performances créatives sur une période prolongée, il permettra de découvrir des relations complexes dans des contextes réels, englobant divers domaines socioprofessionnels. L’axe 3 vise à découvrir le lien entre états affectifs, préférences et créativité au sein de populations cliniques atteintes de troubles de l’humeur (troubles bipolaires et dépression). La connectivité fonctionnelle des régions cérébrales associées à la créativité sera aussi examinée chez ces patients. L’approche multidisciplinaire innovante de CreAffect permettra de démêler l'interaction dynamique entre états affectifs, créativité et préférences individuelles. Le projet contribuera à une meilleure compréhension de la créativité, ce qui pourrait déboucher sur des interventions personnalisées pour stimuler la créativité, et à mieux comprendre la relation entre créativité et troubles de l’humeur.

Coordination du projet

Alizée Lopez-Persem (Institut du Cerveau et de la Moelle épinière)

L'auteur de ce résumé est le coordinateur du projet, qui est responsable du contenu de ce résumé. L'ANR décline par conséquent toute responsabilité quant à son contenu.

Partenariat

ICM Institut du Cerveau et de la Moelle épinière

Aide de l'ANR 326 511 euros
Début et durée du projet scientifique : septembre 2024 - 48 Mois

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