CE41 - Inégalités, discriminations, migrations 2020

Un service public original entre histoire et devenir : les bains-douches en France et en Europe de l’ouest – THERMAPOLIS

Les bains-douches en Europe de l'Ouest. Un service public original entre histoire et devenir

Ce projet analyse l’accès à l’eau dans les villes occidentales à travers l’exemple des bains-douches, afin de mieux comprendre le phénomène de la précarité hydrique, c’est-à-dire le manque d’accès à l’eau d’hygiène et les réponses qui y sont apportées dans le contexte urbain néolibéral de l’Europe de l’ouest.

Analyser le sujet de l'accès à l'eau et à l'hygiène en ville dans le contexte urbain néolibéral de l'Europe de l'Ouest

Alors que la question de l’accès à l’eau d’hygiène est essentiellement analysée dans les pays du Sud, THERMAPOLIS l’aborde dans des villes européennes à travers l’exemple des bains-douches et des douches associatives. En effet, si la facilité d’accès à l’eau et à l’assainissement dans les pays du Nord constitue l’un des indicateurs de leur développement économique et social, l’absence d’accès à l’eau n’est pour autant pas un phénomène marginal, qu’il touche des populations sans-abri, 895 000 personnes en Europe en 2023, ou mal-logées, dont le chiffre est estimé à près de 19 millions en 2023 (selon la Fondation pour le logement des Défavorisés). Nous ne disposons pas de chiffres sur les salles de bains inutilisables du fait d’installations dégradées ou du manque de mobilité des populations qui les occupent, en contexte de vieillissement notamment, mais nous sommes conscients que ces conditions créent aussi de la précarité hydrique et hygiénique. Et nous savons par ailleurs que d’autres formes de précarité, économique ou énergétique, amènent aussi des personnes à restreindre leur consommation d’eau ou de chauffage. L’objectif principal de THERMAPOLIS est de mieux comprendre la privation de cette ressource et les réponses diverses qui y sont apportées aujourd’hui dans différents contextes urbains d’Europe de l’Ouest (plus spécifiquement en France, en Belgique et en Italie), tout en revenant sur l’histoire d’un service public qui s’est détérioré au fil du temps sans pour autant disparaitre totalement. THERMAPOLIS éclaire cette question en croisant une entrée par les politiques publiques passées et présentes, afin de comprendre les enjeux et les acteurs de cette offre (objectif 1) et une entrée par les expériences des populations qui les fréquentent, usagères, agent.es, bénévoles (objectif 2), afin de donner à voir celles et ceux qui subissent au quotidien les effets de la précarité hydrique, notion que THERMAPOLIS se donne comme objectif de documenter et de faire connaître à un large public. Cette recherche a enfin comme objectif de montrer que le redéploiement à grande échelle de services publics de douches pourrait permettre d’aider à résoudre les effets de la précarité hydrique, en partie au moins et sans prendre la place des acteurs associatifs investis sur le sujet, et de contribuer à construire des villes plus solidaires.

La méthodologie adoptée est dynamique et comparative : il s’agit de décrire l’offre de douches en ville aujourd’hui en Europe de l’Ouest et de retracer son évolution depuis le XIXème siècle afin de mettre en lumière les facteurs qui ont abouti à des situations variées en fonction des contextes et des villes. L’approche choisie est doublement comparative : entre Paris et villes de province d’une part, et avec d’autres métropoles européennes d’autre part, afin de confronter des situations et de dégager des modèles.

Au total, 28 villes ont été investiguées :

- En France : Albi, Amiens, Boulogne-Billancourt, Caen, Carentan, Cherbourg, Saint-Vaast, Deauville, Grenoble, Le Havre, Les Lilas, Lille, Lyon, Marseille, Ouistreham, Paris, Pau, Port-en-Bessin, Rennes, Rouen, Saint-Denis (93), Saint-Étienne, Toulouse, Valence, Villeurbanne.

- En Europe : Bruxelles, Rome, Turin.

Ces villes ont été choisies à différentes échelles de la hiérarchie urbaine (capitales, métropoles régionales, ville moyenne, petite ville), mais aussi en raison de l’ancienneté, de l’hétérogénéité et du dynamisme variable de leur offre actuelle en douches publiques (ce qui inclut également des villes sans douches publiques, comme Amiens, où des dispositifs associatifs prennent le relai, ou encore Le Havre où domine la « débrouille »). Certaines villes ont été ajoutées au fil des investigations sur le terrain.

Dans ces villes nous avons enquêté dans les archives (municipales, départementales, d’associations), réalisé des revues de presse, collecté des documents d’urbanisme, étudié l’implantation des structures de douche dans le tissu urbain et réalisé des entretiens avec des acteurs locaux afin de reconstituer l’histoire de ce secteur.

Pour mieux connaître le fonctionnement de cette offre de douches aujourd’hui (fréquentations, organisation du travail au quotidien), nous avons réalisé de longues séances d’observation, parfois participante en tant que bénévoles, dans 32 structures (bains-douches municipaux, douches associatives, camions-douches en tournée). Nous avons réalisé 105 entretiens formels et des dizaines d’entretiens informels avec des personnes qui œuvrent pour ou dans ces lieux de douches : élu.es, responsables de services, technicien·nes, travailleur·euses sociaux, agent·es d’accueil ou d’entretien, responsables associatifs, bénévoles.

Afin de mieux connaître les populations qui prennent des douches dans ces structures, nous avons réalisé plus de 80 entretiens formels et des dizaines d’entretiens informels avec des usager.es. Ces données qualitatives ont été complétées par deux enquêtes par questionnaire : à Bruxelles (335 répondant.es) et à Lyon (95 répondant.es). Enfin, d’autres lieux où se trouvent des douches ou des points d’eau ont été investigués : restaurants routiers, ports de plaisance, salles de sport, bibliothèques publiques, afin de prendre la mesure d’éventuels usages détournés de leur fonctions, de la part de populations en situation de précarité hydrique.

 

Nés au XIXe siècle dans la lignée du mouvement hygiéniste, les bains-douches sont des structures, publiques ou privées, qui permettent de se laver en dehors du domicile. Ils ont été massivement construits en Europe durant la première moitié du XXème siècle. Leur nombre diminue à partir des années 1960 dans un contexte d’amélioration du confort des logements. En dépit d’une fréquentation soutenue dans les années 1970 et 1980, qui concerne des personnes encore mal logées (immigrés, personnes âgées, familles nombreuses), de nombreuses villes ferment des établissements. Quand ils se maintiennent, ces services sont discrets, et peu connus de la plupart des habitants.

De nos jours, l’offre de douches en ville, bien que minimale, est diverse, dispersée et disparate, et implique différents acteurs : municipalités, associations qui gèrent des accueils de jour, commerçants (salles de sports, restaurants routiers), fondations religieuses. On peut distinguer les villes où l’offre municipale reste dominante (Paris) et les villes où l’offre municipale a disparu ou se recompose. L’augmentation du sans-abrisme, du mal-logement, et les politiques d’accès au séjour restrictives pour les exilé·es entraînent une saturation de l’offre, mais aussi un regain de mobilisations qui contribuent à faire de l’accès à l’hygiène un problème public. Des municipalités, comme Lyon, Marseille, ou Saint-Denis, réouvrent des bains-douches, associés à d’autres services (laverie, santé) et acteurs (associations, ONG).

La nécessité de se laver hors de chez soi est liée à un gradient de situations qui vont de la privation totale d’accès à l’eau à des accès fragilisés, instables ou incertains, en lien avec des situations résidentielles diverses (du sans-abrisme au squat, en passant par l’hébergement chez des tiers, dans des structures d’accueil aux sanitaires insuffisants en nombre, dans des logements personnels sans salle de bain, sans eau, ou à l’équipement dégradé), mais aussi les modes de vie, le rapport au travail et à la mobilité. Près de 80% des usagers sont des hommes.

Les lieux de douches sont majoritairement connus par le bouche-à-oreille. Leur fréquentation est déterminée par la conditionnalité de l’accès (inscription, prix, appartenance à un public cible). Le second critère déterminant est celui des jours et horaires d’ouverture, insuffisants, peu adaptés aux besoins des populations qui travaillent ou étudient, et surtout sans coordination entre structures. Hors de l’offre de douches associative ou municipale, les personnes à la recherche d’eau pour se laver mettent en œuvre diverses pratiques de débrouille (dans des piscines, fontaines, toilettes de lieux publics, gymnases, douches de port et de plages, cours d’eau, cimetières).

Au quotidien, ces lieux de douches sont animés par des agents municipaux, d’accueil et d’entretien, des bénévoles, des travailleurs sociaux, qui y réalisent dans l’urgence et la pénurie de moyens un travail de care, important mais peu reconnu.

 

La diffusion des résultats du projet de recherche Thermapolis vise différentes applications :

- Faire connaitre au grand public et aux décideurs politiques et associatifs l’histoire des bains-douches, ainsi que la nécessité aujourd’hui de maintenir et de redéployer une offre publique de douches en dehors des logements. Pour cela, nous avons réalisé des productions à destination du grand public (conférences, interviews dans des médias, émissions de radio, livre graphique à paraître en 2026) ainsi qu’une synthèse de 20 pages à destination des professionnels de l’urgence sociale, diffusée à partir de novembre 2024 suite un colloque de fin de programme où, en plus des scientifiques, sont intervenus des acteurs politiques et associatifs.

- Faire connaître et banaliser la notion de « précarité hydrique » ou « précarité hygiénique » (comme l’est aujourd’hui la notion de précarité énergétique) afin de mettre en lumière ces formes de vulnérabilité, de mieux les mesurer et les combattre. Nos publications scientifiques, ainsi que nos interventions dans les médias, passées et à venir, y contribuent.

- Aider les structures municipales et associatives à mieux coordonner leur offre de douche, en se concertant par exemple pour déterminer les créneaux d’ouverture ou les publics cibles, mais aussi à valoriser le travail de care réalisé par les agents ou bénévoles.

Ce projet de recherche a d’ores et déjà des suites scientifiques :

- Une thèse de doctorat, qui a démarré à l’UPJV en novembre 2025 (financement MESR 2025-2028), intitulée « Résistances silencieuses et adaptations créatives : une ethnographie des stratégies des personnes sans domicile fixe face aux contraintes des dispositifs de l’aide sociale dans les villes moyennes »

- Un nouveau projet de recherche, qui implique plusieurs membres de Thermapolis, centré sur les piscines publiques (des infrastructures souvent connexes aux bains-douches, qui rencontrent les mêmes problématiques techniques, de coût et de nécessité de service public). Ce projet, financé pour 2026-2027 dans le cadre d’un PHC Tournesol (France-Belgique) vise à explorer et à documenter l’importance des contextes politiques locaux dans l’équipement des territoires en piscines et bassins de natation. A terme, il a pour objectif d’aboutir au dépôt d’un projet Interreg sur les inégalités d’accès à des piscines publiques en France et en Belgique, et les conséquences sur l’apprentissage de la natation, la santé et l’accès aux loisirs.

 

THERMAPOLIS analyse l’accès à l’eau dans les villes occidentales à travers l’exemple des bains-douches. L’enjeu est de connaître les usages et les usagers des bains publics, et de cerner les fonctions passées et présentes de ces institutions. Par la combinaison d’échelles d’observation et d’approches diachronique et synchronique, THERMAPOLIS propose de mieux comprendre la privation de l’accès à l’eau et les réponses qui y sont apportées dans le contexte urbain néolibéral de l’Europe de l’ouest, marqué depuis plusieurs années par la « crise des réfugiés » et depuis plusieurs mois par celle du « nouveau coronavirus ». La recherche croise deux entrées : par les politiques publiques anciennes et actuelles et par les expériences des usagers et des agents. Ce faisant, cette recherche mettra en lumière la tension entre deux types d’urbanité : la « ville exclusive », qui se ferme aux plus pauvres et la « ville solidaire ». Ce projet s’attachera aussi à décrypter les hybridations entre public et privé, institutionnel et associatif, dans les modes de gestion. À travers l’exemple des bains-douches, l’enjeu est de comprendre comment s’exprime la solidarité à différentes époques et dans divers contextes urbains. Il s’agit également d’analyser les expériences et les trajectoires des personnes qui ont un accès à l’eau réduit ou inexistant.

THERMAPOLIS ambitionne de contribuer à trois domaines de connaissance :
- L’analyse des expériences et trajectoires des usagers des bains-douches contribuera à la connaissance de populations souvent invisibles, et à la consolidation scientifique de la notion de « précarité hydrique » en analysant ses articulations avec les autres formes de précarités ou vulnérabilités déjà repérées (économiques,résidentielles, énergétique, sanitaires, etc.).
- L’étude comparative des modèles d’établissement de bains-douches, actuels ou passé, montrera l’importance des contextes locaux pour comprendre l’histoire et les enjeux contemporains de la gouvernance urbaine des services sociaux et de santé, qui se jouent entre privé et public et qui mobilisent des acteurs et des formes d’action et de gestion inédites.
- Les carrières des bains-douches étudiés seront enfin de précieux indicateurs des changements urbains dans leurs dimensions urbanistique, architecturale, démographique, sociale et politique.

THERMAPOLIS est caractérisé par son ouverture disciplinaire (géographie, histoire, sociologie, anthropologie, économie, architecture, philosophie) et méthodologique (questionnaires, entretiens, observation). L’approche par les archives permettra de construire des carrières d’établissements prenant en compte les contextes politiques, sociaux, économiques, idéologiques, dans lesquels elles se sont déroulées. Réciproquement, ces carrières renseigneront sur les changements intervenus dans les modes de vie, les représentations – notamment du corps, de la santé et de l’hygiène -, les mutations de l’accueil, des politiques sociales et urbaines. La dimension internationale (France, Belgique, Italie) permet de comprendre comment, à partir de la matrice originelle, des situations différenciées ont pu se développer.

L’équipe est portée par des chercheuses et chercheurs qui ont noué des liens solides sur les thématiques des vulnérabilités sociales. L'équipe intègre des chercheuses en Belgique et en Italie, qui ont déjà obtenu des financements dans leurs pays respectifs et piloteront localement leurs propres sous-équipes.
THERMAPOLIS se dote aussi d’un comité de partenaires institutionnels et associatifs, composé de personnes ressources avec lesquelles des liens ont déjà été tissés lors d’enquêtes exploratoires. Les actions de valorisation des résultats associeront les communications scientifiques traditionnelles (articles, colloque, ouvrage) et des formes plus artistiques (roman graphique, document sonore, exposition) à destination des enquêtés et du grand public, ainsi qu’une communication spécifique destinée aux pouvoirs publics.

Coordination du projet

Marie Chabrol (HABITER LE MONDE - EA 4287)

L'auteur de ce résumé est le coordinateur du projet, qui est responsable du contenu de ce résumé. L'ANR décline par conséquent toute responsabilité quant à son contenu.

Partenariat

HM HABITER LE MONDE - EA 4287

Aide de l'ANR 250 958 euros
Début et durée du projet scientifique : - 36 Mois

Liens utiles

Explorez notre base de projets financés

 

 

L’ANR met à disposition ses jeux de données sur les projets, cliquez ici pour en savoir plus.

Inscrivez-vous à notre newsletter
pour recevoir nos actualités
S'inscrire à notre newsletter