Salariés en emploi peu QUalifié : quelles Perspectives face à l'INjonction de devenir acteur de leur parcours professionnel – SQUAPIN
SQUAPIN
Salariés en emploi peu QUalifié : quelles Perspectives face à<br />l'INjonction de devenir acteur de leur parcours professionnel
Quelles voies pour sécuriser les parcours professionnels ?
Plus de cinq millions de salariés occupent des emplois réputés « non qualifiés » en France. Au cœur des mutations socio-productives, ils sont contraints de s’y adapter. Or, les voies pour sécuriser leur parcours professionnel sont loin d’être tracées alors qu’ils sont de plus en plus enjoints à en devenir les principaux acteurs. Cette injonction, portée par l’évolution des politiques publiques et du management de nombre d’entreprises, est érigée en pièce maîtresse de la sécurisation des parcours et de la performance des entreprises. Notre projet vise à interroger le rôle des entreprises dans les possibilités offertes aux salariés de se développer professionnellement. Pour y répondre, il adopte une ligne de recherche innovante articulant approche par les capacités, sociologie clinique et approche par les outils de gestion. L’originalité du projet repose aussi sur l’articulation entre une enquête longitudinale quantitative - le Dispositif d’information sur la Formation sur les Itinéraires des Salariés (DEFIS) - des investigations complémentaires qualitatives dans quatre secteurs (aide à domicile, industries agro-alimentaires, tri et recyclage des déchets et déménagement) sous la forme d’entretiens biographiques et une recherche-intervention. C’est dans cette intrication de cadres méthodologiques que le projet SQUAPIN entend développer une recherche innovante. L’approche se veut à la fois croisée en ce qu’elle entre à partir d’entreprises relevant de divers secteurs contrastés et comparative en ce qu’elle analyse le pouvoir d’agir des salariés en emploi peu qualifié au regard de celui des salariés qualifiés. L’approche articule également différentes perspectives : institutionnelle - à travers la prise en compte des institutions qui encadrent le travail et la formation aux niveaux européen, national et sectoriel - organisationnel -à travers l’analyse des configurations d’entreprise- et individuelle - à travers l’examen des parcours et des modes de perception de l’injonction à l’agir individuel. Elle interroge ainsi à diverses échelles les politiques et pratiques liées à cette injonction
Sur le plan méthodologique, ce double objectif suppose d’articuler plusieurs niveaux d’analyse. Le premier s’intéresse au contexte institutionnel dans lequel se déploient les pratiques d’entreprise et les droits des salariés. Un intérêt particulier est porté aux politiques de branches. Le deuxième niveau concerne les entreprises et interroge leurs politiques. Le troisième est celui des travailleurs, à travers l’analyse de leurs représentations, aspirations, travail et parcours. Par ailleurs, Squapin adopte une ligne de recherche innovante articulant approche par les capacités, sociologie clinique et approche par les outils de gestion. Enfin, L’originalité du projet repose sur l’articulation d’enquêtes quantitatives et d’investigations qualitatives dans quatre secteurs.
L’analyse qualitative porte sur trois aspects. Premièrement, elle s’appuie sur une analyse des lois, accords nationaux interprofessionnels, de la littérature et des communications produites par les institutions porteuses de la rhétorique de l’injonction à l’agir individuel. Elle repose aussi sur une enquête réalisée auprès d’acteurs de la politique publique à l’échelle nationale et européenne. Au total, 30 entretiens semi-directifs sont réalisés. Deuxièmement, l’analyse qualitative concerne des enquêtes de terrain dans quatre secteurs (déménagement, aide à domicile, traitement des déchets et industries agroalimentaires). Au total, 60entretiens sont réalisés auprès d’acteurs de branche. Des enquêtes de terrain par observation et/ou entretiens sont conduites dans 20entreprises. Un ensemble de 200 entretiens sont réalisés auprès de dirigeants, responsables d’entreprise, encadrants de proximité, salariés en EPQ. Troisièmement, une recherche-intervention, dans la filière déchets, a accompagné et étudié le développement du pouvoir d’agir de salarié.es d’abord sans puis avec papiers, via une action collective appuyée par un syndicat.
De nombreuses sources quantitatives ont été mobilisées pour répondre aux objectifs fixés. Les enquêtes européennes sur les forces de travail d’Eurostat (EU-LFS) ont été exploitées pour comparer l’évolution de l’EPQ en France, Allemagne, Espagne, Suède et RU. Les enquêtes Génération 1998, 2004 et 2010 du Céreq ont été mobilisées pour apporter une perspective historique sur la place de l’emploi non qualifié dans les débuts de carrière. L’enquête Génération 2010 à 7 ans du Céreq a été mobilisée pour analyser le rôle des aspirations sur les changements effectifs de métier des jeunes. L’enquête couplée longitudinale DEFIS réalisée par le Céreq et France Compétences a été mobilisée pour étudier la capacité à se former, à se reconvertir et à aspirer, en interrogeant le rôle des parcours et des politiques d’entreprise. Enfin, l’enquête Génération 2017 du Céreq, menée en 2020 a interrogé le fonctionnement du marché du travail et la situation des jeunes en emploi peu qualifié après le premier confinement, au moment de la crise sanitaire.
Les travaux quantitatifs ont mis en évidence une pluralité de résultats. Une première série de travaux confirme qu’il n’y a nulle trace d’un phénomène massif de polarisation en Europe, mais que les conditions d’emploi des salariés en EPQ sont toujours les plus dégradées même si elles s’étendent désormais aux emplois moyennement qualifiés. Une deuxième série de travaux souligne la concurrence accrue entre les jeunes non diplômés et diplômés pour l’EPQ, les premiers étant relégués vers le non-emploi. Une quatrième série de travaux montre l’inégale mise en capacité des salariés en ENQ à construire des aspirations à se former ou changer de métier doublée d’une inégale capacité à les concrétiser. Ces résultats s’observent auprès des jeunes sortants du système éducatif ou des salariés et pointent le rôle des entreprises et des politiques publiques. Une dernière série de travaux interroge les effets conjoncturels pendant la crise sanitaire et montre que les jeunes qui occupent un emploi peu qualifié au début de la crise semblent davantage confrontés à de la mobilité externe, notamment à une sortie de l’emploi vers le chômage, l’inactivité ou la reprise d’études.
L’analyse des cadres institutionnels soulignent la montée de la responsabilité individuelle en Europe et en France, la convergence des régimes de responsabilisation individuelle vers un régime libéral-social d’inspiration anglo-saxonne et l’ambivalence des politiques publiques oscillent entre volonté de faire plus de place à la liberté individuelle et souci de responsabiliser la personne agissante tout en normalisant les comportements vers l’activation par le travail et la sécurisation par la formation.
Les travaux conduits à l’échelle sectorielle révèlent le faible engagement des politiques de branche dans le soutien du pouvoir d'agir des salariés en EPQ. Les branches étudiées peinent à établir des dispositifs susceptibles de renforcer ce pouvoir. L’injonction à l’agir adressée à ces salariés reste d’ailleurs marginale à ce niveau. Si des actions (CQP, nouvelles grilles de classification) mettent en avant des critères d'autonomie et de responsabilité, ce sont plus des injonctions formelles que des leviers réellement transformateurs.
A l’échelle des organisations et des salariés, nos travaux montrent que, malgré des obstacles significatifs, tels que la précarité et des politiques publiques et d’entreprise insuffisantes, nombre de salariés en EPQ parviennent néanmoins à développer des stratégies pour améliorer leurs conditions de travail ou leur situation d’emploi. Le rôle des organisations, des collectifs de travail et des syndicats sont apparaissent essentiels pour soutenir ces efforts, en offrant diverses ressources.
Ces travaux appellent à une réévaluation ciblée des approches institutionnelles et organisationnelles pour mieux soutenir les salariés en EPQ dans leur quête d’une reconnaissance sociale et d’une amélioration de leurs conditions de travail et de leur situation d’emploi.
A court terme, l’enjeu est désormais de poursuivre les efforts de valorisation des résultats. Outre une série d’articles en préparation, deux publications collectives sont en perspective pour 2025.
Un premier projet d’ouvrage collectif est en cours de finalisation par le LEST et le Céreq. Il a vocation à être publié dans la collection du LEST chez Octares au premier trimestre 2025. Il fait suite à deux séminaire organisés par le LEST les 14 mai 2020 et 9 mai 2022 et à l’enquête qualitative réalisée auprès des acteurs des politiques publiques. L’ouvrage vise à valoriser les recherches conduites dans Squapin et à les confronter à des contributions d’autres chercheurs.
Un deuxième projet d’ouvrage collectif destiné au « grand public » est en préparation dans la maison d’Edition Le Cavalier Bleu, collection Idées Reçues (diffusion Gallimard). L’objectif de cet ouvrage est d’inventorier, décrypter et déconstruire les différentes idées reçues qui colonisent les récits autour du pouvoir d’agir des salariés en emploi peu qualifié. L’ouvrage prendra comme point de départ vingt idées reçues à déconstruire sur ce pouvoir d’agir. Une partie repose sur des représentations dévalorisantes à l’endroit des salariés en EPQ, suggérant des possibilités d’agir moindres de leur part, presque « par nature ». L’autre renvoie à l’illusion selon laquelle leur développement professionnel dépendrait désormais prioritairement de leur volonté, leurs projets, leurs compétences, renvoyant ainsi fondamentalement à leur responsabilité individuelle.
Par ailleurs, de nouvelles vidéos de chercheurs.euses vulgarisant les résultats des travaux sont également en préparation dans une perspective de valorisation.
Enfin, à plus long terme, la recherche SQUAPIN pourrait déboucher sur de nouvelles études d’approfondissement ou de prolongement : l’analyse du passage, en matière de protection sociale et d’emploi, de la solidarité contractualisée à la solidarité conditionnelle (illustrée par la création de France Travail en 2023) ; l’analyse approfondie du non-recours à la formation par les salariés en EPQ ; l’analyse du CPF en termes d’instrumentation sociale, de son pilotage au niveau national à son appropriation par les personnes, notamment peu qualifiées ; l’analyse de la façon par laquelle les enjeux de la transition écologique et numérique impactent aujourd’hui les salariés en EPQ dans l’exercice de leur travail ; la poursuite d’investigations ciblées sur des expériences organisationnelles, collectives ou syndicales de développement du pouvoir d’agir afin de bien identifier les facteurs opérants ; etc
cf. Compte rendu scientifique sur Oasis
Plus de cinq millions de salariés occupent des emplois « non qualifiés » en France. Au cœur des mutations socio-productives, ils sont contraints de s’y adapter. Or, les voies pour sécuriser leur parcours professionnel sont loin d’être tracées alors qu’ils sont de plus en plus enjoints à en devenir les principaux acteurs. Cette injonction, portée par l’évolution des politiques publiques et du management de nombre d’entreprises, est érigée en pièce maîtresse de la sécurisation des parcours et de la performance des entreprises. Notre projet vise à interroger le rôle des entreprises dans les possibilités offertes aux salariés de se développer professionnellement. Pour y répondre, il adopte une ligne de recherche innovante articulant approche par les capacités, sociologie clinique et approche par les outils de gestion. L’originalité du projet repose aussi sur l’articulation entre une enquête longitudinale quantitative - le Dispositif d’information sur la Formation sur les Itinéraires des Salariés (DEFIS) - des investigations complémentaires qualitatives dans quatre secteurs (logistique, aide à domicile, chimie et agro-alimentaire) sous la forme d’entretiens biographiques et une recherche-intervention. C’est dans cette intrication de cadres méthodologiques que le projet SQUAPIN entend développer une recherche innovante. L’approche se veut à la fois croisée en ce qu’elle entre à partir d’entreprises relevant de divers secteurs contrastés et comparative en ce qu’elle analyse le pouvoir d’agir des salariés en emploi peu qualifié au regard de celui des salariés qualifiés. L’approche articule également différentes perspectives : institutionnelle - à travers la prise en compte des institutions qui encadrent le travail et la formation aux niveaux européen, national et sectoriel - organisationnel -à travers l’analyse des configurations d’entreprise- et individuelle - à travers l’examen des parcours et des modes de perception de l’injonction à l’agir individuel. Elle interroge ainsi à diverses échelles les politiques et pratiques liées à cette injonction.
Coordination du projet
Josiane Vero (Centre d'études et des recherches sur les qualifications)
L'auteur de ce résumé est le coordinateur du projet, qui est responsable du contenu de ce résumé. L'ANR décline par conséquent toute responsabilité quant à son contenu.
Partenariat
CEREQ Centre d'études et des recherches sur les qualifications
CREG CENTRE DE RECHERCHE EN ECONOMIE DE GRENOBLE
TSMR Toulouse School of Management Research (TSM-Research)
CNRS DR12 _ LEST Centre National de la Recherche Scientifique Délégation Provence et Corse _ Laboratoire d'Economie et Sociologie du Travail
ART-Dev Acteurs, ressources et territoires dans le développement
CPN Centre Pierre Naville
Aide de l'ANR 359 189 euros
Début et durée du projet scientifique :
mai 2019
- 48 Mois