Dynamique d'éffondrement d'une calotte glaciaire en période de déglaciation – Ice-Collapse
Ce que révèlent les archives morpho-sédimentaires de la fin de vie des calottes glaciaires
Le projet explore les archives morpho-sédimentaires laissées par les calottes glaciaires, aujourd'hui disparues, afin de comprendre comment glace, eau et sédiments interagissent et façonnent le paysage lors de leur retrait rapide. Grâce à la cartographie haute résolution, aux observations de terrain et aux expériences en laboratoire, nous décryptons les messages cachés sur la dynamique d’effondrement des calottes de glace.
Le paysage comme témoin de l'effondrement passé des calottes de glace
Lors d’une déglaciation, comme celle que nous vivons, les pertes de glace les plus brutales surviennent aux marges des calottes, là où d’immenses fleuves de glace (ice streams) et leurs extrémités marines (plates-formes flottantes) s’effondrent. Ces processus sont aujourd’hui observés au Groenland et en Antarctique, et tout indique que ces deux calottes pourraient être engagées dans un recul irréversible. Leur évolution future jouera un rôle majeur dans la vitesse de la montée du niveau marin et l’ampleur des bouleversements climatiques. Le problème est que nous comprenons encore mal ce qui se passe sous la glace. Les zones basales, là où glace, eau de fonte et sédiments interagissent, sont presque inaccessibles, alors même qu’elles contrôlent la dynamique d’écoulement et donc la stabilité des calottes. Les observations directes sont rares et les modèles numériques peinent à intégrer la complexité de ces processus. On soupçonne que la réorganisation des écoulements d’eau, les variations de pression, la vitesse d’écoulement et leur interaction avec les sédiments jouent un rôle clé, mais les quantifier et les reproduire reste très difficile. Le passé offre cependant un laboratoire naturel. Durant le Dernier Maximum Glaciaire, il y a 20 000 ans, un quart des terres émergées était recouvert de glace. Ces calottes ont laissé de vastes étendues composées de millions de « bedforms », buttes de sédiments de dimensions et de formes variées, plus ou moins sinueuses ou allongées, organisées en motifs périodiques et couvrant des centaines de milliers de km². Ces empreintes constituent des archives morpho-sédimentaires intégrant les effets combinés de l’écoulement glaciaire, des eaux de fonte et du transfert sédimentaire. Elles fournissent des indices essentiels pour reconstituer la dynamique passée des calottes et comprendre les processus sous-glaciaires actifs lors de leur effondrement. Mais leur interprétation reste complexe : les mêmes formes peuvent résulter de processus différents, leur datation est souvent imprécise, et il est difficile d’isoler les signatures d’effondrements rapides du bruit de fond lié aux interactions permanentes entre la glace, l’eau et son lit. Pour dépasser ces limites, plusieurs approches sont mobilisées. L’expérimentation en laboratoire permet de reproduire et de tester les interactions glace–eau–sédiments. Parallèlement, les progrès de l’imagerie satellitaire et des modèles numériques de terrain rendent possible la cartographie à grande échelle des lits d’anciennes calottes, ouvrant la voie à de vastes bases de données morphologiques et morphométriques. En s’appuyant sur ces archives et méthodes, ce projet a cherché à établir des cadres conceptuels et méthodologiques reliant les formes laissées au sol aux processus dynamiques qui se déroulaient sous la glace lors de la déglaciation. L’objectif ultime est de transformer ces paysages fossiles en indicateurs quantitatifs utilisables par les modèles numériques de glace.
Pour comprendre ce qu’il se passe sous les calottes glaciaires, ce projet mise sur une combinaison originale de deux approches rarement réunies : l’exploration des archives morphologiques et sédimentaires de la dernière grande glaciation et la reproduction en laboratoire des processus de transfert sédimentaire qui se déroulent sous la glace.
Analyse des archives morpho-sédimentaires
Les calottes disparues ont laissé derrière elles des paysages immenses, sculptés par l’interaction entre glace, eau et sédiments. Grâce aux modèles numériques de terrain à haute résolution et aux images satellites, complétés par des observations de terrain, nous avons pu cartographier ces empreintes avec une précision inédite. L’innovation a été d’aller au-delà des mesures classiques en introduisant de nouveaux indicateurs morphométriques capables de révéler les transitions fines entre les formes sédimentaires sous-glaciaires. Nous avons ensuite appliqué des outils statistiques pour détecter des motifs spatiaux révélateurs des dynamiques d’écoulement et des crues sous-glaciaires. Point fort : le développement d’une méthode semi-automatisée d’extraction des formes pour traiter des volumes de données très importants. Contrairement aux méthodes traditionnelles, elle ne classe pas les formes à l’avance mais les détecte et les caractérise sur la base de leur forme, ce qui permet d’analyser rapidement des millions de reliefs et d’obtenir des cartes continues des caractéristiques des paysages sous-glaciaires.
Simuler les processus sous-glaciaires en miniature
Pour compléter ces archives, nous avons construit un dispositif expérimental inédit capable de simuler les interactions entre glace, eau de fonte et sédiments. Des caméras et outils de suivi optique ont permis de mesurer en direct les vitesses de la glace, les taux de déformation et l’évolution des formes qui se développe sous notre calotte de glace expérimentale. Le dispositif génère un éventail de structures réalistes tout en enregistrant la dynamique d’écoulement et de déformation de la glace et de l’eau de fonte confirmant les hypothèses sur les liens entre cisaillement basal, crues sous-glaciaires et genèse des reliefs sédimentaires glaciaires.
Relier archives et expériences de modélisation
L’originalité du projet a été d’articuler ces deux mondes : les paysages fossiles, observés à l’échelle continentale, et les expériences de laboratoire, où l’on peut manipuler les paramètres et voir les processus à l’œuvre. Cette complémentarité a permis de proposer de nouveaux cadres méthodologiques, ouvrant la voie à des reconstructions plus systématiques et quantitatives de la dynamique des calottes de glace. À terme, ces avancées contribueront à mieux intégrer les archives morpho-sédimentaires dans les modèles numériques, afin de réduire les incertitudes sur les modèles de glace.
Le projet a permis de mieux comprendre ce qui se joue sous les calottes glaciaires. En combinant cartographie à grande échelle, expériences en laboratoire et analyses de terrain, nous avons mis au point de nouvelles façons de lire les paysages laissés par les glaces anciennes. Ces empreintes morphologiques révèlent comment la glace, l’eau et les sédiments ont interagi lors des phases de déglaciation rapide. Voici les principaux résultats :
(1) Un continuum de formes glaciaires. Dans plusieurs régions (Irlande, Canada, Scandinavie), nous avons montré que des reliefs (drumlins, MSGLs, hummocks, ribbed bedforms, murtoos…) appartiennent en réalité à un même spectre d’évolution de formes et de processus. Leur diversité reflète des transitions progressives liées à la dynamique d’écoulement de la glace et des eaux de fonte.
(2) Les bedforms comme archives de la déformation. Les expériences ont reproduit le continuum des bedforms sous-glaciaires lorsque la contrainte exercée par la glace s’accroît ou que le réseau de drainage évolue. Résultat : leur morphologie enregistre l’intensité et l’orientation des forces transmises par la glace ainsi que le degré de connectivité hydraulique. Ces observations confirment que les paysages fossiles sont de véritables archives permettant de reconstituer vitesse, direction et caractéristiques hydrologiques des paléo-calottes de glace.
(3) Les marqueurs de crues sous-glaciaires. Les analyses et expériences montrent que des inondations récurrentes, issues de la vidange de lacs sous- ou supra-glaciaires, transforment certains bedforms en collines triangulaires (murtoos) ou en couloirs chaotiques (hummocks). Alignés le long d’anciens chenaux, ces reliefs révèlent une alternance entre crues brutales et périodes calmes, preuve du rôle déterminant des dynamiques de l’eau de fonte dans la formation des paysages et la déstabilisation des calottes.
(4) Un protocole de cartographie semi-automatisée. Le projet a mis au point une méthode originale capable d’extraire automatiquement les contours et lignes de crête de ces formes à partir d’images satellites haute résolution. Testée face au travail manuel d’experts, elle atteint environ 75 % de concordance tout en permettant l’analyse rapide de territoires immenses, jusque-là inaccessibles. Cette avancée ouvre la voie à des reconstructions systématiques et objectives des processus sous-glaciaires à l’échelle des calottes entières.
(5) Vers une amélioration des modèles. En réunissant cartographie automatisée, expériences et observations de terrain, le projet a jeté les bases d’un cadre unifié pour interpréter les paysages fossiles. Ces résultats permettent de relier directement les empreintes du passé aux processus observés aujourd’hui sous le Groenland et l’Antarctique, ouvrant la voie à une modélisation plus fine de la dynamique glaciaire et à des projections plus fiables.
La prochaine étape est ambitieuse : parvenir à reconstruire, à l’échelle des continents, la dynamique des interactions glace-eau-sédiments des calottes glaciaires avec une résolution kilométrique. Elle offrirait une vision inédite de la dynamique de leur effondrement et permettrait de mieux tester et améliorer les modèles numériques utilisés pour modéliser l’évolution des calottes de glace actuelles et passées.
(1) Décrypter les archives du passé. Les mécanismes qui conduisent les calottes à disparaître restent encore mal compris. Pourtant, leurs signatures sont conservées dans les paysages façonnés sous la glace dont les bedforms sont les archives au plus fort potentiel. Les cartographier de façon systématique permettra de tester des hypothèses sur la temporalité et les mécanismes de l’effondrement, bien au-delà des observations modernes.
(2) Changer d’échelle. Pour passer d’études locales à des reconstitutions continentales, il faut changer d’outils. Impossible de cartographier manuellement les dizaines de millions de bedforms préservées : seule l’automatisation, appuyée sur le traitement massif de données et des statistiques spatiales avancées, permettra ce saut d’échelle. Les progrès des images satellites, des modèles numériques de terrain et surtout de l’intelligence artificielle ouvrent désormais cette possibilité.
(3) Intelligence artificielle et BigData. L’avenir passera par la construction de bases regroupant des millions de formes mesurées selon différents paramètres (taille, allongement, courbure, rugosité…). Des techniques issues du big data (analyses multivariées, regroupements automatiques, autocorrélations spatiales) permettront d’identifier d’anciens fleuves de glace, des couloirs d’écoulement ou des zones de drainage. L’intelligence artificielle, et notamment les réseaux de neurones, accélérera cette cartographie, réduira le temps d’analyse et révélera des informations paléoglaciologiques semi-quantifiées.
(4) Confronter données et modèles. Ces reconstructions devront ensuite être comparées aux modèles de calottes. Les cartes morphométriques, qui traduisent les vitesses d’écoulement ou les chemins de drainage, serviront de références semi-quantitatives pour tester la performance des simulations. Des approches statistiques avancées permettront même d’inverser ces archives afin d’estimer l’épaisseur, la vitesse de la glace et les flux d’eau sous les calottes passées.
(5) Vers des modèles recalibrés. En intégrant progressivement archives du passé, expériences et modélisation, les perspectives pourraient même permettre d’affiner les représentations numériques des processus sous-glaciaires dans les modèles et d’améliorer la fiabilité des modèles de glace. Mieux comprendre la vitesse et l’ampleur des effondrements passés, c’est donner aux scientifiques et aux décideurs des outils plus robustes pour anticiper la réponse des calottes du Groenland et de l’Antarctique face au réchauffement climatique.
En période de réchauffement climatique, la déstabilisation des calottes glaciaires est influencée par l’effondrement des courants et plateaux de glace. De tels effondrements n’ont encore jamais été observés et nous ne disposons pas de données historiques ou de modèles fiables permettant de comprendre leurs déclenchements et les processus associés. Il est donc actuellement impossible de prédire avec précision l’impact de tels phénomènes sur l’augmentation du niveau marin global ou sur les modifications de la circulation océanique. Afin de mieux contraindre spatialement et temporellement les mécanismes d’effondrement des courants de glace, nous souhaitons combiner pour la première fois trois approches différentes mais complémentaires. Nous réaliserons une cartographie géomorphologique haute résolution (WP1) associée à une analyse lithologique, stratigraphique et déformationelle (WP2) du lit de paléo-courants de glace instables situés à la périphérie de l’ancienne calotte glaciaire Laurentide. En parallèle, nous combinerons cette approche naturaliste à des expériences de modélisation physique de systèmes glaciaires instables (WP3) que nous développons dans notre laboratoire. En traitant ce sujet d’actualité avec une approche innovante, nous espérons établir la chronologie des évènements et des processus sous-glaciaires intervenant dans la déstabilisation et l’effondrement des courants de glace. D’une part, ce projet nous renseignera sur les caractéristiques et processus d’effondrements intervenus durant la dernière phase de déglaciation du continent nord-américain. D’autre part, nous aurons pour objectif de déterminer des lois semi-empiriques reliant les caractéristiques du drainage sous-glaciaires (efficacité, géométrie), la production d’eau de fonte, la pression de pore, les modifications du substrat sous-glaciaire (érosion, sédimentation et déformation) et la vitesse d’écoulement de la glace. Ces nouvelles données pourront s’intégrer aux modèles numériques de calotte glaciaire existants afin d’inclure les processus d’effondrement des courants de glace dans la dynamique passé et futur des zones englacées.
Coordination du projet
Edouard RAVIER (LABORATOIRE DE PLANETOLOGIE ET GEODYNAMIQUE)
L'auteur de ce résumé est le coordinateur du projet, qui est responsable du contenu de ce résumé. L'ANR décline par conséquent toute responsabilité quant à son contenu.
Partenariat
LPG LABORATOIRE DE PLANETOLOGIE ET GEODYNAMIQUE
Aide de l'ANR 357 636 euros
Début et durée du projet scientifique :
mars 2019
- 48 Mois