Langues Générales d'Amérique du Sud (Quechua, Guarani) XVI et XIX siècles – LANGAS
• LANGUES GENERALES D’AMERIQUE DU SUD : Quechua, Guarani, Tupi (XVIe-XIXe siècles)
La colonisation espagnole et portugaise de l’Amérique du Sud a favorisé la propagation de quelques langues amérindiennes déjà largement diffusées à l’époque antérieure. Pour les besoins de l'évangélisation, elles furent écrites et appelées « langues générales ». LANGAS étudie l’histoire interne (sémantique historique) et externe (histoire sociale) du quechua, guarani et tupi pour renouveler l’anthropologie historique de la région.
Vers une nouvelle philologie des langues indigènes pour renouveler l’anthropologie historique de l’Amérique du Sud
Alors que ces trente dernières années, l’anthropologie historique méso-américaniste a été renouvelée par une « nouvelle philologie » développée à partir des textes primitifs nahuatl et maya, les corpus guarani, quechua et tupi restent largement sous-exploités. <br />Evitant les approches essentialistes qui voudraient voir dans ces documents la présence indiscutable d’une pensée indienne en résistance ou les approches constructivistes qui n’y verraient que la preuve irréfutable d’une occidentalisation profonde, nous voulons sortir du débat résistance/occidentalisation et étudier ces documents pour ce qu’ils sont, c’est-à-dire en tant que témoignages de l’élaboration, certes dans un contexte de domination, d’un langage politique et religieux commun aux différentes composantes de la société coloniale (toutes locutrices de ces langues), une sorte de « middle ground » ou « zone de contact » linguistique, résultat d’accommodations, de stratégies, de tactiques, de métissages et de malentendus mutuels.<br />Le projet LANGAS se propose donc tout à la fois de contribuer à l’histoire sociale de ces langues, donc des sociétés qui les parlaient, et d’exploiter leurs corpus dans la perspective d’une sémantique historique appliquée à leurs vocabulaires politiques, ou, si l’on préfère, d’une histoire des idées politiques au sein du monde indigène. Nos recherches considèrent avec une attention particulière deux étapes : celle de la consolidation et de la standardisation de ces « langues générales » (1580-1650) et celle des grandes transformations politiques qui affectent l’Amérique du Sud entre l’époque des réformes bourboniennes celle de la cristallisation des Etats indépendants (1750-1850).
Trois étapes jalonnent notre travail : Philologie, sémantique historique et anthropologie historique. Une philologie primaire: paléographie, datation et attribution du texte, définition de son appartenance dialectale et de l’étape du développement de la langue qu’il reflète, identification des pratiques : lettrée ou empirique, comparaison critique de ses variantes, translittération en graphie actuelle, analyse des conditions d’écriture et diffusion. La philologie secondaire interprète les documents en tant que témoignages d’une étape d’une histoire culturelle.
Dans la perspective de la sémantique historique appliquée au vocabulaire politique de ces langues, nous dépouillons un grand nombre de textes pour y relever les occurrences et usages des termes clés. Un vaste corpus de textes en langues indigènes, souvent accompagnés de traductions, alimentera le site web LANGAS et un « transformateur de graphies » permettra des recherches lexicales malgré des graphies très hétérogènes. Une bonne analyse peut conclure à des résultats entièrement nouveaux sur les expériences historiques vécues par les populations amérindiennes. Notre recherche s’inscrit dans la perspective et les méthodes plus larges d’une anthropologie historique qui étudie les formes indigènes anciennes d’organisation sociale, politique et religieuse. L’anthropologie aide à intégrer les données fragmentaires que nous livrent les sources historiques et philologiques et à comprendre les mécanismes internes de ces sociétés. La présentation de nos résultats se fera sous la forme d’analyses de textes précis, d’articles monographiques –sur telle ou telle notion–, ou d’un dictionnaire traçant des « cartes » sémantiques et qui, partant du vocabulaire, mettra en lumière certaines des expériences historiques les plus remarquables vécues par les secteurs indigènes des sociétés coloniales de l’Amérique du Sud.
Les résultats concrets et immédiats du projet LANGAS sont au nombre de trois :
1. La création d’un site internet de référence sur les langues générales du XVIe au XIXe siècles, baptisé LANGAS et incluant les sources numérisées (facsimilés) et transcrites de manière à les rendre lisibles et accessibles au plus grand nombre (transcription paléographique, translittération dans la graphie actuelle de chaque langue et traduction).
2. Deux journées d’études à Paris (les 22 et 23 octobre 2012) au cours desquelles nous étudierons à la fois l’origine et l’histoire de la notion de « langues générale » et des notions afférentes, et le vocabulaire politique des proclamations, décrets et manifestes produits dans ces langues à l’époque des indépendances. La première de ces questions donnera lieu à un article collectif en anglais, et la seconde à la publication d’un dossier au sein d’une revue.
3. Un colloque international qui se tiendra à Lima en 2014 et cherchera tout à la fois à contribuer à l’histoire sociale de ces langues à l’époque coloniale et à jeter les bases d’une « nouvelle philologie » sud-américaniste. Ce colloque donnera lieu à la publication d’un ouvrage collectif.
Parmi les langues en danger identifiées par l’UNESCO figurent cinq langues de la famille tupi, sept langues de la famille linguistique guarani et quinze langues de la famille quechua (UNESCO, Atlas interactif et en ligne des langues en danger dans le monde, 2009). En même temps, certaines langues amérindiennes connaissent une forte réhabilitation : la plupart des États sud et nord-américains se définissent depuis les années 1990, dans leurs constitutions, comme des nations pluriculturelles et pluriethniques. Leurs politiques publiques multiculturelles prônent le respect de la diversité linguistique et le droit à s’exprimer dans sa langue maternelle. Par ailleurs la philosophie politique amérindienne, en particulier en quechua, vient nourrir la pensée politique au niveau international (avec des notions telles que « El Buen Vivir ou Sumaq Kawsay, dont l’authenticité et l’interprétation sont problématique).
On semble aujourd’hui découvrir l’importance de ces langues comme si elles avaient toujours été marginalisées et ignorées. Pourtant leur longue histoire est beaucoup plus complexe, bien que toujours subalterne : elles ont déjà eu par le passé un usage politique crucial pour les Espagnols et les Portugais et tout un vocabulaire politique commun aux autorités indigènes et coloniales avait été élaboré, stabilisé et étendu. Nous croyons donc particulièrement important de rendre visible et accessible l’étendue du corpus de documents dans ces langues, de comprendre leur histoire sociale et de faire l’histoire sémantique de leurs vocabulaires politiques. Le projet LANGAS contribue à ces trois objectifs, en s’inscrivant dans une tradition française d’étude des langues amérindiennes, développée depuis les années 1950 à la Sorbonne, l’INALCO et l’IHEAL.
Eventuellement les logiciels informatiques qui permettent de faire des recherches dans des corpus de graphies differentes.
Entre le XVIe et le XIXe siècles, certaines variantes du Quechua, de l'Aymara, du Tupi et du Guarani, déjà présentes sur de vastes étendues géographiques avant la colonisation, se sont imposées et développées comme langues véhiculaires dans les territoires sous domination espagnole et portugaise de l'Amérique du Sud. Ces langues, qualifiées de "générales" à l'époque coloniale ont servi de moyen de communication entre les populations indigènes et les colonisateurs. Pour répondre aux besoins de l'évangélisation, elles sont devenues des langues écrites, donnant naissance à une production textuelle riche et variée. Le projet LANGAS contribue à la recherche anthropologique et historique dans les aires andine et tupi-guarani à travers l’étude et la comparaison de ces textes qui, peu exploités jusqu’à présent, constituent cependant une source d’informations irremplaçables pour la connaissance des sociétés et cultures indigènes coloniales. Le projet LANGAS est centré sur le Guarani et le Quechua. Duex périodes charnières sont explorées : La première, du milieu du XVIe au milieu du XVIIe siècle, est marquée par la standardisation des langues générales et par leur expansion. La seconde période, qui couvre la première moitié du XIXe siècle, est caractérisée par les guerres d’indépendance et par la régionalisation voire l’ethnicisation des langues générales: ces dernières commencent à être désignées comme langues indigènes. Le projet LANGAS se propose de comparer les processus sociaux et politiques qui affectent le Guarani et le Quechua pendant ces deux périodes. Le projet LANGAS étudie le vocabulaire politique élaboré en langues amérindiennes pour caractériser les nouvelles institutions politiques mises en place (coloniales d'une part, républicaines de l'autre).
Coordination du projet
Capucine Boidin (CENTRE NATIONAL DE LA RECHERCHE SCIENTIFIQUE - DELEGATION REGIONALE ILE-DE-FRANCE SECTEUR PARIS A)
L'auteur de ce résumé est le coordinateur du projet, qui est responsable du contenu de ce résumé. L'ANR décline par conséquent toute responsabilité quant à son contenu.
Partenariat
CREDAL CENTRE NATIONAL DE LA RECHERCHE SCIENTIFIQUE - DELEGATION REGIONALE ILE-DE-FRANCE SECTEUR PARIS A
Aide de l'ANR 150 000 euros
Début et durée du projet scientifique :
septembre 2011
- 48 Mois