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26/05/2022

« Les femmes de science sont trop souvent invisibilisées »

L’Agence nationale de la recherche (ANR) s’est dotée en juillet 2020 d’un plan d’action pour l’égalité femmes-hommes et la prise en compte du genre sur la période 2020-2023. Entretien avec Laurence Guyard, sociologue et référente Genre à l’ANR, sur les axes principaux, les progrès accomplis et les actions en cours de réalisation.

Dans quel contexte l’ANR a-t-elle mis en place un plan d’action pour l’égalité femmes-hommes et la prise en compte du genre ?

Laurence Guyard : Un contexte national favorable a progressivement vu le jour, notamment à partir de 2016 avec les annonces de la ministre de l’époque Najat Vallaud-Belkacem lors de la 9ème conférence européenne sur l’égalité femmes-hommes dans l’enseignement supérieur et la recherche (ESR). C’est à ce moment-là que l’Agence s’est engagée à mener des actions pour contribuer à la réduction des inégalités femmes-hommes dans l’ESR, engagement que nous avons formalisé dans le Plan d’action 2017. Ce contexte favorable a été renforcé par la loi de transformation de la fonction publique en 2019, qui exige des plans d’action dédiés au sein des organismes et des établissements de l’ESR.

Dans ce contexte, nous avons souhaité bénéficier d’un accompagnement technique pour élaborer notre plan d’action égalité femmes-hommes, c’est pourquoi nous sommes devenus partenaire du projet européen Gender-SMART coordonné par le Cirad1 qui vise à implémenter des plans d’action dédiés dans les organismes partenaires. Nous avons tout d’abord mené au sein de l’Agence un important travail d’auto-évaluation de janvier à juillet 2019, travail prévu dans le cadre du projet Gender-SMART. Cette démarche collaborative nous a permis de structurer le plan d’action genre.

Quels axes de travail avez-vous identifiés pour la période 2020-2023 ?

Laurence Guyard : Pour l’élaboration de ce plan, nous avons travaillé en étroite collaboration avec le comité exécutif. Le soutien très marqué de notre PDG Thierry Damerval a été déterminant car si cet engagement n’est pas porté avec conviction par la direction générale, cela peut complexifier sa bonne mise en œuvre. Notre plan est organisé autour de 3 axes, le premier concerne la culture et l’organisation de l’Agence. Le second axe porte sur la gestion des ressources humaines (RH) pour lequel nous avons étudié, avec la direction des RH, les indicateurs du bilan social, la procédure de recrutement ou encore la politique de rémunération. Enfin, le troisième axe concerne le financement de la recherche, notre cœur de métier. Nous avons travaillé avec la cellule Etudes, analyses et impact de l’ANR pour identifier, à partir des analyses menées depuis 2017 sur les projets déposés, sélectionnés et financés de l’Appel à projets générique (AAPG), l’existence de potentiels biais de genre dans l’évaluation.

Ce premier travail d'auto-évaluation n’a pas révélé d’écarts majeurs entre les femmes et les hommes, que ce soit au niveau de l’évaluation des projets, de l’organisation interne ou des RH. Il nous a permis de faire le point sur les actions déjà en place et de définir celles à mettre en œuvre.

Quels sont les leviers majeurs pour lutter contre les inégalités et réduire les biais de genre ?

Laurence Guyard : La production d’analyses sur les projets de recherche doit être systématisée car il faut constamment veiller à ce que des biais ne viennent pas s’insérer dans nos processus, et la recherche systématique de la parité dans les comités d’évaluation (relative aux communautés scientifiques), à laquelle nous veillons à l’ANR, ne garantit pas l’absence de stéréotypes. Nous avons ainsi poursuivi notre travail d’analyse sur les données de l’AAPG 2020 et de l’AAPG 2021. La production d’analyses sur la gestion des RH est également un levier essentiel pour identifier des éventuels écarts et être en mesure de les corriger. C’est pourquoi nous avons mené des analyses sur la rémunération à l’embauche ou sur l’attribution des promotions et des primes, restituées en interne et figurant dans le bilan social.

Un autre levier essentiel concerne l’intégration de la dimension genre/sexe dans les travaux de recherche, un enjeu encore très mal compris. Cette dimension fait partie de l’intégrité scientifique et de la responsabilité sociale des sciences, il convient d’anticiper les conséquences potentielles des résultats de recherche. L’exemple en biologie est très parlant : le développement de médicaments à destination de la population générale nécessite de conduire des essais cliniques chez les mâles et les femelles. Le fait d’être référente Genre et également référente Déontologie et Intégrité scientifique à l’ANR m’aide à avoir une approche globale sur cet enjeu, en des termes scientifiques qui peuvent recevoir une certaine écoute et une compréhension. Après une phase de test sur l’AAPG 2021, lors de laquelle les coordinateurs et les coordinatrices de projet devaient décrire la façon dont ils intègrent cette dimension à leurs travaux, nous sommes parvenus à inscrire la prise en compte de cette dimension comme critère d’évaluation en étape 2 de l’AAPG 2022. Aussi, afin de réfléchir collectivement sur ces questions, nous avons organisé en collaboration avec le Cirad un colloque sur le genre en recherche, portant sur les biais dans l’évaluation et ceux dans la production des savoirs. Toutes les communautés scientifiques et statutaires étaient représentées parmi les un peu plus de 500 participant.e.s. Un ouvrage collectif rassemblant notamment les principales contributions du colloque est en cours d’écriture sous la co-direction de l’ANR et du Cirad.

La sensibilisation et la formation des évaluateurs et des agents en interne aux notions et aux enjeux relatifs à l’égalité de genre représentent également un levier majeur. Nous formons actuellement les présidentes et les présidents de comité, et souhaitons élargir les formations à l’ensemble des membres de comités. Nous avons élaboré une formation dédiée pour le personnel de l’ANR, que nous proposerons très prochainement. Nous avons aussi rédigé et partagé en interne un guide de communication inclusive sans stéréotype de genre, non prescriptif, qui doit nous amener tous et toutes à considérer et à réfléchir à ces notions.

La valorisation des femmes de science, trop souvent invisibilisées, constitue de plus un levier majeur intégré au plan d’action genre de l’ANR. Dans la continuité de nos actions engagées dès 2017, la collection de vidéos « Femmes de science » a été enrichie par de nouvelles interviews. L’ANR a en effet à cœur de valoriser les chercheuses dont le projet est financé par l’Agence ainsi que celles qui participent à nos processus d’évaluation en tant que présidentes de comité.

Enfin, la prévention et le traitement des cas de harcèlement sexuel ou de sexisme est un levier important, c’est pourquoi l’ANR a mis en place une procédure dédiée de signalement et de traitement des cas, en complément d’enquêtes menées régulièrement en interne.

En somme, près de 70% des actions inscrites au Plan d’action genre de l’ANR ont été réalisées, ce qui est positif.

Dans quelles mesures le projet Gender-SMART a-t-il contribué au plan d’action genre de l’ANR ?

Le plan d’action s’est nourri de la collaboration au sein du projet Gender-SMART, et vient alimenter en retour ce projet grâce aux retours d’expériences sur les actions mises en œuvre. Dans le cadre de Gender-SMART nous avons contribué avec Angela Zeller, chargée d'études Genre et chargée du projet à l’ANR, à plusieurs productions importantes notamment un livrable sur les biais de genre et un second sur des recommandations stratégiques pour intégrer la dimension genre dans les documents des institutions. Ces productions, destinées aux organismes de recherche et aux organismes de financement de la recherche au niveau européen, seront mises à disposition avant la fin du projet en 2022. A ce titre, notre formation en sociologie et notre spécialisation dans le domaine représente une plus-value au sein du consortium pour travailler les questions de genre inscrites dans des mécanismes et comportant des enjeux très complexes.

Sur quels axes travaillez-vous actuellement ?

Laurence Guyard : Nous avons déposé un dossier de candidature en vue d’obtenir le label Egalité certifié par l’afnor qui offrira une visibilité et une reconnaissance de l’engagement de l’ANR, et permettra d’inscrire celui-ci dans le temps. Nous souhaitons également obtenir le label Diversité, dans la continuité de nos actions menées.

Nous poursuivons actuellement la rédaction d’un retour d’expérience suite à l’analyse de la phase de test d’intégration de la dimension sexe/genre dans la rédaction des projets déposés à l’AAPG 2021. Ce retour d’expérience viendra nourrir la réflexion sur la manière dont nous pourrons décliner cette démarche pour l’ensemble de nos appels à projets.

Nous avons de plus expérimenté un dispositif de tutorat interne en 2019, proposé en priorité aux collaboratrices de l’ANR souhaitant effectuer une mobilité ascendante. Nous souhaitons poursuivre cette démarche et l’étendre à du mentorat avec des personnes extérieures à l’ANR pour permettre aux collaboratrices d’ouvrir leur réseau professionnel.

 
Laurence Guyard est sociologue, référente Genre et également référente Déontologie et intégrité scientifique à l’ANR.

 

1 : Le Cirad est l'organisme français de recherche agronomique et de coopération internationale pour le développement durable des régions tropicales et méditerranéennes. Il coordonne le projet européen Gender-SMART qui regroupe 9 partenaires dont l’ANR, pour implémenter des plans d’action genre dans les organismes.

Propos recueillis par Marion Courant

En savoir plus :

L’engagement de l’ANR pour l’égalité femmes-hommes et la prise en compte du genre

Le guide de communication inclusive sans stéréotype de genre

Le plan d’action de l’ANR pour l’égalité femmes-hommes et la prise en compte du genre 2020-2023

Les analyses femmes et hommes de science dans l’AAPG

Les portraits vidéos de femmes de science

Le site internet du projet Gender-SMART

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