Allergies : un vaccin thérapeutique pour éviter les formes les plus graves

Par Anne-Sophie Boutaud

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Mis à jour le 29/04/2026

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29/04/2026

Allergies : un vaccin thérapeutique pour éviter les formes les plus graves

Près de 30 % de la population souffre aujourd’hui d’allergies, qu’elles soient d’origine alimentaire, respiratoire ou médicamenteuse. D’ici 2050, elles pourraient toucher près d’une personne sur deux. Dans le cadre des projets ANR AllergyVACS et AllergyVACS2, Laurent Reber, directeur de recherche Inserm à l’Institut Toulousain des Maladies Infectieuses et Inflammatoires et responsable de l’équipe Asthme, allergie et immunothérapies, développe en collaboration avec l’entreprise française Néovacs un vaccin susceptible de prévenir certaines maladies allergiques, et notamment leurs manifestations les plus graves. 

Si les vaccins ont permis de réduire considérablement la prévalence de graves maladies infectieuses, comme la variole, la poliomyélite, la diphtérie ou encore la rougeole, nos sociétés sont aujourd’hui confrontées à l’augmentation d’autres pathologies, comme les cancers, les maladies auto-immunes ou les allergies. « L’un des grands enjeux actuels est donc d’élargir le champ de la vaccination à ces maladies non infectieuses. » relève Laurent Reber, spécialiste des pathologies allergiques. Le chercheur, avec l’équipe de Pierre Bruhns à l’Institut Pasteur et en collaboration avec Néovacs, ont ainsi nourri une idée originale : faire produire par l’organisme lui-même des anticorps capables de neutraliser les immunoglobulines E, ou IgE, dont la liaison à un allergène déclenche une cascade de réactions chez les sujets allergiques. Dans le cadre des projets ANR AllergyVACS, lancé fin 2018, et AllergyVACS2, initié début 2025, ils ont développé des candidats vaccins thérapeutiques contre certaines maladies allergiques, notamment l’asthme allergiques et le choc anaphylactique.

Quand le système immunitaire s’emballe

Une allergie est une réaction excessive du système immunitaire face à des substances, des allergènes, la plupart du temps inoffensives. Les plus fréquents sont les allergènes respiratoires, qui touchent environ 30 % des adultes (acariens, pollens, poils d’animaux, moisissures). Les allergies alimentaires concernent près de 10 % des adultes, avec des aliments comme le lait de vache, les arachides, le kiwi, la banane ou le céleri. D’autres réactions peuvent être liées à des médicaments (antibiotiques, anti-inflammatoires), à des allergènes de contact (nickel, latex) ou encore aux venins d’insectes (abeilles, guêpes, frelons). Les allergies peuvent aussi se manifester par un asthme allergique pour 7 à 10 % de la population, mais aussi par des rhinites, des conjonctivites, de l’urticaire ou des dermatites atopiques.

Les principaux coupables ? Les immunoglobulines E, ou IgE, les anticorps de l’allergie. Chez une personne allergique, les IgE reconnaissent un allergène et se fixent à la surface de cellules immunitaires, les mastocytes et les basophiles. Lors d’un nouveau contact avec l’allergène, la machine s’emballe. Ces cellules s’activent très rapidement et libèrent des médiateurs comme l’histamine, à l’origine des symptômes allergiques : les yeux qui coulent, le nez qui gratte, des crises d’éternuement, des difficultés respiratoires et dans de rares cas, un choc anaphylactique, sa manifestation la plus grave où tous les symptômes allergiques apparaissent alors en même temps.

Face à une « épidémie » d’allergies, des traitements encore limités

« L’augmentation des allergies à l’échelle mondiale est étroitement liée à l’industrialisation de nos sociétés. On observe d’un côté une diminution de l’exposition aux agents infectieux, et de l’autre une augmentation de l’exposition aux polluants et aux détergents. Ces changements contribuent à déréguler le système immunitaire, qui bascule vers des réponses favorisant les allergies. » explique Laurent Reber, pour qui nous faisons désormais face à une « épidémie » d’allergies. Le changement climatique et ses conséquences entrent aussi en jeu : la saison des pollens s’est allongée d’une à deux semaines, augmentant de fait la durée d’exposition des populations à ces allergènes.

En dépit de leur forte prévalence, il n’existe pas aujourd’hui de traitement efficace à long terme pour la plupart des allergies. La majorité des traitements disponibles aujourd’hui sont symptomatiques et reposent sur des antihistaminiques ou des corticoïdes pour atténuer les réactions allergiques. La désensibilisation, qui consiste à exposer progressivement le patient à l’allergène afin d’induire une tolérance à long terme, fonctionne dans certains cas mais reste inefficace pour de nombreuses allergies. Plus récemment, des anticorps monoclonaux, comme l’omalizumab, ciblant les IgE, peuvent être utilisés, notamment dans l’asthme sévère. Très efficaces, leur coût reste élevé et ils nécessitent des injections régulières, toutes les deux à quatre semaines. « Le principal problème est que les traitements actuels ne s’attaquent pas à la cause profonde de l’allergie : ils contrôlent les symptômes, mais ne modifient pas durablement la réponse immunitaire. C’est justement ce constat qui nous a poussés à explorer des approches vaccinales, capables d’agir sur le long terme. » souligne Laurent Reber.

De premiers résultats chez la souris encourageants

En 2017, les chercheurs entrent en contact avec la société Néovacs qui développait déjà des approches de type vaccinal ciblant certaines protéines endogènes. « Pouvait-on appliquer ces technologies à certaines allergies, comme l’asthme allergique ou les allergies alimentaires ? » s’interroge alors Laurent Reber. Les chercheurs développent un vaccin conjugué1 associant un fragment d’IgE à une forme mutée (non-toxique) de la toxine diphtérique, CRM197, déjà utilisée dans d’autres vaccins. Cette combinaison permet de déclencher une réponse immunitaire efficace : l’organisme produit des anticorps non seulement contre la protéine porteuse, mais aussi contre les IgE. Ces anticorps vont ensuite neutraliser les IgE responsables des réactions allergiques.

Testé chez des souris transgéniques produisant des IgE humaines, le vaccin a induit, dès un mois après injection, une production d’anticorps anti-IgE et une diminution massive des IgE libres circulantes. Cet effet s’est maintenu pendant toute l’année de suivi. Les chercheurs ont également testé le vaccin sur des modèles murins d’anaphylaxie. Cette réaction allergique systémique extrêmement sévère, liée à une activation massive des mastocytes, peut entraîner simultanément des troubles digestifs, cardiovasculaires et respiratoires, constituant une urgence vitale. Dans ce cas, les antihistaminiques sont inefficaces, et seule une injection immédiate d’adrénaline permet de stopper la réaction. Durant une année là-aussi, toutes les souris vaccinées ont été protégées des chocs anaphylactiques, contrairement aux animaux non vaccinés.

Ces premiers résultats ouvrent la voie à de premiers essais cliniques qui permettront aussi d’évaluer la durée de protection chez l’humain et la nécessité de rappels. Reste toutefois un défi majeur : identifier les patients à risque. « Nous disposons de très peu de biomarqueurs fiables. Certaines allergies, comme celles aux arachides ou aux venins d’insectes, sont associées à un risque plus élevé, mais cela reste difficile à prédire. Des patients avec peu d’IgE peuvent faire des réactions sévères, et inversement. » Bloquer les IgE, qui jouent aussi un rôle dans la défense contre certains parasites, présente-t-il des risques ? « Nous disposons d’un recul de plus de 20 ans avec des anticorps anti-IgE utilisés chez l’homme, et aucun effet secondaire majeur n’a été observé dans ce contexte. Cela nous rassure sur la sécurité de cette stratégie ».

Vers des vaccins à ARN messager

Le projet AllergyVACS s’est prolongé dans une seconde phase, avec AllergyVACS2, centré sur les IgE et sur le développement de vaccins à ARN messager. « La pandémie de COVID-19 a profondément transformé le domaine de la vaccination. Les vaccins à ARN messager permettent de produire des vaccins plus rapidement, à moindre coût, et avec une grande flexibilité. Dans notre cas, cela nous permet de concevoir plus facilement différentes versions du vaccin, afin d’optimiser sa sécurité et son efficacité, explique Laurent Reber. Nous avons donc démontré la preuve de concept, mais il reste plusieurs étapes importantes. Nous devons notamment l’optimiser afin d’éviter certaines réponses immunitaires non souhaitées, et finaliser son passage au format ARN messager. L’objectif est ensuite de sélectionner les meilleurs candidats pour un développement clinique ». Et si ces premiers résultats se confirmaient chez l’humain, ces nouveaux vaccins thérapeutiques pourraient marquer un tournant en agissant durablement sur les causes des allergies, et non plus seulement sur leurs symptômes.

En savoir plus

Le projet AllergyVACS  

Le projet AllergyVACS2 - Développement d'un vaccin ARN ciblant les IgE pour le traitement des maladies allergiques 

1 E. Conde et coll. A vaccine targeting human IgE induces long-term protection against anaphylaxis in humanized mice. Science Translationnal Medicine, 3 décembre 2025 ; DOI : 10.1126/scitranslmed.ads0982

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