Legs colonial et outre-mer autochtones : Kanak de Nouvelle-Calédonie, Amerindiens de Guyane et Ma'ohi de Polynésie face à deux institutions de la République Française (justice, école). – AUTOCHTOM
Sortir du colonial ? Trajectoires « autochtones » dans l’outre-mer français
Ce projet examine la question du legs colonial en France à partir du cas méconnu des populations se revendiquant de l’autochtonie politique dans l’outre-mer français : Amérindiens et Noirs-Marrons de Guyane, Kanak de Nouvelle-Calédonie et Ma'ohi de Polynésie. Il analyse le rapport de ces populations à deux institutions-clés de l'Etat (post)colonial français (justice et école), afin d'appréhender concrètement les continuités et les ruptures entre l’époque coloniale et la situation contemporaine.
Le « legs colonial » au prisme de la justice et de l’école : Guyane, Nouvelle-Calédonie, Polynésie française
Vue de métropole, la marginalité des populations «autochtones« au sein d’un outre-mer lui-même intrinsèquement périphérique contraste avec le surgissement périodique d’épisodes violents : affrontements de 1984-1988 en Nouvelle-Calédonie, émeutes de Faa’a-Tahiti (1995), Cayenne (1996) et Nouméa (2009), mouvement guyanais contre la « pwofitasyon » (2008-09), etc. Au-delà de leur caractère conjoncturel, ces événements sont révélateurs de tensions sociales structurelles, dont attestent de nombreux indicateurs (vie chère, chômage, pauvreté, échec scolaire, taux d’incarcération, illettrisme, etc.).<br />Dans les discours scientifiques comme dans le sens commun, l’étiologie de cet état de fait mobilise l’héritage du passé colonial de façon paradoxale : soit il est présenté comme constituant le principal élément explicatif des difficultés contemporaines ; soit il est au contraire totalement oblitéré et considéré comme non pertinent, au nom des décennies qui nous séparent désormais du temps des colonies. Dans les deux cas, aucune analyse empirique ne vient étayer ces discours surplombants. On ignore ce qu’il est concrètement advenu des rapports sociaux établis pendant la colonisation, depuis l’accès au statut de département d’outre-mer (Guyane) ou de territoire d’outre-mer (Nouvelle-Calédonie, Polynésie) en 1946. Quelles seraient les modalités effectives de la transmission d’un « passif » colonial d’une génération à l’autre ?<br />Pour répondre à ces questions, nous avons resserré notre champ d’investigation à deux institutions – souvent invoquées mais rarement analysées – auxquelles Amérindiens, Noirs-Marrons, Kanak et Ma’ohi sont confrontés : l’école et la justice. De fait, ces deux administrations se révèlent à la fois fondamentales dans la définition historique de la condition indigène, et centrales dans les expériences contemporaines des autochtones. Notre recherche se focalise surtout sur les «points de rencontre« entre ces institutions et les individus perçus comme autochtones.
Notre démarche de recherche est doublement comparative : entre 3 terrains (Nouvelle-Calédonie, Polynésie, Guyane) et 2 institutions (justice et école). Elle est articulée à l'étude des «points de rencontre« entre institutions et individus, au croisement de l'ethnographie de terrain et du travail sur archives, selon deux approches complémentaires :
- Par l'analyse des dispositifs institutionnels («de haut en bas«) : nous souhaitons examiner les transformations historiques des dispositifs scolaires et judiciaires à destination des autochtones ; les formes contemporaines de prise en compte des spécificités autochtones par ces deux administrations ; et les tensions, enjeux et conflits soulevés par la question de «l'adaptation« locale de l'école et de la justice.
- Par l'analyse des expériences autochtones («de bas en haut«) : nous étudions les traces historiques de l'«agencéité« autochtone face à l'école et à la justice ; les réceptions, réappropriations et usages contemporains des dispositifs scolaires et judiciaires ; enfin les formes alternatives de règlements des conflits (justice) et de transmission des savoirs (école) en dehors des cadres institutionnels.
Nous menons donc six enquêtes de terrain (sur l'école et la justice en Nouvelle-Calédonie, Polynésie française et Guyane), pour ensuite réaliser des analyses comparatives. Plutôt que de déployer un dispositif d'enquête identique et interchangeable sur chaque terrain, nous privilégions des recherches localisées offrant des éclairages divers sur une même problématique générale.
Sur nos trois terrains, les spécialistes de la justice et de l’école résument le plus souvent la question du legs colonial à celle de « l’adaptation » des institutions aux cultures autochtones. Or la prise en compte de la « coutume » en justice, fluctuante selon les lieux et les individus, soulève en pratique de grandes tensions entre culturalisme et assimilationnisme. Quant à « l’école coloniale » (avant 1946), il s’agissait en réalité d’une école différencialiste « adaptée » (à la sujétion indigène) et non assimilationniste comme l’affirment aujourd’hui les tenants de l’adaptation, ce qui interroge la notion même de « post-colonial »
Si le « point aveugle » que constituaient la Guyane, la Nouvelle-Calédonie et la Polynésie dans les débats français sur l’héritage colonial a justifié au début des années 2010 l’élaboration de notre projet, les quatre riches années de travail collectif vécues dans le cadre du programme AUTOCHTOM (2014-2018) ont eu pour effet de donner une véritable visibilité académique à nos recherches et à nos terrains à l’échelle nationale mais aussi internationale (notamment en Amérique Latine où les cas ultramarins français que nous avons présentés entrent fortement en résonnance avec les questions autochtones locales). Les dynamiques scientifiques et « grand public » que nous avons initiées au sein des sociétés ultramarines et dans le monde académique, font de nous des acteurs désormais importants des débats sur l’héritage colonial dans l’outre-mer, voire plus largement en France. En témoignent les fréquentes sollicitations dont nous avons fait l’objet de la part des médias ultramarins ou métropolitains ou des institutions étatiques centrales (Administration pénitentiaire, Commission consultative des Droits de l’Homme, etc.). Tout au long du projet, cette montée en puissance de l’équipe AUTOCHTOM s’est trouvée renforcée au fil d’une actualité politique de plus en plus « chaude » sur nos trois terrains, depuis la réinscription de la Polynésie sur la liste de l’ONU des pays à décoloniser jusqu’au prochain référendum d’autodétermination en Nouvelle-Calédonie de novembre 2018, en passant par les grandes grèves de Guyane du printemps 2017.
Ce projet a débouché sur 47 publications scientifiques, 70 communications scientifiques et 50 actions de diffusion, dont de nombreuses interventions publiques et médiatiques en Guyane, Nouvelle-Calédonie et Polynésie. Parmi les réalisations collectives majeures, on compte 4 sessions de conférences internationales, 2 journées d’études, 1 ouvrage collectif, 2 numéros spéciaux de revue, ainsi que le colloque international de clôture et l’ouvrage collectif qui en découlera (en cours d’écriture).
Souvent réduite aux débats mémoriels sur l’esclavage, la question du « legs colonial » dans l’outre-mer français renvoie également à la situation des anciens indigènes colonisés devenus citoyens, restés sous souveraineté française à l’issue de la vague des indépendances des années 1960 et jusqu’à aujourd’hui. Sont concernés les Mahorais de Mayotte, les insulaires de Wallis-et-Futuna, les Kanak de Nouvelle-Calédonie, les Ma’ohi de Polynésie française et les Amérindiens de Guyane. Ces trois derniers groupes se revendiquent en outre de la catégorie politique et juridique de « peuples autochtones » telle qu’elle a émergé en droit international aux Nations-Unies depuis trente ans.
Vue de métropole, la marginalité des autochtones au sein d’un outre-mer lui-même intrinsèquement périphérique contraste avec le surgissement périodique d’épisodes violents : affrontements de 1984-1988 en Nouvelle-Calédonie, émeutes de Faa’a-Tahiti (1995), Cayenne (1996) et Nouméa (2009), mouvement guyanais contre la « pwofitasyon » (2008-09), etc. Au-delà de leur caractère conjoncturel, ces événements sont révélateurs de tensions sociales structurelles, dont attestent de nombreux indicateurs (vie chère, chômage, pauvreté, échec scolaire, taux d’incarcération, illettrisme, etc.).
Dans les discours scientifiques comme dans le sens commun, l’étiologie de cet état de fait mobilise l’héritage du passé colonial de façon paradoxale : soit il est présenté comme constituant le principal élément explicatif des difficultés contemporaines ; soit il est au contraire totalement oblitéré et considéré comme non pertinent, au nom des décennies qui nous séparent désormais du temps des colonies. Dans les deux cas, aucune analyse empirique ne vient étayer ces discours surplombants. On ignore ce qu’il est concrètement advenu des rapports sociaux établis pendant la colonisation, depuis l’accès au statut de département d’outre-mer (Guyane) ou de territoire d’outre-mer (Nouvelle-Calédonie, Polynésie) en 1946. Comment appréhender les continuités et les ruptures entre la condition indigène de l’époque coloniale et la condition autochtone d’aujourd’hui ? Quelles seraient les modalités effectives de la transmission d’un « passif » colonial d’une génération à l’autre ?
Notre recherche a pour ambition de répondre à ces questions en produisant une analyse comparative du rapport à l’Etat (post)colonial des « autochtones de la République » à partir d’enquêtes ethnographiques et socio-historiques empiriquement fondées. Pour cela, nous proposons de resserrer notre champ d’investigation à deux institutions-clés – souvent invoquées mais rarement analysées – auxquelles Amérindiens, Kanak et Ma’ohi sont confrontés : l’école et la justice. De fait, ces deux administrations se révèlent à la fois fondamentales dans la définition historique de la condition indigène, et centrales dans les expériences contemporaines des autochtones.
A l’originalité d’une double démarche comparative (entre trois terrains et deux institutions) s’ajoute le caractère novateur d’un projet reposant sur l’étude minutieuse des « points de rencontre » entre institutions et individus, au croisement de l’ethnographie de terrain et du travail sur archives, selon deux approches complémentaires : à partir des représentations et des pratiques des administrations scolaire et judiciaire vis-à-vis de ces « publics autochtones » (« de haut en bas ») ; et à partir des expériences et stratégies des individus confrontés à ces dispositifs institutionnels (« de bas en haut »).
De l’ambition analytique de ce projet découlent un dispositif d’enquête innovant et une organisation résolument collective de la recherche et de la comparaison. Notre équipe réunit six chercheurs de 34 à 42 ans, d’horizons disciplinaires variés (anthropologie, sociologie, science politique, histoire), spécialistes du fait colonial et des questions scolaires et judiciaires, et disposant d’une solide expérience des terrains guyanais, calédonien et polynésien.
Coordination du projet
Benoît TRÉPIED (Institut de recherche interdisciplinaire sur les enjeux sociaux. Sciences sociales, politique, santé)
L'auteur de ce résumé est le coordinateur du projet, qui est responsable du contenu de ce résumé. L'ANR décline par conséquent toute responsabilité quant à son contenu.
Partenariat
Iris UMR8156 Institut de recherche interdisciplinaire sur les enjeux sociaux. Sciences sociales, politique, santé
Aide de l'ANR 166 998 euros
Début et durée du projet scientifique :
janvier 2014
- 42 Mois
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