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Christianisation et interactions religieuses en Éthiopie du VIe au XIIIe siècle : approches comparées avec la Nubie et l’Égypte – EthioChrisProcess

Processus de christianisation et interactions religieuses en Ethiopie. Approches comparées avec l'Egypte et la Nubie

Ce projet d’histoire et d’archéologie vise à étudier la christianisation de l’Éthiopie comme un processus, en analysant la période qui s’étend depuis l’introduction du monachisme (à partir du VIe s.) jusqu’au règne d’une dynastie de saints-rois (XIe-XIIIe s.). Il s’agit de comprendre le passage d’une religion officielle mais minoritaire à une religion partagée par un nombre croissant de personnes et les transformations politiques, économiques et sociales engendrées par ce processus.

Enjeux et objectifs

EthioChrisProcess se situe dans un mouvement de renouveau de la recherche sur l’histoire éthiopienne et l’histoire de l’Antiquité tardive autour de la mer Rouge, tout en proposant de décaler le regard sur la christianisation, dans le temps et d’un point de vue thématique. L’idée est de s’intéresser aux effets de la christianisation en termes sociaux et politique, sur le temps long, depuis le VIe siècle jusqu’au XIIIe siècle. C’est précisément sur cette période que les études sont les moins nombreuses, du fait de la disparition des monnayages et des inscriptions et de la très faible densité de manuscrits. <br />Il s’agit d’analyser la cohabitation avec d’autres religions dans une dimension spatiale mais aussi culturelle et les transformations économiques et sociales liées au développement des communautés monastiques. L’approche envisagée vise notamment à ériger les vestiges archéologiques comme des documents à part entière de l’histoire de la christianisation. Le croisement entre données textuelles et données archéologiques, certes compliqué, est l’une des méthodes qui s’est révélée parmi les plus fructueuses ces dernières années pour compenser en particulier le manque de sources textuelles. <br />Le projet fait appel aux sciences de l’érudition et plus généralement aux humanités (épigraphie, numismatique, histoire des textes et archéologie), ainsi qu’aux humanités numériques (base de donnée en ligne de documents d'archives, encodés en XML/TEI). Il croise chacun de ces champs disciplinaires pour envisager la christianisation à des échelles autres que celle du pouvoir, propose de décloisonner les historiographies de l’islamisation et de la christianisation, et ouvre à la comparaison la christianisation éthiopienne avec les processus à l’œuvre dans les régions voisines, en Nubie et en Égypte.

Le projet se déploie autour de trois types d’enquêtes :
- Le premier vise à éclairer trois moments différents du processus de christianisation – au VIIe, au IXe-Xe et au XIe-XIIe s. –, au cours desquels se cristallisent des interactions religieuses, en faisant appel à des registres documentaires variés : sources épigraphiques, documentation manuscrite, numismatique, iconographique, vestiges archéologiques, sources arabes. Elle interroge en particulier la question du déclin du royaume d’Aksum, articulé aux transformations religieuses qui se produisent en Éthiopie dans le dernier tiers du premier millénaire. Des études circonscrites visent de faire le point sur la christianisation et les réactions au processus de christianisation, les premiers contacts avec l’islam, le déclin d’Aksum.
- Le second type d’enquêtes envisage également toute la période, en abordant la question de la christianisation par le biais du développement du monachisme, en s’intéressant aux circulations de textes et d’images entre Égypte, Nubie et Éthiopie. Et de manière générale, vise à intégrer les régions voisines de l’Ethiopie, également christianisées puis islamisées, afin de proposer des comparaisons sur la manière dont les interactions religieuses ont touché ces sociétés.
- Le troisième type d’enquêtes se fonde sur une approche archéologique. Il s’agit de repérer les mutations et les interactions religieuses d’un point de vue matériel, en s’intéressant aux conversions de lieux de culte et aux transformations des pratiques funéraires. Deux ensembles ont été sélectionnés : celui de Nazret Maryam et celui de Lalibala. Ces deux sites ont été choisis pour les informations qu’ils peuvent apporter sur les transformations de sites non-chrétiens en sites chrétiens, ou sur les superpositions de sanctuaires. Une troisième enquête concerne les tumuli de la culture Shay, qui sont des sépultures le plus souvent collectives, relevant de cultes païens mais témoignant d’une christianisation progressive.

Une grande partie des travaux menés ces derniers mois ont permis des avancées importantes du point de vue l'archéologie. Tout d'abord, les vestiges d’une importante communauté égypto-éthiopienne installée à Maryam Nazret, ont été mis au jour. Ce site n’était connu que par des textes signalant l’édification en ces lieux d’une église par le chef de l’église éthiopienne au XIIe siècle. Deux chantiers différents ont été ouverts et ont révélé deux églises particulièrement bien préservées. La première correspond vraisemblablement à celle mentionnée dans les textes, comme une construction du XIIe siècle. Des murs en élévation, entièrement recouverts d’enduit, ont été découverts, ainsi que des seuils en bois. Elle relève en tout point d’un style architectural bien connu à l’époque fatimide pour les églises coptes. Une seconde église, a également fait l’objet de premiers sondages, révélant une architecture similaire à la grande église du XIIe siècle. Les prospections ont signalé d’autres bâtiments qui laissent entrevoir une petite cité organisée autour de ces églises.
Par ailleurs, sur le site de Lalibela, une structure d’habitat monumental antérieur au creusement des églises au XIIIe siècle, a été mis au jour. Ce qui vient considérablement changer notre regard sur ce site et sur la christianisation de la région. Les aménagement sont datés des Xe-XIe siècles. Des foyers, de la céramique, des restes de consommation de faune confirment qu’il s’agit d’un site d’habitat élitaire. L’élite qui occupait les lieux au XIe siècle partage de nombreux points communs avec une culture identifiée plus au sud de Lalibela, la culture Shay, que l'on connaît par ses pratiques funéraires, non chrétiennes.
Les résultats obtenus à Lalibela et à Maryam Nazret permettent donc à la fois de repenser la christianisation et son déroulement dans le temps, tout en mettant en évidence des structures ecclésiastiques jusque-là inconnues, avec la présence d'un siège épiscopal.

Au cours des prochains 18 mois, les recherches sur le terrain vont se poursuivre, pour tenter de mieux comprendre la superposition des lieux de culte à Maryam Nazret et à Lalibela, dans la mesure où dans les deux cas, les occupations relèvent de différentes phases et de cultures vraisemblablement très différentes.
Le travail sur la base de données des archives manuscrites a débuté en 2019, mais il produira ses fruits au cours de l'année 2020. Une fois les documents des manuscrits des évangiles de Dabra Libanos et Abba Garima encodés, traduits et analysés, l'équipe sera en mesure de mieux comprendre l'évolution de ces deux communautés monastiques, son rapport au foncier et la manière dont la main mise sur le foncier a contribué à transformer les sociétés vivant sur ces terres, notamment d'un point de vue religieux.
Les interactions avec l'islam seront également à analyser de plus près. Pour le moment, ce sont les interactions entre chrétiens et païens qui ont été le mieux documentées par le projet. Mais quelques documents permettent d'informer autrement aussi les relations entretenues entre communautés chrétiennes et musulmanes aux XIe et XIIe siècles. Sur ce sujet, la recherche devrait montrer le rôle déterminant du califat fatimide dans ces relations.
La publication des proceedings de l'atelier de recherche international organisé en juillet 2019, sur une approche comparée des évêques et évêchés entre Egypte, Nubie et Ethiopie sera également menée à bien dans les prochains mois. Elle débouchera sur l'organisation d'un autre atelier de recherche avec une perspective comparée, portant cette fois-ci sur le monachisme et la question de la christianisation.

Communications à la 20e conférence internationale des études éthiopiennes (Mekele, octobre 2018)
• BOSC-TIESSÉ C., DERAT M.-L., “History and archaeology of Lalibela in the “longue durée”: a site in constant evolution”.
• DERAT M.-L., FRITSCH E

Le projet EthioChrisProcess vise à étudier la christianisation de l’Éthiopie comme un processus, en s’intéressant à la période postérieure à la conversion initiale du souverain, en proposant d’analyser la « seconde christianisation » comme une phase qui s’étend sur plusieurs siècles, depuis l’introduction du monachisme (à compter du VIe s.) jusqu’au règne d’une dynastie de saints-rois, les Zagwé (XIe-XIIIe s.). Le choix de cette borne chronologique s’explique par le fait que ces souverains instaurent un véritable gouvernement chrétien en Éthiopie, orientant les largesses royales et les richesses du royaume vers les donations pieuses. Il s’agit de mieux comprendre le passage d’une religion officielle, qui ne concernait qu’une minorité du royaume aksumite à une religion partagée par un nombre croissant de personnes et les transformations politiques, économiques et sociales que ce processus a engendré. Les trois entrées pour saisir ce processus sont : la prise en compte des relations entre païens, chrétiens et musulmans ; l’étude du développement monastique, comme moteur de la christianisation, et du modèle monastique adopté, comme facteur de choix sociétaux ; l’analyse des transformations économiques et sociales induites par l’introduction du monachisme. Pour se donner les outils de réflexion et des points de comparaison, ce projet sur la christianisation de l’Éthiopie et les interactions religieuses doit prendre en compte les travaux menés sur des espaces voisins, en Égypte et en Nubie (actuel Soudan), au sujet de l’impact économique et social du développement du monachisme, sur les mutations des pratiques telles que les pratiques funéraires, sur les interactions avec les païens et les musulmans à partir notamment de l’analyse des transformations des lieux de culte.
L’ampleur chronologique et l’articulation entre christianisation, interactions religieuses et comparaison avec l’Egypte et la Nubie sont nécessaires, justifiées et maîtrisées. Nécessaire en raison de la rareté et de la disparité des sources ; justifiée parce que l’espace égypto-nubio-éthiopien est un espace de circulation médiévale ; maîtrisée parce que nous ouvrons des fenêtres précises liées à la disponibilité d’une documentation et à notre problématique. En abordant les processus de christianisation selon ces différents angles, en s’intéressant aux marqueurs de la christianisation que sont les églises et les cimetières, en tentant de comprendre comment la concentration foncière dans les mains des institutions pieuses a modifié la société éthiopienne et en s’interrogeant sur la manière dont la christianisation s’est opérée dans les régions voisines de l’Éthiopie, en Nubie et en Égypte, c’est la question de la pénétration chrétienne en Éthiopie, de ses rapports à la pénétration musulmane, de son impact culturel, social et territorial que le projet EthioChrisProcess veut interroger.

Coordinateur du projet

Madame Marie-Laure Derat (Orient et Méditerranée, textes - archéologie - histoire)

L'auteur de ce résumé est le coordinateur du projet, qui est responsable du contenu de ce résumé. L'ANR décline par conséquent toute responsabilité quant à son contenu.

Partenaire

TRACES Travaux et Recherches Archéologiques sur les Cultures, les Espaces et les Sociétés
CFEE Centre français des études éthiopiennes à Addis Abeba
UMR 8167 Orient et Méditerranée, textes - archéologie - histoire
IMAf Institut des mondes africains
UMR 8167 Orient et Méditerranée, textes - archéologie - histoire

Aide de l'ANR 320 911 euros
Début et durée du projet scientifique : septembre 2017 - 48 Mois

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