Moustafa Bensafi - #monANR

Moustafa Bensafi, spécialiste des neurosciences, Directeur de recherche au CNRS à Lyon

 

Directeur de recherche au CNRS à Lyon, spécialiste des neurosciences, Moustafa Bensafi développe une approche interdisciplinaire entrecroisant psychologie, biologie, chimie, informatique, anthropologie et philosophie dans ses projets. Soutenu dans le cadre de l'appel à projets franco-allemand en sciences humaines et sociales (FRAL) de l'ANR et de la Deutsche Forschungsgemeinschaft (DFG), le projet MEROD a permis de structurer une collaboration durable avec l’Université de Dresde visant à répondre à une question encore ouverte : comment le cerveau humain représente-t-il les odeurs ? À l’occasion des 20 ans de l’ANR, il revient sur cette recherche, sur l’impact de ce financement et sur les perspectives qu’il ouvre pour la compréhension de l’olfaction chez l’être humain.

MEROD a montré que la représentation des odeurs dans le cerveau combine des attributs liés à la chimie des molécules et des dimensions perceptives façonnées par la mémoire et l’expérience. Et qu’il n’existe pas de « carte universelle » des odeurs : chaque individu construit sa propre représentation au fil de son développement, de sa culture et de son histoire sensorielle.

Moustafa Bensafi, Directeur de recherche au CNRS à Lyon, spécialiste des neurosciences

En quoi consiste votre projet de recherche ?

L’odorat est une fonction humaine d’une complexité remarquable. Comprendre comment une simple molécule, ou un mélange de molécules, devient une expérience olfactive dans le cerveau suppose de croiser plusieurs niveaux d’analyse : la chimie pour décrire les molécules, la biologie pour expliquer l’activation des récepteurs, mais aussi la psychologie et les sciences humaines, car l’odeur mobilise la mémoire, l’émotion et la cognition.

C’est précisément à cette question centrale Comment les odeurs sont-elles représentées dans le cerveau ? que le projet MEROD s’est attaqué. Contrairement à la vision, dont les principes de représentation sont aujourd’hui bien établis, l’odorat reste un sens largement énigmatique.

Dès les premières réunions avec mon collègue Thomas Hummel en 2015, il est apparu clairement qu’une approche limitée à la psychologie cognitive à Lyon et à l’olfaction clinique à Dresde ne suffirait pas. Nous avons donc progressivement élargi le consortium à des chercheuses et chercheurs issus de disciplines complémentaires, comme la chimie, l’informatique ou la philosophie, afin d’assembler les différentes pièces du puzzle et de construire une approche véritablement intégrée de la représentation olfactive.

Cette dynamique interdisciplinaire nous a conduits à aborder la question sous plusieurs angles, à travers des études menées en France et en Allemagne. Les expériences allaient de protocoles simples chez des volontaires sains et des patients (e.g. sentir et décrire des odeurs), à des dispositifs plus complexes basés sur des techniques de neuro-imagerie. En parallèle, nous avons constitué de grandes bases de données, recueillies auprès de populations diverses, permettant de relier propriétés chimiques des molécules, perceptions subjectives et signatures neuronales.

Grâce à cette approche, MEROD a montré que la représentation des odeurs dans le cerveau combine des attributs liés à la chimie des molécules et des dimensions perceptives façonnées par la mémoire et l’expérience. Nous avons également mis en évidence que cette représentation n’est pas universelle, mais qu’elle varie fortement d’un individu à l’autre. Ces résultats ont contribué à renouveler en profondeur notre compréhension du sens olfactif chez l’homme.

Quelle a été la genèse de ce projet ?

Mon intérêt pour ce sujet remonte à ma collaboration avec un collègue et ami allemand, Thomas Hummel, à l’Université de Dresde. Dès mon recrutement au CNRS en 2004, nous menions des expériences et organisions des échanges d’étudiants sans financement structuré. L’appel à projets franco-allemand ANR–DFG en 2015, représentait une opportunité idéale pour porter l’ambition et donner de la stabilité à cette collaboration.    

Le financement de l’ANR nous a permis de penser un projet sur plusieurs années, de poser des hypothèses solides et de les tester avec la rigueur nécessaire. C’est véritablement l’ANR qui a transformé cette collaboration informelle en un axe de recherche pérenne.

Qu’a permis ce financement de l’ANR ?

Scientifiquement, il a permis deux avancées majeures. La première est la démonstration de la variabilité interindividuelle de la représentation mentale des odeurs. Il n’existe pas de « carte universelle » des odeurs : chaque individu construit sa propre représentation au fil de son développement, de sa culture et de son histoire sensorielle. La seconde montre que certaines pathologies, notamment les anosmies (pertes de l’odorat), altèrent profondément cette représentation.

Ces résultats ont servi de levier pour créer un laboratoire international associé CNRS–Dresde entre 2019 et 2023, organiser des écoles d’hiver et d’été, et poursuivre nos échanges scientifiques. Ils ont également permis une collaboration avec une startup grenobloise développant un nez artificiel, pour lequel nos travaux fournissent le socle cognitif et neuroscientifique nécessaire.

Enfin, MEROD est à l’origine d’un nouveau projet européen d’envergure, que j’ai coordonné entre 2021 à 2025, visant à concevoir une preuve de concept de prothèse olfactive. Ce projet, nommé Rose, financé à hauteur de 3 millions d’euros, a réuni sept laboratoires européens, abouti à un brevet, plusieurs publications et aujourd’hui à la rédaction d’un ouvrage interdisciplinaire. Rien de tout cela n’aurait été possible sans l’effet catalyseur de l’ANR.

Quel impact ce projet de recherche peut-il avoir sur la société ?

MEROD ouvre deux perspectives complémentaires. D’une part, il enrichit les connaissances scientifiques nécessaires au développement d’outils technologiques, comme les nez artificiels. D’autre part, il pose les bases pour, à long terme, permettre la restauration de l’odorat chez les personnes anosmiques.

Aujourd’hui, 20 % de la population mondiale présente une perte partielle ou totale de l’odorat. Comprendre comment le cerveau représente une odeur est une étape essentielle pour imaginer des prothèses olfactives capables de substituer ou de recréer cette perception. Nous sommes encore au stade expérimental de cette démarche, mais il s’agit d’un premier pas structurant vers des applications futures.

Ce projet a-t-il eu un impact sur votre parcours professionnel ?

Oui, indéniablement, les financements ANR et européens comptent fortement dans les évaluations de carrière, et ils m’ont ouvert de nombreuses opportunités, tant en termes de collaborations que de responsabilités scientifiques.

Ils ont aussi contribué à structurer mon identité de chercheur dans ce domaine interdisciplinaire.

Que signifie pour vous l’expression « mon ANR » ?

Un financement ANR devient rapidement notre ANR. C’est une expression couramment utilisée au laboratoire : on parle « de l’ANR de Nathalie », « de l’ANR de Camille, de Catherine »…  Dans un centre de recherche, c’est une forme de reconnaissance. Elle reflète l’idée que le financement structure un projet, une équipe, une dynamique. C’est un marqueur fort dans une carrière scientifique.

L’ANR fête ses 20 ans : que lui souhaitez-vous pour les 20 prochaines années ?

D’abord, un très bon anniversaire ! Je souhaite à l’ANR de poursuivre ses activités, de disposer d’encore plus de moyens pour soutenir un maximum de projets ambitieux et diversifiés. Je souhaite aussi qu’elle continue à financer des équipes variées afin de donner leur chance à un maximum de chercheuses et de chercheurs ! L’ANR est un véritable levier qu’il faut soutenir. Plus l’ANR sera forte, plus la recherche française le sera aussi !

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Le projet MEROD

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