Mélanie Plouviez - #monANR
Mélanie Plouviez : Ouvrir le débat sur l’héritage, élargir les possibles
À partir d’un vaste corpus numérisé et d’outils algorithmiques permettant d’explorer plus de 100 000 ouvrages du XIXᵉ siècle, je confronte ce que ce siècle a pensé de l’héritage - avec une créativité incroyable - aux débats actuels sur la question
En quoi consiste votre projet de recherche ?
Mon projet, financé par l’ANR depuis 2021 et intitulé Philosophie de l’héritage, vise à comprendre comment la transmission familiale du patrimoine questionne nos conceptions de la justice sociale. Je travaille à la fois sur le XIXᵉ siècle - période au cours de laquelle l’héritage était une question omniprésente dans le débat public et politique - et sur les propositions normatives contemporaines. J’ai constitué, avec Pierre-Carl Langlais (Docteur en sciences de l'information et de la communication), un vaste corpus numérisé et des outils algorithmiques permettant d’explorer plus de 100 000 ouvrages du XIXᵉ siècle traitant de l’héritage patrimonial. Ce corpus fait apparaître des propositions théoriques aujourd’hui largement oubliées (comme, par exemple, les propositions d’abolition de l’héritage familial) et des thèses philosophiques tout à fait surprenantes (comme, par exemple, le lien entre héritage et nature du régime politique). À partir de ce vaste corpus, je confronte ce que ce siècle a pensé de l’héritage - avec une créativité incroyable - aux débats actuels sur la question.
Quelle a été la genèse de ce programme ?
Il a deux origines. Une généalogie intellectuelle, d’abord : j’ai longtemps travaillé, en philosophie des sciences sociales, sur la sociologie d’Émile Durkheim. Or Durkheim proposait ni plus ni moins que d’abolir l’héritage familial et de le transférer aux groupements professionnels. Cette idée, aujourd’hui inimaginable, m’a toujours fascinée. Et puis, il y a eu un moment décisif, fondateur : en lisant Le capital au XXIe siècle de l’économiste Thomas Piketty, j’ai découvert la “courbe en U” du retour de l’héritage. Cette courbe traduit le déclin de l’héritage au XXᵉ siècle, puis son retour progressif depuis les années 1970. Comment expliquer que le XIXᵉ siècle déborde d’idées sur l’héritage, alors qu’au moment même où celui-ci redevient central, le débat public contemporain demeure quelque peu silencieux sur la question et très polarisé ? C’est ce contraste qui a mis ma recherche en mouvement.
Qu’a permis le financement de l’ANR ?
Beaucoup de choses ! Le financement JCJC, même modeste, a été un levier décisif. Il a permis d’attirer d’autres financements. Il m’a permis de recruter de jeunes chercheurs très compétents (Marie Bastin, Stefania Ferrando, Ludmilla Lorrain, Dana Portaleone) et de créer à Nice une équipe de recherche thématique - ce qui aurait été inenvisageable sans ces financements. L’ANR a aussi rendu possible un partenariat totalement inédit avec la Bibliothèque nationale de France. Nous construisons une bibliothèque numérique dédiée aux pensées oubliées de l’héritage, la bibliothèque Bibliherit dont l’ouverture publique est prévue à l’automne 2026. Nous avons obtenu la labellisation “Gallica marque blanche”, une première pour une équipe de chercheurs sans fonds patrimoniaux propres. Bibliherit un outil scientifique majeur : une bibliothèque Gallica, mais spécialisée, articulée en collections. La Bnf numérise même, pour Bibliherit, des ouvrages non encore disponibles sur Gallica. Et ce n’est qu’un début : ce que nous avons mis au jour pour l’instant ne constitue qu’une infime part du corpus.
Quel impact ce projet peut-il avoir sur la société ?
Je ne porte pas une solution clé en main. Ce que j’essaie de faire, c’est ouvrir le débat. L’héritage a retrouvé aujourd’hui un poids considérable : il pèse sur l’économie, sur nos sociétés, comme sur les trajectoires individuelles. Et ce poids va continuer de s’accroître : d’ici 2040, 9000 milliards d’euros vont changer de mains. C’est ce qu’on appelle la « grande transmission », liée au vieillissement des baby-boomers. Pourtant, le débat public reste figé dans une opposition stérile autour de la « taxe sur la mort ». Le XIXᵉ siècle montre qu’il existe une multitude d’options, de dispositifs, de critères pour juger du juste et de l’injuste en matière de transmission. En mettant ces ressources à disposition, je veux contribuer à élargir les possibles, à sortir d’un face-à-face idéologique saturé, et à permettre une discussion collective plus sereine et plus informée.
A-t-il eu un impact sur votre parcours professionnel et personnel ?
Professionnellement, l’ANR a été un accélérateur : la constitution de mon équipe, l’écriture de mon livre La justice en héritage, la visibilité de mes travaux. Depuis sa parution en mars 2025 aux éditions La Découverte, j’ai donné plus de soixante-dix interventions : médias, conférences, invitations politiques. Le sujet résonne aujourd’hui comme rarement. Je mesure la chance de vivre ce moment où la recherche rencontre un intérêt social très fort. Chaque jour, je viens au bureau et je ne suis pas seule : une équipe existe, une dynamique collective s’est créée, une question sociale résonne. Pour une philosophe, c’est un cadeau immense.
En 2025, l’ANR fête ses 20 ans : que lui souhaitez-vous pour les 20 prochaines années ?
Je lui souhaite de pouvoir être pour tous les chercheurs ce qu’elle a été pour moi : un formidable accélérateur. Je lui souhaite surtout ce dont dépend tout le reste : plus de moyens pour la recherche française. Les projets des chercheurs et des enseignants-chercheurs sont ambitieux, complexes, essentiels pour comprendre et transformer nos sociétés. Ils méritent d’être soutenus à la hauteur de leur portée !