L’antibiorésistance sous un nouveau jour : l’apport des sciences sociales

Par Camille Prouvost

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Mis à jour le 25/03/2026

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24/03/2026

L’antibiorésistance sous un nouveau jour : l’apport des sciences sociales

Étudier les technologies qui mesurent l'antibiorésistance et catégorisent l’usage des antibiotiques sous l’angle des sciences sociales permet de poser un nouveau regard sur ce défi majeur de santé publique. C’est le point de départ du projet STATIC, coordonné par Henri Boullier, sociologue des sciences et chercheur CNRS à l’IRISSO¹, et lauréat d’une Chaire junior du Programme prioritaire de recherche antibiorésistance piloté par l’Inserm et opéré par l’ANR pour le compte de l'État au titre de France 2030.

Lauréat de l’appel à projets Chaire junior du Programme prioritaire de recherche (PPR) antibiorésistance, le projet STATIC explore la manière dont le mot d’ordre « One Health » est mis en œuvre dans les pratiques actuelles à travers l'analyse d’une série d’outils et dans une perspective sociologique, à la croisée des Science and Technology Studies (STS)2, de la sociologie des sciences et de la sociologie de l’expertise.

« Il y a une tradition très longue de recherches dans le domaine des sciences sociales sur les questions de santé et de médecine, sur les problématiques d'épidémies voire de maladies infectieuses, mais en matière de financement de projets sur l’antibiorésistance, le PPR mis en place depuis 2020 constitue un moment marquant de structuration de ces recherches en France », explique Henri Boullier. De nombreux travaux avaient été menés à l'échelle internationale, mais jusqu’ici peu d’équipes françaises de sciences sociales étaient porteuses de ces thématiques.

Dépasser les frontières

L’une des spécificités du projet STATIC est de se placer, dès le départ, dans une perspective One Health, afin de ne pas limiter la question de la résistance aux antimicrobiens aux seuls secteurs de la santé humaine ou animale, mais d’essayer de trouver des points d'entrée transversaux qui intègrent également la dimension environnementale, une composante longtemps oubliée.

Les recherches du projet STATIC s’étendent au-delà des terrains ou des initiatives françaises, et s’intéressent aux pratiques des autres pays, en incluant les pays à ressources limitées, dans une perspective globale. Il ne s’agit pas de comparer les situations des pays, mais plutôt de « penser les circulations, parce que les personnes, les savoirs, les denrées, les bactéries et les médicaments circulent. Les résistances et les pollutions ne s'arrêtent pas aux frontières et il est nécessaire de rendre visibles ces phénomènes », précise Henri Boullier. « Ce que les outils des sciences sociales, et en particulier les STS, savent très bien faire. »

Depuis le début du projet en 2023, les deux tiers des enquêtes prévues ont déjà été réalisées. Elles sont conduites dans quatre pays : la France, les États-Unis, l'Inde et l'Argentine. Le chercheur et son équipe croisent désormais les premières données collectées sur différents terrains pour identifier les pistes et les hypothèses les plus prometteuses et mener ensuite des enquêtes complémentaires pour creuser des points transversaux spécifiques.

Au-delà des frontières géographiques, le projet STATIC vise également à dépasser les frontières qui existent entre les différentes disciplines, et entre les secteurs académiques et non académiques, en trouvant les méthodes de travail qui permettent de conduire le projet le plus interdisciplinaire possible. Une dynamique qu’Henri Boullier illustre en prenant l’exemple du travail effectué avec les médecins et professionnels de santé d’un hôpital d’Île-de-France avec lesquels les enquêtes sont pensées et construites de manière collaborative. « Cela oblige à déplacer le regard, à faire évoluer les questions. Une approche, par moment expérimentale, qui fonctionne bien et permet d’arriver à des résultats intéressants scientifiquement et à fort impact non seulement pour les professionnels, mais peut-être aussi pour les politiques publiques », souligne le chercheur.

Concevoir l'antibiorésistance et les antibiotiques comme des sources de pollution

L’entrée par les outils et les instruments permet d’étudier à la fois les connaissances sur l'antibiorésistance et les antibiotiques, et les politiques qui cherchent à les encadrer, avec comme originalité « d’essayer de sortir du paradigme infectieux et de saisir l'antibiorésistance et les antibiotiques non pas uniquement comme un problème de prescription ou de santé publique, mais également comme une pollution », précise Henri Boullier. « Une dimension écologique qui soulève des questions fortement liées à des thématiques plus générales, allant des pollutions chimiques au changement climatique. » Les dispositifs utilisés pour tracer et mesurer l’antibiorésistance, surveiller les effluents et prévenir la dissémination des résistances sont autant de points d’entrée pour comprendre l’invisibilisation de l’environnement en même temps que sa centralité dans le problème de l’antibiorésistance.

Envisager l’antibiorésistance comme pollution invite à « dézoomer » et sortir des conceptions habituelles en suivant toute la chaîne de fabrication du problème : depuis la manière dont des normes et des outils de gestion de l’antibiorésistance sont élaborées par des comités internationaux, souvent méconnus des utilisateurs, jusqu'aux services hospitaliers qui accueillent des patients dans des situations d'impasse thérapeutique parce qu’il sont atteints d'infections multirésistantes, en passant par les usages d’antibiotiques dans les feedlots3 argentins, dans les élevages aquacoles de Louisiane et dans les fermes à crevettes illégales sur les côtes indiennes, qui sont autant les victimes que les contributeurs à une pollution généralisée.

Croiser les disciplines

Si le financement du projet dans le cadre d’une Chaire junior a permis à Henri Boullier de recruter une équipe et de déployer ses travaux de recherche sur plusieurs années, le PPR antibiorésistance a également donné lieu à des rencontres entre les porteurs de projets, notamment le colloque organisé par le PPR en novembre 2025 qui a permis d’engager de nouveaux échanges extrêmement stimulants avec un laboratoire de microbiologie spécialiste de l’antibiorésistance.

Les partages d’expérience et collaborations interdisciplinaires rythmeront aussi une conférence internationale organisée conjointement par le projet STATIC et le réseau DOSA, observatoire des sciences sociales de l’antibiorésistance, également soutenu dans le cadre du PPR antibiorésistance. Elle rassemblera, les 18 et 19 juin 2026, des spécialistes de l'antibiorésistance de toutes les disciplines, ayant déjà eu l’occasion de travailler avec les sciences sociales. « Ces moments de croisement sont particulièrement enrichissants et incarnent bien les dynamiques qui structurent notre projet », conclut Henri Boullier.

Selection

En savoir plus

Chaire junior STATIC (Sustaining the Antibiotic Infrastructure: Tools, Actors, Controversies)

Soutenue dans le cadre du programme prioritaire de recherche (PPR) sur l’antibiorésistance piloté par l’Inserm et opéré par l'ANR pour le compte de l'État au titre de France 2030

Établissement coordinateur : CNRS délégation Paris-Centre

Partenariat

IRISSO – Institut de recherche interdisciplinaire en sciences sociales (CNRS, INRAE, rattaché à l’université Paris Dauphine-PSL)

Inserm Paris 13

Institut français de Pondichéry

https://anr.fr/ProjetIA-22-PAMR-0007

1 Institut de Recherche Interdisciplinaire en Sciences Sociales (IRISSO, CNRS/INRAE/Université Paris Dauphine-PSL)
2 Domaine de recherche explorant les liens entre sciences, technologies et société, qui étudie comment elles s’influencent mutuellement.
3 Systèmes d’engraissement intensif du bétail où les animaux sont nourris avec des aliments concentrés (céréales, fourrages) dans des enclos pour une prise de poids rapide avant abattage.

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