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29/07/2019

Un nouveau système de classification des aires marines protégées pour évaluer leurs bénéfices présumés pour la biodiversité : le projet BUFFER

Quels sont les impacts écologiques de la pêche ou de toutes autres activités autorisées dans une majorité d’Aires Marines Protégées (AMP), outils qui visent à conserver la biodiversité face aux pressions sur les écosystèmes marins ? Les scientifiques du projet BUFFER proposent un système de classification des AMP fondé sur les différentes réglementations, qui permet de déterminer leur niveau de protection et d’évaluer alors leur efficacité écologique. Cette classification est utilisée depuis pour guider les révisions des stratégies nationales, et a notamment été intégrée dans le Guide des AMP utilisé par l’ONU Environnement. Entretien avec Joachim Claudet, directeur de recherche au CNRS et coordinateur du projet.

Le projet BUFFER (2013-2016), financé par l’Agence nationale de la recherche (ANR) et ses partenaires dans le cadre de l'ERA-NET BiodivERsA, a remporté en juin 2019 le second prix BiodivERsA pour l’excellence et l’impact de ses recherches. Découvrez un des résultats du projet en vidéo : https://www.youtube.com/watch?v=Ryj-yfA3aMM

Pourquoi s’intéresser aux aires marines partiellement protégées ?

Joachim Claudet : Face aux pressions croissantes sur les océans, les états se sont engagés il y a près de 10 ans à créer 10% d’aires marines protégées d’ici 2020 dans le cadre de la Convention sur la Diversité Biologique (CDB), en raison de leurs bénéfices pour la biodiversité (augmentation de la taille et du nombre d’espèces de poissons). Aujourd’hui, environ 7% d’AMP sont délimitées au niveau mondial, mais dans cette course à l’établissement d’AMP une grande majorité des aires ne sont que partiellement protégées. Il existe souvent plusieurs zones au sein d’une même AMP, par exemple un cœur à protection intégrale où tout type d’usage est interdit, et différentes zones à protection partielle où la règlementation autorise des activités commerciales et/ou récréatives. Or les bénéfices écologiques documentés concernaient les AMP à protection intégrale. Nous avons donc souhaité comprendre quels pouvaient être les bénéfices des aires à protection partielle.

Comment évaluer leurs bénéfices écologiques attendus ?

Joachim C. : Une grande variété d’usages sont autorisés dans les zones partiellement protégées : tel type d’engins de pêche sera autorisé et non tel autre, ou bien la pêche n’est pas règlementée mais l’implantation de plate-forme offshore est interdite, etc. La classification UICN des aires protégées est fondée sur les objectifs déclarés par les pays, qui sont bien souvent éloignés des règlementations mises en place, et donc, des activités pouvant impacter la biodiversité. La 1ère étape du projet a consisté à une élaborer une typologie complémentaire qui rend compte des impacts présumés de ces usages.

Pour cela, nous avons collecté des informations sur la taille, la classe UICN, et la règlementation de plus de 100 AMP à travers le monde. Nous avons ensuite calculé un indice d’impact pour chaque activité autorisée dans une zone (pêche commerciale, artisanale, aquaculture, extraction de ressources, et activités récréatives comme la plongée), selon ses impacts sur la taille, le nombre d’espèces de poissons et leur habitat, tels que décrits dans la littérature scientifique et par les experts.

Un arbre de décision a été créé pour accompagner les différents acteurs (scientifiques, gestionnaires, décideurs, associations, etc.) dans l’utilisation de ces résultats. En répondant à quatre questions maximum, il est possible de classer une zone selon les impacts présumés des activités réglementées, puis de déterminer le niveau de protection d’une AMP possédant plusieurs zones, grâce à un score global. Cette classification, publiée dans la revue Marine Policy (Horta e Costa et al. 2016), permet ainsi une distinction plus fine des zones au sein d’une même aire.

Les aires partiellement protégées sont-elles écologiquement efficaces ?

Joachim C. : Nous avons ensuite mené une méta-analyse de plus de 70 publications et études de cas portant sur des aires à protection partielle et leurs effets sur la biomasse et le nombre d’espèces de poissons commerciaux (Zupan et al. 2018, Front Ecol Environ 2018). Chacune des aires étudiées a été assignée dans l’un des 5 niveaux de protection de notre classification. Résultats, en moyenne, seules les aires à protection intégrale ou haute (où un certain nombre d’engins de pêche artisanale sont autorisés par exemple) sont écologiquement efficaces. Les aires à protection modérée peuvent toutefois présenter des bénéfices écologiques lorsqu’elles sont adjacentes à une aire intégralement protégée. Aucun bénéfice écologique n’a été observé pour les niveaux de protection inférieurs.

Dans quelles mesures gestionnaires et décideurs peuvent-ils utiliser cette classification ?

Joachim C. : Une fois que l’on connait le niveau de protection d’une AMP donnée à l’aide de la classification BUFFER, on peut a priori identifier ses bénéfices potentiels pour la conservation de la biodiversité. Cet outil vise à accompagner les gestionnaires et les décideurs dans l’évaluation de l’efficacité des aires les plus complexes, pour mieux orienter les décisions de création, de modification, et l’implémentation d’AMP.

Quelle prise en compte au niveau international ?

Joachim C. : Cette classification a été très bien reçue par des professionnels des AMP. Elle fait maintenant partie des critères officiels du Global Ocean Refuge System (GLORES), et a été intégrée au Guide des AMP utilisé par le Programme des Nations Unies pour l’Environnement. Elle a également été adoptée par le Centre de surveillance et de conservation de la nature (WCMC) et la Commission Mondiale des Aires Protégées de l’UICN (WCPA).
Les noms des niveaux de protection les plus faibles ont été légèrement modifiés, mais l’arbre de décision est le même. Nous sommes ravis de cette diffusion car nous souhaitions que cet outil soit largement partagé et adopté, dans une logique de co-construction. Il s’agit d’une étape importante vers une meilleure prise en compte de l’impact écologique des usages autorisés dans les AMP. Je poursuis aujourd’hui ces recherches en étudiant plus spécifiquement le cas français, mais aussi comment combiner les différents niveaux de protection pour permettre des usages tout en maintenant des bénéfices pour la conservation de la biodiversité.

En savoir plus :

  • Zupan et al. 2018, Marine partially protected areas: drivers of ecological effectiveness, Front Ecol Environ 2018; 16(7): 1–7, doi:10.1002/fee.1934

Introduction au guide des AMP

Le résumé du projet BUFFER