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17/04/2020

Biodiversité des récifs coralliens : vers des objectifs localement ciblés pour mieux concilier protection et activités de pêche

Face aux pressions sur les écosystèmes marins, la France s’est engagée à porter à 30% de son territoire la part des aires marines et terrestres protégées d’ici 2022, et l’ONU souhaite protéger 30% de la Planète d’ici 2030. Dans quelles mesures des objectifs de préservation sur les récifs coralliens sont conciliables avec des objectifs socio-économiques tels que la pêche, nécessaires pour les populations qui en dépendent ? Entretien avec David Mouillot, Professeur à l’Université de Montpellier (laboratoire MARBEC) et coordinateur du projet REEF-FUTURES financé par l’ANR dans le cadre d’un programme développé par BiodivERsA et le Belmont Forum. Ces travaux sont publiés dans la revue Science le 17 avril 2020.

Dans ce contexte de création d’aires protégées, en quoi l’étude de synergies et compromis entre objectifs de protection et de pêche sur les récifs est un enjeu majeur ?

David Mouillot : « Les récifs coralliens abritent une biodiversité importante et sont sources de revenus (pêche, activités récréatives, etc.) pour les populations locales. On s’aperçoit de plus en plus que la mise en place d’aires protégées dépend d’un consensus avec les acteurs institutionnels et locaux impliqués (élus, pêcheurs, ONG, etc.) en particulier pour les sites avec des problèmes économiques ou de sécurité alimentaire. Les stratégies de développement d’Aires Marines Protégées (AMP) devront ainsi tenir compte du contexte local, et des synergies et compromis entre des objectifs nécessaires pour la Nature et pour l’Homme. Or, peu d’informations sont aujourd’hui disponibles sur la capacité des récifs à atteindre différents objectifs qui semblent a priori antagonistes. C’est pourquoi nous avons étudié la capacité de 1 800 récifs coralliens à travers le monde, dont 106 en AMP, à atteindre simultanément des objectifs de biomasse en poissons commerciaux, d’herbivorie et de diversité fonctionnelle. Grâce à un consortium international nous avons eu accès aux données de récifs très isolés, de récifs proches de villages de pêcheurs actifs ou encore proches de capitales régionales, ce qui nous a permis d’étudier un gradient complet d’impact humain et de définir un état de référence. »

Les récifs coralliens peuvent-ils répondre simultanément et efficacement à ces objectifs ?

D. M. : « Nous avons étudié la capacité des récifs à atteindre simultanément trois objectifs clés : la biomasse en poissons commerciaux, importante pour ce qui est consommé ou vendu localement, le potentiel d’herbivorie des poissons sur le récif, une fonction essentielle pour le contrôle des algues et le maintien de l’habitat corallien, et enfin la diversité fonctionnelle (diversité des traits au des communautés de poissons présentes sur le récif et facette essentielle de la biodiversité). Ces indicateurs se sont révélés peu corrélés entre eux. Résultats : seuls 5% des récifs assurent un niveau satisfaisant (supérieur à 75% de l’état de référence) pour ces 3 objectifs réunis. Même des réserves les plus emblématiques, comme certaines de la Mer de Corail entre la France et l’Australie, présentent un niveau faible pour une voire 2 métriques parmi les 3 étudiées, en particulier lorsque les récifs sont à proximité des populations humaines. »

Quels modes de gestion pourraient améliorer la capacité des récifs à atteindre ces objectifs réunis ?

D. M. : « Afin d’identifier les effets potentiels de la création d’une AMP, soit intégrale où tout type d’usage est interdit, soit partielle où les activités commerciales et/ou récréative sont autorisées mais limitées, nous avons réalisé plusieurs simulations sur les sites non protégés.Il s’agit de scénarios sur 5 à 10 ans environ, le temps que la protection produise des effets sur les récifs coralliens mais sans pouvoir prédire ces effets sur le long terme.

Pour les récifs en mauvais état (inférieur à 25% de l’état de référence) même avec l’implémentation d’une AMP intégrale il est peu probable, selon nos simulations, d’obtenir un niveau satisfaisant pour ces 3 indicateurs dans un délai à court terme. Toutefois, pour la moitié des sites la création d’une AMP permet d’obtenir un niveau correct (supérieur à 50% de l’état de référence) pour ces 3 indicateurs. On observe de meilleures performances avec l’implémentation d’aires intégrales pour les sites éloignés ou moyennement éloignés de l’homme, mais également des valeurs intéressantes en plaçant des aires partielles (avec régulation des engins de pêche par exemple) sur des sites moyennement éloignés de l’homme, notamment pour les indicateurs de biomasse commerciale et d’herbivorie.
La mise en place d’aires partielles pourrait ainsi constituer une première étape intermédiaire vers une conservation plus ambitieuse des écosystèmes marins, pour mieux concilier objectifs de protection et de pêche.
»

Comment ces résultats peuvent-ils aider à la prise de décision pour l’implémentation d’aires marines protégées ?

D. M. : « Nos travaux soulignent la nécessité d’adapter les objectifs des AMP, généralement homogènes sur le territoire, aux conditions dans lesquelles le site est placé (isolé ou à proximité des populations). Il s’agira de fixer des objectifs réalistes basés sur la localisation du site et son contexte socio-économique plutôt que sur les références du meilleur site sur le territoire, pour mieux accompagner les gestionnaires. Un autre enjeu de l’implémentation d’AMP réside dans l’adhésion des différents acteurs concernés. C’est pourquoi nous nous attachons à favoriser le partage de connaissances et de bonnes pratiques en la matière, auprès de ces acteurs. »

Quels sont les futurs travaux du projet REEF-FUTURES ?

D. M. : « Nous poursuivons aujourd’hui nos études en vue d’élaborer des scénarios plus complexes, qui intégreront également les changements climatiques aux scénarios socio-économiques (augmentation de la population, d’accessibilité au récif, etc.). Ceci aidera à identifier des options pour guider la restauration des récifs à des échelles plus longues. Nous étudierons également un nombre plus diversifié de services procurés par les récifs coralliens, en vue d’identifier en quoi les choix que nous ferons pour les AMP influenceront cette gamme élargie de services dans un contexte donné. »

En savoir plus :

Cinner et al., Meeting fisheries, ecosystem function, and biodiversity goals in a human dominated world, Science, 17 April 2020

Résumé du projet REEF-FUTURES

Site de Biodiversa

Présentation de l’appel à projets sur les scénarios et des 21 projets financés

Vidéo de 3min présentant les résultats d’un autre projet BiodivERsA sur les AMP