Concevoir un numérique écologiquement contraint – SuffisanceNumérique
Suffisance Numérique -- Concevoir un numérique écologiquement contraint
SuffisanceNumérique aborde l'impact environnemental croissant des technologies numériques. Nous nous concentrons particulièrement sur le remplacement fréquent des terminaux type smartphone. Nous faisons l'hypothèse que des facteurs logiciels, par exemple l'absence de mises à jour, la mémoire saturée, des ralentissements, entraînent un ressenti d'obsolescence. Le projet vise à explorer des pratiques de conception et de maintenance logicielle soutenable pour prolonger la durée de vie des appareils
Enjeux et objectif
Les émissions carbone du secteur du numérique pourraient progresser de 60% en vingt ans. Cette hausse, conjuguée à la baisse dans d’autres secteurs, pourrait porter à 7-10% la part des émissions de CO2 du secteur d’ici à 2040, à rebours des engagements de l’accord de Paris. L’efficacité et l’amélioration des performance ne peuvent pas répondre seul à ces enjeux. Les gains d’efficacité sont gommés par une augmentation de la consommation : des effets rebonds. En réponse, nous pensons qu’il est nécessaire d’aborder les enjeux de soutenabilité du numérique par les usages, notamment pour comprendre les dynamiques de renouvellement des terminaux. Notre projet ainsi vise à : 1. comprendre les expériences d’usage, notamment le ressenti d’obsolescence des smartphones, ses causes techniques mais aussi de forme et de fonction (les choix de design) dans les logiciels (applications, OS…); et 2. proposer des pistes de conception logicielle d’une “durabilité programmée” du numérique. Ainsi, plutôt que de seulement penser comment réduire l’impact du numérique, nous nous intéressons à ce que pourrait et devrait être un numérique dans les conditions écologiques et environnementales de notre planète.
Ateliers et sondage pour comprendre l’obsolescence : Nous avons inventorié les raisons techniques qui produisent le ressenti d’obsolescence. En effet, les objets numériques sont opaques et souvent peu intelligibles, rendant les discours des utilisateurs flous. En structurant notre enquête sous forme “d'ateliers d’attachements”, en complément d’un sondage réalisé sur un échantillon représentatif de la population française, notre objectif était double : 1) comprendre les raisons techniques qui poussent à chercher une intervention externe; et 2) explorer les stratégies de maintenance et de réparation possible, notamment côté logiciel. Nous nous intéresserons à la maintenance du quotidien, ce qu’on pourrait appeler “le ménage” ou “le raccommodage” numérique et les activités de soin qui permettent de maintenir les smartphones en état de marche, mais aussi dans un état “gérable” ou présentable.
Fonctionnalités (non)écologiques : En s’appuyant sur notre travail et les connaissances acquises sur les freins, leviers et les impacts du numérique, nous avons engagé un travail d’analyse et de conception autour de la question des fonctionnalités d’IA générative ainsi que des paramètres sur mobile.
Inspirothèque : Nous avons collecté et cartographié un panorama de formes variées et originales dans les logiciels qui permettent ou facilitent un usage plus durable des terminaux et/ou une meilleure compréhension de leur empreinte. Une catégorisation par leviers permet de naviguer dans le corpus. La conception de cette inspirothèque nous a permis d’identifier des stratégies et leviers de conception d’une durabilité “by design” des logiciels. Publié en ligne, ce travail nourri celui des professionnels de la conception en leur apportant des éléments clés de sensibilisation, d’inspiration et de réflexion.
① Concernant les facteurs et le ressentir de l’obsolescence logicielle, nous avons mené une enquête à la fois qualitative via des ateliers, et quantitative, via un sondage réalisé auprès d'un panel de 1 000 français. Dans les résultats de notre enquête, 42% des personnes ont rencontré des problèmes sur leur smartphone actuel, sachant que la grande majorité – 87% – ont leur smartphone depuis moins de 3 ans. Une part importante de ces problèmes est d'origine logicielle. Les résultats de cette enquête confirment ceux de notre précédente enquête qualitative*, les problèmes logiciels jouent un rôle important dans le ressenti d'obsolescence des smartphones.
* limitesnumeriques.fr/travaux-productions/obsolescence-logicielle-smartphone
② Nous avons mené une enquête sur l’usage forcée de l’IA générative dans les logiciels existants. Nous avons documenté la manière dont les entreprises technologiques transforment les interfaces utilisateur afin d'imposer l'utilisation de l'IA et avons montré comment et dans quelle mesure ces stratégies s'inscrivent dans les catégories de “deceptive pattern” déjà établis dans la littérature. Nous identifions deux stratégies de conception principales mises en œuvre pour imposer l'utilisation de l'IA dans les contextes personnels et professionnels : imposer des fonctionnalités d'IA dans les interfaces au détriment des fonctionnalités existantes et promouvoir des discours sur l'IA qui rendent son utilisation plus difficile à refuser.
③ Nous avons réalisé des ateliers pour comprendre comment les personnes utilisaient ou comprenaient les paramètres sur smartphone pour moduler leurs usages numériques. Les résultats ont permis de poursuivre un travail de conception de nouvelles pistes de design d’interfaces pour penser des paramètres plus écologiques. Nous avons ainsi identifié cinq catégories de paramètres environnementaux. Notre analyse de trois systèmes d'exploitation mobiles et de neuf applications montre un manque général de préoccupations environnementales dans la conception des paramètres. Les paramètres environnementaux, lorsqu'ils existent, sont réglés par défaut sur l'option la plus intensive. Ils ne sont pas présentés comme tels, ne sont pas facilement accessibles et offrent peu d'explications sur leur impact. Au contraire, ils encouragent une utilisation plus intensive. Sur la base de ces conclusions, nous avons créé un cahier de conception qui explore les principes de conception des paramètres environnementaux.
➃ Nous avons réalisé une *inspirothèque* de plusieurs centaines d'inspirations classées sous 24 leviers pour réduire l'empreinte environnementale du numérique. L'objectif de ce travail continu est de présenter un panorama plus large des actions possibles.
Nous avons pu développer de nouveaux projets de recherche qui vont venir poursuivre notre objectif global d’une meilleur caractérisation de l’obsolescence logicielle, dans toutes les dimensions. Cela se traduit notamment par la coordination et la participation à plusieurs projets ciblés dans le PEPR Numéco (participation au PC2 et coordination du PC3). Nos résultats ont également montré le rôle central des smartphones dans les dynamiques d’obsolescence et donc nous avons candidaté et obtenu un financement ANR Obsomobile (5 ans à partir de fin 2025) pour poursuivre ce travail de compréhension et de re-conception pour un numérique soutenable.
Alors que le numérique a longtemps été présenté comme immatériel, son impact sur l'environnement va croissant et le renouvellement fréquent des terminaux en est la source majeure. Notre hypothèse est que des facteurs logiciels, tels que les problèmes de mise à jour, d’incompréhension des interfaces, de gestion de la mémoire, ou de ralentissements jouent un rôle important dans ce renouvellement. Ces problèmes ont notamment pour origine des choix et pratiques de conception logicielle en design et en informatique.
Notre projet se positionne à l’intersection de ces deux disciplines pour enquêter avec divers publics sur le ressenti d’obsolescence et les usages pour s’en prémunir, explorer des pistes de durabilité et de suffisance numérique. Nous nous concentrerons sur le smartphone comme objet emblématique de ces préoccupations.
Dans un premier temps nous organiserons des “ateliers soin et maintenance” qui serviront de moyen d’enquête sur les facteurs techniques mais aussi d’usage qui accélèrent le renouvellement des terminaux, et les moyens d’y remédier. À partir de ces enquêtes, nous mènerons un travail de design fiction. Il nous permettra d’identifier collectivement des stratégies de conception d’une durabilité “by design” du numérique, de les mettre en débat et d’en déterminer leur acceptabilité. Pendant tout le projet nous mènerons un travail de design sur l'ensemble des résultats que nous publierons en licence libre afin de faciliter leur diffusion et leur accessibilité. Nous mènerons également des activités de dissémination auprès des organisations et professionnels concernés par ces enjeux.
Coordination du projet
Aurelien Tabard (UMR 5205 - LABORATOIRE D'INFORMATIQUE EN IMAGE ET SYSTEMES D'INFORMATION)
L'auteur de ce résumé est le coordinateur du projet, qui est responsable du contenu de ce résumé. L'ANR décline par conséquent toute responsabilité quant à son contenu.
Partenariat
LIRIS UMR 5205 - LABORATOIRE D'INFORMATIQUE EN IMAGE ET SYSTEMES D'INFORMATION
ACCRA Approches contemporaines de la création et de la réflexion artistiques (EA 3402 - UR 3402)
Designers Éthiques Designers Éthiques
Aide de l'ANR 149 802 euros
Début et durée du projet scientifique :
février 2024
- 24 Mois