Sentinelles territoriales : Vers une méthode de caractérisation et d'animation territoriale pour se saisir des enjeux de l'anthropocène – STar
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Sentinelles territoriales : vers une méthode de caractérisation et d'animation territoriale pour se saisir des enjeux de l'anthropocène
Une méthode « science-société » pour révéler les sentinelles territoriales de l'anthropocène
Les enjeux du projet sont ceux de l’effondrement de la biodiversité et des changements globaux, engendrés par une intensification des activités humaines : l’anthropocène. Ces changements sont signalés dans des territoires, par des espèces et écosystèmes, que l’on peut qualifier de « sentinelles », car ils sont affectés plus tôt et plus intensément que d’autres (Keck et Lakoff, 2013). Les territoires de moyenne montagne, situés aux avant-postes de ces perturbations, peuvent être qualifiés également de territoires sentinelles (Blanchon et al. 2020 ; François et al., 2023). Les acteurs locaux : 1) font l’expérience de discontinuités écologiques qui affectent leurs conditions d’existence, et 2) rencontrent un manque de capacité de projection en contexte climatique incertain et un besoin de connaissances opérationnelles (Lutoff et al., 2022) pour opérer des mutations (Schoendoerffer et George, 2025). Ces situations sont encore mal appréciées et peu discutées collectivement dans les territoires. Le Massif du Sancy, territoire d’étude du projet, est également concerné par ces enjeux (Lochon, 2021; Serre et Poiraud, 2025). Nous avons expérimenté une médiation sensible « science-société », pour aborder collectivement ces troubles, et révéler et rendre tangibles les entités sentinelles associées, pour mieux comprendre ces perturbations aux différentes échelles (macro et micro). Nous avons choisi la méthode du « transect », méthode capable de donner une appréhension d’un phénomène évolutif. Nous en proposons ici une version exploratoire, en tant que méthode d’enquête transdisciplinaire et territorialisée visant le repérage d’entités sentinelles de l’anthropocène, leurs localisations et les communautés qui y sont associées, en donnant une voix aux connaissances et expériences locales. La méthode du transect peut aussi s’inscrire dans un ensemble de méthodes participatives reposant sur la marche (Pearsall et al., 2024) et la médiation (Cynorhodon, 2020). Dans ce projet, le transect relève d’une approche participative, qui se fonde sur un dispositif collectif d'arpentage. Les objectifs du projet sont conceptuels : il s’agit d’évaluer les apports du concept de territoire sentinelle pour comprendre l'adaptation d'un territoire au changement climatique et à l'effondrement de la biodiversité ainsi que les processus de transmission, d'apprentissage et de décision dans ce contexte. Les objectifs du projet sont aussi opérationnels : il s’agit d’élaborer le transect, un dispositif méthodologique “science-société” co-construit, ajusté et évalué chemin faisant pour : . repérer collectivement et caractériser des signes précoces des changements globaux ou “sentinelles” ; . mettre en dialogue des acteurs concernés et affectés par ces changements ; . favoriser une prise de conscience collective ; . créer les conditions pour constituer une communauté d'acteurs locaux en mesure de faire face à ces enjeux.
Le projet Star s’est déroulé sur deux années (Figure 1 "présentation des étapes de la démarche" - PJ partie Résultats). En 1e année, un travail d’enquête et de conception de la méthode ; en 2e année, deux expérimentations du transect et leur évaluation.
Le dispositif transect est une méthode d’arpentage en extérieur puis de débat, permettant une progression collective, physique et réflexive, capable de donner une appréhension de phénomènes potentiellement nouveaux, méconnus ou changeants, et porteurs de trouble. En s’écartant du principe selon lequel il n’y aurait qu’une manière de représenter le trouble, l’enjeu consiste ici à mettre en perspective différentes perceptions du trouble, c’est-à-dire différentes manières d’être affecté par une rupture (ou une discontinuité)
Le temps de marche durant le transect est rythmé par des pauses en des lieux (les stations) choisis pour leur capacité à donner à voir ou ressentir des problématiques pré-identifiées, au travers d’objets ou de dispositifs de médiation sensible, de la présence d’entités humaines ou non humaines. Marche et débat sont facilitées, donnant la parole aux expériences situées, avec une contextualisation et un apport de connaissances limité (Etienne, et al., 2024). L’itinéraire est préparé en amont avec des acteurs qui connaissent bien la zone (préparation en atelier), et par une expertise du territoire constituée en amont. Puis le déroulement de la marche (et des différents temps) est testé « à blanc », avant sa réalisation le jour J. Cette marche s’insère donc dans une démarche plus globale menée sur plusieurs mois à plusieurs années.
La méthode se déroule en plusieurs séquences (Figure 2 "séquences du dispositif transect" - PJ partie Résultats). Une enquête exploratoire (séquence 1) a été organisée en 1e année. Elle visait un 1er repérage des situations porteuses de troubles, d’entités sentinelles, des réalités micro-territoriales. L’enquête s’est appuyée sur une 30aine d’entretiens longs de type sociologiques, des entretiens libres improvisés et des observations paysagères et écologiques en arpentage à pied. Trois secteurs ont été déterminés pour leur homogénéité et enquêtés par des groupes interdisciplinaires distincts. Une enquête complémentaire dans des communes périphériques a été menée par un groupe d’étudiants, pour compléter le maillage.
Le choix des secteurs et des périodes de réalisation des transects a ensuite été affiné. Un atelier de co-construction (séq. 2) a été organisé avec les acteurs locaux en lien avec ces lieux (séq. 3). Les deux séquences suivantes se déroulent sur une journée, et constituent le cœur du dispositif transect : la marche collective en extérieur dans la matinée (séq. 4), suivie d’une mise en discussion collective et une prise de recul sur l’expérience vécue (séq. 5). Une dernière étape (séq. 6) a consisté en une animation territoriale finale combinant temps rétrospectifs sur la démarche et ateliers à dimension projective.
Les résultats opérationnels (I) : deux expérimentations amélioratives du transect ont été réalisées. Le premier transect, réalisé en hiver, a eu lieu dans un secteur de moyenne altitude. Le second transect, réalisé en début d’été, a eu lieu au cœur du massif, à plus haute altitude. Ces expérimentations ont fait l’objet d’un travail d’analyse (Borleteau C, 2025 ; Gargne T, 2025 ; Etienne et al., 2026). Il a mis en lumière des points d’attention spécifiques.
Les résultats de l’enquête (II) ont révélé des indicateurs sentinelles du changement global dans le territoire : enneigement ; nouvelles pratiques de montagne (trail, bivouac sauvage...) ; sécheresses ; pratiques agricoles face aux aléas ; menace d’extinction de populations animales (e.g. l’Accentueur alpin) et végétales (e.g. la jasione crépue), prolifération d’autres espèces, changements de composition et de structure des communautés (Michalet et al. 2024). Une base de données de plus de 100 potentielles sentinelles écologiques (espèces, milieu, ressource) a été constituée (Bellemin Bertaz A., 2024) et complétée par une enquête dans trois communes périphériques (étudiants AgroParisTech, 2025).
Les résultats d’analyse théorique (III) portent sur :
A) Les troubles et sentinelles (figure 3). Ils sont situés géographiquement et leur perception est hétérogène. 5 troubles majeurs sont présents sur le territoire : disparition des codes de la montagne ; fin de la neige ; coordination difficile entre acteurs ; perte patrimoniale ; surfréquentation touristique ; et on note l’absence d’un trouble commun autour de la sentinelle écologique.
B) Les micro-alliances locales (figure 4) pour l’action (« quick wins »), nombreuses mais circonscrites.
C) Ce que les personnes envisagent pour leur territoire (figure 5), en fonction de leur « casquette professionnelle » : vocation du territoire et émergence de nouveaux projets fédérateurs.
D) L’enrichissement du concept de territoire sentinelle (Blanchon et al. 2020). Les résultats ci-dessus donnent des caractéristiques plus précises pour ces territoires. Notre option d’enquête nous a permis de nous concentrer sur les communautés qui peuplent et habitent ces territoires. Nos résultats nous poussent à appréhender la construction d’une communauté sentinelle en mouvement, à voir par quels moyens contribuer à sa constitution robuste dans l’espace et dans le temps.
Dans ce projet, le transect relève d’une approche d’enquête locale, de recherche participative, qui se fonde centralement sur un dispositif collectif d'arpentage intégrant de l'animation. La conception de la méthode a été itérative, avec des ajustements entre les deux réalisations, notamment concernant les dispositifs de médiation et d’animation.
Par ce moyen, il s’est agi de travailler sur le commun de l’action face aux changements socio-écologiques en moyenne montagne. A ce titre, une communauté sentinelle a donné des signes d’émergence, autour d’un commun de trouble au départ (community of concern ou “communauté d’inquiétude). Ce résultat poursuit dans le sens de notre hypothèse initiale, selon laquelle les acteurs d’un territoire sentinelle peuvent vivre l’expérience du trouble, trouble comme déficit d’horizon conciliateur (autour de l’avenir des stations de ski notamment), comme déficit de solidarité, ou comme absence de réponse concrète aux troubles.
Nous avons proposé et expérimenté une forme adaptée de transect, dont on peut examiner la contribution à réduire ce triple déficit, en mettant en commun les différences, en rendant visibles des actions en cours, et en ouvrant des horizons d’action futures pour ces territoires.
Il s’agit ainsi avec le transect STar d’une méthode originale, en partie rodée, qui adresse les enjeux scientifiques de changements socio-écologique et de transdisciplinarité. Cette proposition se situe donc bien en phase avec des enjeux actuels et futurs de la recherche scientifique et des territoires sentinelles, et gagnera à être poursuivie pour ces raisons.
Au-delà, l’émergence d’une communauté sentinelle apparait comme une possible première étape de constitution d’un territoire sentinelle, ou plus largement de constitution d’une capacité d’action commune dans les territoires de moyenne montagne. Cette étape doit être entretenue, de façon à poursuivre une dynamique de communauté apprenante. Elle doit aussi être couplée à l’expérimentation d’une politique publique. Celle-ci pourrait se structurer autour de l’enjeu d’habitabilité de ces territoires sentinelles. Ce couplage reste à inventer.
L’anthropocène désigne l'entrée dans une nouvelle époque géologique caractérisée par la perturbation des processus biogéochimiques du système-Terre par les activités humaines (Crutzen, 2002). L'anthropocène désigne donc une mutation globale, inscrite dans un temps long et dont l'échelle est difficilement appréhendable depuis les situations et pratiques professionnelles quotidiennes des acteurs des territoires.
Certains territoires, du fait de leurs situations géographiques, et compte tenu de leurs dépendances à des entités écologiques ou des ressources naturelles, sont confrontés plus tôt que d’autres, et avec plus d’intensité, à des situations écologiques critiques: c’est le cas de la moyenne montagne, raison pour laquelle ces territoires sont qualifiés de sentinelles (Blanchon et al., 2020). Il est question de sentinelle à propos d’espèces animales, d'écosystèmes naturels, qui sont sensibles à ces signaux précoces et avant-coureurs. Les sentinelles territoriales sont originellement situées sur les lignes de crête de l’alerte et attestent de nouvelles coalitions entre humains et non humains, entre science et société (Keck, 2020).
Compte tenu des décalages et des dissonances entre la généricité des connaissances scientifiques et la singularité des pratiques situées, entre l’injonction abstraite d’une action collective et la disparité effectives des acteurs, se pose l’enjeu de la construction d’une méthode avec des partenaires (CPIE Clermont Dômes et PNR Volcans d’Auvergne) à une échelle d’action pertinente qui est celle d’un territoire : le Massif du Sancy.
Ce projet vise l’élaboration d’une méthode pour, d’une part, mieux caractériser les manifestations de l’anthropocène, et, d’autre part, mieux assurer une reprise de l’animation territoriale, où chacun - habitant, élus, acteur socio-professionnel, chercheur - puisse se saisir, grâce au dispositif d’enquête, de ces enjeux. Faire valoir une expertise située parfois marginalisée, engager des modalités démocratiques d’échange et d’arbitrage, concevoir des dispositifs sentinelles avec les acteurs locaux, activer une communauté sentinelle à l’échelle d’un territoire, constituent les objectifs du projet. La question touchant les conditions de transférabilité et de généralisation de cette méthode sur d’autres territoires sera également intégrée.
Coordination du projet
Guy El Karim Berthomé (UMR Territoires)
L'auteur de ce résumé est le coordinateur du projet, qui est responsable du contenu de ce résumé. L'ANR décline par conséquent toute responsabilité quant à son contenu.
Partenariat
UMR Territoires UMR Territoires
CPIE Clermont Dômes Centre Permanent d’Initiatives pour l’Environnement Clermont Dômes
CleRMa Clermont Recherche Management (UR 3849)
PNR des Volcans d’Auvergne Parc Naturel Régional des Volcans d’Auvergne/Réserve Naturelle de Chastreix-Sancy
Aide de l'ANR 139 151 euros
Début et durée du projet scientifique :
décembre 2023
- 24 Mois
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