CE54 - Arts, langues, littératures, philosophies 2023

La qualité de phonème, la qualité de voix, et les tons: Les origines des contrastes récemment découverts dans les langues de l'ouest du Sichuan, Chine – PhoTon

La qualité de phonème, la qualité de voix, et les tons

Les origines des contrastes récemment découverts dans les langues de l’ouest du Sichuan, Chine

Documenter et expliquer des contrastes laryngés et pharyngés récemment mis au jour en Sichuan occidental

L’Ouest du Sichuan représente un foyer de diversité linguistique sino-tibétaine encore mal documenté, où coexistent des variétés menacées dotées de systèmes phonologiques d’une complexité exceptionnelle. PhoTon se concentre sur deux types de contrastes récemment identifiés et typologiquement rares, impliquant le conduit vocal inférieur (larynx et pharynx) : (i) des voyelles appariées, dont une série est dite « simple » et l’autre associée à des gestes articulatoires secondaires (vélarisation, uvularisation ou pharyngalisation) dans les langues qianguiques ; (ii) des contrastes de phonation (voix modale, soufflée ou craquée) dans des variétés qianguiques et tibétaines, souvent corrélés à des variations de hauteur tonale et de durée vocalique. Bien que ces phénomènes présentent un intérêt majeur pour la typologie phonologique, la phonétique du conduit vocal inférieur et l’histoire des langues sino-tibétaines, leur exploitation scientifique reste limitée par deux obstacles : — l’absence de données primaires accessibles en accès ouvert et la rareté des études instrumentales approfondies ; — le manque de compréhension cohérente de la variation interdialectale (qualité vocalique, tonalité, voisement consonantique) associée à ces contrastes. PhoTon propose de surmonter ces défis en ciblant deux ensembles linguistiques compacts, adjacents mais génétiquement distincts : (1) le qiang (quatre variétés : mawo, xiaoxing, jianshan, longxi) ; (2) des variétés tibétaines voisines (baima, chos-rje, kun sngon, zhongu). Le projet poursuit deux objectifs complémentaires : 1. Fournir une description phonétique approfondie, instrumentée et reproductible de ces contrastes, accompagnée de jeux de données ouverts et réutilisables ; 2. Retracer leurs origines à travers : — une analyse synchronique des correspondances interdialectales ; — une approche diachronique, notamment en comparant les variétés tibétaines modernes avec l’ancien tibétain (attesté par l’orthographe du tibétain écrit). Deux hypothèses structurent cette recherche : 1. Ces contrastes relèveraient d’une opposition de registre/qualité de voix, réalisée par des faisceaux d’indices covariants (phonation, tonalité, qualité vocalique), favorisant des évolutions par déplacement d’indices (cue shifting). 2. Leur présence dans des groupes génétiquement distincts (qiang et tibétain) suggère un phénomène aréal, susceptible de s’être diffusé au-delà des frontières linguistiques traditionnelles.

L’originalité de PhoTon réside dans l’articulation raisonnée de trois traditions méthodologiques : linguistique documentaire et descriptive, phonétique instrumentale/expérimentale, et linguistique historique et comparative, organisées en trois lots de travaux.

WP1 – Terrain et documentation. Pour chaque variété, une première phase avec un consultant permet d’établir le système phonologique et d’identifier des paires minimales. On enregistre (audio + électroglottographie, EGG) une liste d’environ 2 000 mots de base et des textes brefs elicités. Les données sont transcrites, glosées et analysées dans FLEx sous forme de deux bases lexicales (qiang / tibétique). Pour les variétés où les contrastes sont déjà signalés (mawo, chosrje, baima), on constitue des listes de séries minimales monosyllabiques, ensuite testées dans les variétés apparentées (xiaoxing, jianshan, longxi ; kun sngon, zhongu). Chaque série est enregistrée avec au moins huit locuteurs par variété (âge/genre équilibrés), en audio + EGG synchronisés et imagerie échographique (ultrasons, US). Des échantillons de parole naturelle (genres et contextes variés) complètent le corpus.

 

WP2 – Analyse phonétique. Guidée par le Laryngeal Articulator Model et le cadre des Phonological Potentials (Esling et al. 2019), l’analyse quantifie les indices acoustiques et physiologiques : formants (F1–F3), mesures harmoniques (H1–H2), rapport harmoniques/bruit, CPP, centre de gravité spectral, f0 ; mesures EGG (quotient d’ouverture, durée de voisement, VOT) ; mesures US (position de la langue, quantification de changements de hauteur laryngée). Les données sont traitées statistiquement sous R.

 

WP3 – Analyse comparative et historique. Il s’agit d’identifier des correspondances régulières impliquant les séries contrastives au sein de chaque cluster et entre clusters, de comparer (pour le tibétique) les formes modernes à l’ancien tibétain via l’orthographe du tibétain écrit, de reconstruire des trajectoires de développement, et d’évaluer la part respective des facteurs internes (changement phonétique) et externes (contact).

PhoTon produira, en premier lieu, des jeux de données en accès ouvert (audio/vidéo) pour huit variétés menacées du Sichuan occidental, accompagnés de transcriptions, gloses et traductions, déposés dans des archives CNRS conformes aux principes FAIR (Pangloss, Cocoon), sous réserve des choix de diffusion des participants.

 

Sur le plan descriptif et phonétique, le projet livrera des comptes rendus instrumentaux détaillés des contrastes étudiés, permettant (i) d’en préciser la base articulatoire et acoustique, (ii) de caractériser la variabilité inter-locuteurs et dépendante du timbre vocalique, et (iii) de clarifier l’articulation entre phonation, tonalité et qualité vocalique au sein de faisceaux d’indices covariants.

 

Sur le plan comparatif et diachronique, l’identification de correspondances interdialectales et la confrontation aux indices offerts par le tibétain écrit permettront de proposer des scénarios de genèse et d’évolution des contrastes dans chaque cluster, et d’évaluer leur diffusion aréale à travers des frontières génétiques. Ces résultats contribueront à plusieurs dossiers ouverts : l’origine du ton en qiang, l’interaction entre uvularité et harmonie vocalique, la typologie des développements tonals en tibétique, ainsi que la consolidation d’analyses de phénomènes décrits ailleurs sous d’autres étiquettes (p. ex. tense/lax).

 

Enfin, le projet vise des retombées méthodologiques : des guides d’utilisation (manuels) pour l’échographie et l’EGG en terrain, ainsi qu’une stratégie de diffusion scientifique (articles, communications, atelier final).

PhoTon a vocation à constituer une infrastructure empirique durable pour l’étude du conduit vocal inférieur dans des langues peu décrites, en combinant documentation, instrumentation portable et ouverture des données. La disponibilité de corpus alignés (audio/EGG/US) et d’analyses reproductibles offrira un point d’appui pour des travaux ultérieurs en phonétique et phonologie de laboratoire, en typologie de la qualité de voix, et en modélisation du changement phonétique fondé sur des faisceaux d’indices et sur leur redistribution perceptive (cue shifting).

 

Sur le plan aréal et historique, les trajectoires de développement proposées pourront être étendues à d’autres langues qianguiques (notamment rGyalrongic/Horpa/Khroskyabs) où des phénomènes apparentés sont signalés, et articulées à des hypothèses phylogénétiques récentes sur le sino-tibétain. La mise en évidence (ou non) de mécanismes de diffusion par contact apportera des éléments nouveaux au débat sur la part relative de l’héritage et du contact dans la structuration des systèmes phonologiques du Sichuan occidental.

 

Enfin, au-delà du champ académique, les corpus et ressources produits (dans le respect des préférences des locuteurs) pourront soutenir des actions futures de valorisation et de transmission au sein des communautés concernées, et servir de modèle pour renforcer la documentation instrumentée d’autres langues menacées, dans un cadre éthique explicite (consentement éclairé, retrait possible, anonymisation).

Ce projet explore et teste empiriquement des contrastes récemment découverts impliquant des sons laryngés dans les langues qianguiques et tibétiques (sino-tibétaines) de l’ouest du Sichuan, en Chine. Ces contrastes sont parmi les découvertes récentes les plus remarquables dans cette région multilingue. Compte tenu de leur rareté dans les langues du monde, ils sont d’un grand intérêt pour notre compréhension des sons produits au niveau du conduit vocal inférieur, et, plus généralement, pour la typologie des systèmes phonologiques. Ces contrastes peuvent également contribuer de manière significative à notre compréhension des changements sonores et des relations génétiques de diverses langues sino-tibétaines de l’ouest du Sichuan dont la phylogénie est restée jusque là obscure.
Ce projet combine des méthodologies de trois domaines—documentation linguistique et linguistique descriptive, phonétique instrumentale et expérimentale, linguistique historique et comparative—pour fournir une analyse et une description approfondies des contrastes en question dans deux groupements linguistiques: la langue qiang (qianguique) et les variétés tibétiques avoisinantes. Ces deux groupements linguistiques géographiquement adjacents mais génétiquement distincts ont été choisis parce qu’ils offrent la possibilité d’examiner à la fois les aspects synchroniques et diachroniques des contrastes. Nous examinons d’abord les contrastes rapportés dans la variété mawo du qiang, et dans les variétés tibétiques chos-rje et baima par des analyses acoustiques, électroglottographiques et ultrasonores, pour apporter les toutes premières descriptions complètes sur la base d’un nombre représentatif de locuteurs (au moins 8 locuteurs par variété, respectant un équilibre entre les sexes et les âges). L’objectif principal de notre analyse synchronique concerne les facteurs physiques internes qui sous-tendent les contrastes dans chaque variété, et qui rendent compte de leur nature physiologique et des interactions linguo-laryngées-pharyngées associées. Le Modèle du Larynx Articulateur (Esling et al. 2019) servira de guide pour le travail connexe fournissant certains détails clés du comportement laryngé dans la production de la qualité de voix et des phénomènes segmentaux et phonatoires associés.
Nous examinons ensuite les aspects diachroniques des contrastes en appliquant des méthodes historiques comparatives à deux types de preuves: (1) les correspondances des contrastes dans les variétés étroitement apparentées, à savoir (a) le xiaoxing, le yonghe et le longxi pour les variétés qiang; et (b) le kun sngon et le zhongu pour les variétés tibétiques; et (2) les preuves diachroniques—les correspondances des contrastes dans les variétés tibétiques modernes en tibétain ancien, comme en témoigne le système orthographique traditionnel du tibétain écrit. Cette partie du travail se concentrera sur les interprétations phonologiques des événements laryngés dans les variétés linguistiques étudiées en référence aux interactions synergiques au sein du conduit vocal inférieur, telles qu’elles ressortent du Phonological Potentials Model (Esling et al. 2019).
Les résultats du projet concerneront trois domaines distincts: (1) la phonétique et la phonologie, (2) la linguistique sino-tibétaine et (3) la documentation des langues en danger. Les principales contributions du projet comprennent : (1) une abondance de données expérimentales sur les contrastes typologiquement rares dans des langues peu étudiées; (2) des reconstructions des origines des contrastes, jetant un nouvel éclairage sur divers développements phonologiques dans l’ouest du Sichuan; (3) une analyse du rôle du contact linguistique dans la propagation des contrastes entre des variétés qui sont génétiquement distinctes et des mécanismes connexes de changement induit par le contact; (4) une exploration du potentiel des méthodes phonétiques instrumentales pour renforcer la documentation des langues en danger.

Coordination du projet

Ekaterina CHIRKOVA (Centre de recherches linguistiques sur l'asie orientale)

L'auteur de ce résumé est le coordinateur du projet, qui est responsable du contenu de ce résumé. L'ANR décline par conséquent toute responsabilité quant à son contenu.

Partenariat

CRLAO Centre de recherches linguistiques sur l'asie orientale
LPP Laboratoire de Phonétique et Phonologie

Aide de l'ANR 588 229 euros
Début et durée du projet scientifique : février 2024 - 36 Mois

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