CE27 - Études du passé, patrimoines, cultures 2023

"Faire siens" les morts incertains. Matérialité, identité et affects dans la prise en charge des restes humains problématiques en contexte post-violence – Pri-MI

« Faire siens » les morts incertains

Matérialité, identité et affects dans la prise en charge des restes humains problématiques en contexte post-violence

Pri-MI s’intéresse à la prise en charge de restes humains incertains produits par les violences de masse dans des contextes socioculturels variés : France, Guatemala, Espagne, Colombie, Rwanda

Nous qualifions d’incertains les restes ayant subi un destin qui brouille leur qualification en tant que restes humains (fragmentation, transformation, déplacements, usages non-funéraires) et/ou ceux qui relèvent d’une responsabilité légale et morale équivoque. Cette incertitude sur le statut légal de ces restes ouvre un espace pour des individus et des collectifs qui décident d’agir pour les faire reconnaître en tant que morts et travailler leur mémoire. Le projet porte sur ces acteurs, à qui n’incombe pas la responsabilité de ces restes (au titre d’un mandat professionnel ou démocratique, ou encore d’un lien de parenté) mais qui font le choix de les prendre en charge. Nous postulons que cette prise en charge implique une appropriation symbolique, sociale et personnelle de ces restes. Le programme s’intéresse à ce processus consistant à “faire siens” des restes humains et les morts qu’ils incarnent. Sur le plan épistémologique, nous postulons l’intérêt spécifique de l’étude de ces restes incertains, peu abordés dans la littérature. Les sciences sociales ont bien montré le potentiel heuristique d’une approche par la marge, permettant de questionner l’ordinaire ou la norme. Une attention particulière sera portée à la matérialité problématique des restes, qui offrira un point de vue privilégié pour saisir les modalités et les enjeux relatifs à la qualification ontologique des restes et, au-delà, à ce qui produit leur humanité. L’objectif principal est de contribuer à la compréhension des mécanismes de résilience des sociétés civiles post-conflit, à travers l’étude de mobilisations citoyennes spontanées dans les champs funéraire et mémoriel. Les cinq études de cas (France, Guatemala, Espagne, Colombie, Rwanda) documentent le processus consistant à humaniser et “faire siens” des restes, dans leur dimension matérielle comme mémorielle. Cet objectif suppose de prêter attention aux acteurs de cette prise en charge (qui sont-ils ? Quelles raisons les poussent à se mobiliser ?), à leurs pratiques (techniques de recherche des corps ou des restes, travail d’identification, rituels et soins apportés aux cadavres, mémorialisation…), aux significations, enjeux et implications de celles-ci. Comment, à partir de matérialités souvent ténues et disqualifiées, produit-on l’humanité et l’identité personnelle d’un reste ? Quelles opérations “transforment” une matière morte en une personne défunte, avec laquelle entrer en relation ? La production de connaissances scientifiques concerne deux champs connexes : l’anthropologie du corps mort et l’anthropologie de la personne. En se centrant sur les initiatives spontanées d’individus et de groupes qui agissent sans mandat officiel, il s’agit de rendre intelligibles les motifs d’implication des citoyens dans des processus funéraires et mémoriels qui relèvent habituellement du champ d’action de l’État. Une attention particulière est donc portée à la diffusion des savoirs produits en direction de la société civile.

Chaque étude implique une enquête localisée, inscrite dans la longue durée et caractérisée par une immersion du chercheur au sein de la société étudiée, lui permettant d’accéder aux catégorisations émiques et aux subjectivités profondes des acteurs. Travaillant depuis plusieurs années sur ces terrains et cette thématique, les membres de l’équipe ont noué des relations de confiance avec leurs interlocuteurs. Cette connaissance préalable induit une grande conscience, de la part des membres de l’équipe, de leurs responsabilités et des enjeux tant méthodologiques qu’éthiques que pose l’enquête sur la question sensible du traitement des restes humains.

Pour cette raison, des ateliers méthodologiques intégrés au programme permettent de discuter ces enjeux et de répondre aux éventuelles difficultés par la mutualisation des savoir-faire acquis (cf. Workshop autour des "données sensibles", 7 mars 2025).

Au-delà des cinq études, c’est leur mise en comparaison qui constitue l’originalité du projet. Celle-ci se fait dans une perspective pluridisciplinaire qui permet d’enrichir les études de cas, à travers la combinaison des outils théoriques comme méthodologiques des disciplines impliquées. Il s’agit de mettre en regard des situations empiriques contrastées, qui partagent cependant trois caractéristiques fondamentales, constituant un gage de leur commensurabilité :

1) C’est d’abord le contexte post-violence de masse qui singularise les études, les restes humains ayant été produits par des violences extrêmes (génocides, massacres, guerres). Marquées par la volonté d’anéantir les victimes et tout ce qui les représente (corps, nom, biens), ces violences constituent un cadre particulier au sein duquel appréhender les pratiques d’individus qui cherchent à rendre aux restes une identité humaine et personnelle. Ces contextes permettront aussi d’interroger le rapport aux violences passées des individus engagés dans ces processus.

2) L’incertitude pesant sur le statut de ces restes représente un deuxième critère commun. Elle constitue un angle original et heuristique pour travailler les enjeux relatifs aux processus de (re)qualification des restes dans une perspective dynamique, prenant en compte les états successifs de la matière.

3) C’est enfin sur les acteurs informels, sans mandat ni lien de parenté avec les disparus qu’ils prennent en charge que se focalisent les études, permettant ainsi d’interroger les motifs de l’implication citoyenne spontanée et les innovations funéraires et mémorielles émergeant hors des cadres institués.

À ce stade, nous relevons l’organisation de plusieurs événements scientifiques qui font la lumière sur les formes de prises en charge des restes humains problématiques :

- Le séminaire "Approches anthropologiques des trajectoires des corps morts" (5 séances par an, à la Maison interuniversitaires des Sciences de l'Homme - Alsace, à Strasbourg).

- 2 workshops méthodologiques : "Terrains minés. Enquêter en contextes conflictuels" (Strasbourg, 5 mai 2023) et "Données sensibles" (Strasbourg, 7 mars 2024).

- Journée d’étude "(À) qui sont les restes humains ?" Strasbourg, 15 février 2024.

- 2 conférences : Jean-Marc Dreyfus (Université de Manchester), « La nécropole nationale de la déportation au Struthof-Natzwiller: transfert de corps et légitimation politique, 1954-1962 » (Strasbourg, 27 octobre 2023) et Sevane Garibian (Université de Genève), « Le corps mort, témoin silencieux au statut incertain » (Strasbourg, 23 novembre 2023).

 

Plusieurs publications :

- L'ouvrage, en anglais et en allemand aux éditions Ekw-verlag, dirigé par Christian Bonah, Reinhard Johler, Hans-Joachim Lang et Jeanne Teboul, intitulé We Remember – the 86. A Franco-German Gathering in Alsace with Descendants of Nazi Victims. (Titre allemand : We remember – die 86 Eine deutsch-französische Begegnung im Elsass mit Nachkommen von NS-Opfern).

- La série d'articles en 5 épisodes dans Theconversation.com : "Enquête : Sur la piste des 86, mémoires d’un crime nazi" par Jeanne Teboul.

- La coordination, par Clara Duterme et Jeanne Teboul, d'un numéro de la revue Anthropologie et Sociétés, intitulé "Restes inquiets. Matérialités et mémoires contrariées des morts », 48-3.

 

- La poursuite du séminaire "Approches anthropologiques des trajectoires des corps morts" sur l'année 2025-2026 avec une programmation de 5 nouvelles séances à la Maison interuniversitaires des Sciences de l'Homme - Alsace, à Strasbourg. Le séminaire invite des chercheurs locaux (Université de Strasbourg), mais aussi d’autres universités nationales et internationales à présenter leur recherche.

- Deux documentaires sonores : un sur le programme "Faire siens les morts incertains" et un autre sur le cas d'étude de Clara Duterme, au Guatemala.

- Des billets de blog rédigés par les chercheurs et chercheuses qui participent au programme de recherche Pri-MI.

- L'organisation de projections ouvertes au grand public : PURE UNKNOWN, de Valentina Cicogna et Mattia Colombo (2023) prévue à la Bibliothèque Nationale Universitaire de Strasbourg le 21 janvier 2026 et Requiem NN de Juan Manuel Echavarria (2013).

- Une journée d'étude sur les morts singuliers (25 septembre 2025)

- Un workshop épistémologique (26 septembre 2025)

- Un ouvrage monographique de Jeanne Teboul sur son cas d'étude à paraître fin 2025.

- Une exposition finale dont une première version sera diffusée lors du colloque final prévu en juin 2026

- Un réseau de recherche fédéré localement autour de la thématique du programme avec les participants du séminaire « Approches anthropologiques des trajectoires des corps morts »

 

et des perspectives pour les carrières :

- préparation de son Habilitation à Diriger des Recherches (HDR) par Jeanne Teboul.

Le projet Pri-MI s’intéresse à la prise en charge de restes humains incertains produits par les violences de masse dans différents contextes socioculturels contemporains (France, Guatemala, Espagne, Rwanda/Ouganda, Colombie). Nous qualifions d’incertains les restes ayant subi un destin qui brouille leur qualification en tant que restes humains (fragmentation, transformation, usages non-funéraires) et/ou ceux qui relèvent d’une responsabilité légale et morale équivoque. Cette incertitude sur le statut légal et la nature-même de ces restes ouvre un espace pour des individus et des collectifs qui décident d’agir pour les faire reconnaître en tant que morts et travailler leur mémoire. C’est sur ces acteurs, à qui n’incombe pas la responsabilité de ces restes (au titre d’un mandat professionnel ou démocratique, ou encore d’un lien de parenté) mais qui font le choix de les prendre en charge, que porte ce projet. Nous faisons l’hypothèse que cette prise en charge implique une appropriation symbolique de ces restes. L’objectif de Pri-MI est de documenter ce processus consistant à humaniser et « faire siens » des restes, dans leur dimension matérielle comme mémorielle. Pour cela, le projet s’appuie sur cinq études de cas, travaillées dans une perspective comparatiste et pluridisciplinaire (anthropologie, histoire, géographie). Il s’agit de prêter attention aux acteurs de cette prise en charge (qui sont-ils ? Quelles raisons les poussent à se mobiliser ?), à leurs pratiques (techniques de recherche des corps ou des restes, travail d’identification, rituels et soins apportés aux cadavres, mémorialisation…), aux significations et enjeux de celles-ci. Comment, à partir de matérialités souvent ténues et disqualifiées, produit-on l’humanité et l’identité personnelle d’un reste ? Depuis une perspective originale centrée sur les initiatives citoyennes, Pri-MI ambitionne d’éclairer les pratiques funéraires et mémorielles contemporaines et la fabrique des identités post-mortem.

Coordination du projet

Jeanne TEBOUL (Laboratoire interdisciplinaire en études culturelles (UMR 7069))

L'auteur de ce résumé est le coordinateur du projet, qui est responsable du contenu de ce résumé. L'ANR décline par conséquent toute responsabilité quant à son contenu.

Partenariat

LinCS Laboratoire interdisciplinaire en études culturelles (UMR 7069)

Aide de l'ANR 261 192 euros
Début et durée du projet scientifique : décembre 2023 - 30 Mois

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