Contrôle des propriétés électroniques de matériaux quantiques sous contrainte biaxiale – BISCEPS-QM
Contrôle des ondes de densité de charge par déformation biaxiale sur une large gamme de températures
Développement d’un dispositif inédit de contrainte biaxiale en traction à température cryogénique pour explorer les matériaux 2D sous déformation
Contraindre la matière pour révéler de nouvelles phases électroniques
Les propriétés électroniques des cristaux ont permis des avancées technologiques majeures et sont aujourd’hui centrales face aux défis sociétaux : énergie verte, batteries, santé, nanotechnologies, électronique et information quantiques. Maîtriser ces enjeux suppose de contrôler finement les bandes électroniques, notamment les « gaps », au cœur du gap engineering. À proximité de l’énergie de Fermi apparaissent gaps et singularités (points de Dirac en 2D), tandis que la supraconductivité à température ambiante reste un objectif clé pour un transport d’énergie sans pertes. Explorer ces phénomènes nécessite d’investiguer de larges diagrammes de phase sous différentes contraintes. Parmi les états fondamentaux figure l’onde de densité de charge (CDW), liée à la topologie de la surface de Fermi. Sous une température critique, certains métaux subissent une distorsion périodique du réseau, ouvrant un gap et abaissant l’énergie du système. Bien connue, la CDW suscite un regain d’intérêt en raison de sa proximité avec la supraconductivité dans de nombreux matériaux, posant la question de leur coexistence ou compétition. Elle résulte de l’appariement d’électrons et de trous de basse énergie séparés par un vecteur d’emboîtement Q, souvent via un mécanisme assisté par phonons, et correspond à une modulation spatiale de la densité électronique (Q = 2kF). Comme la surface de Fermi dépend directement de la structure cristalline, toute déformation modifie les paramètres d’emboîtement et donc les propriétés de la CDW (température de transition, vecteur d’onde, amplitude). La commensurabilité avec le réseau est déterminante : les CDW incommensurables peuvent « glisser » et présenter un transport non linéaire, tandis que les CDW commensurables restent bloquées et ohmiques. Ce projet visait à explorer de nouveaux états électroniques en modulant directement la structure par déformation mécanique biaxiale, du régime cryogénique à la température ambiante. L’étude s’est concentrée sur les composés quasi bidimensionnels RTe₃ (R lanthanide), matériaux de type van der Waals présentant des CDW dans les plans de tellure. Selon l’élément R, ces systèmes possèdent des structures légèrement rectangulaires et des températures de transition très différentes (écarts >100 K), certains affichant deux CDW orthogonales à basse température. L’objectif était de comprendre le lien entre structure atomique et états CDW, et de déterminer si une déformation contrôlée permet de piloter — voire d’induire — de nouvelles phases. Le projet a conduit au développement d’un dispositif inédit de déformation biaxiale fonctionnant à basse température, combinant diffraction X (laboratoire et synchrotron), mesures de transport et modélisation théorique, afin d’explorer un diagramme de phase tridimensionnel (température et déformations selon deux directions).
Le projet reposait sur la réalisation d’un nouveau dispositif permettant d’appliquer une déformation mécanique biaxiale à des systèmes quasi bidimensionnels à température cryogénique, tout en restant compatible avec plusieurs sondes expérimentales : diffraction des rayons X, mesures de transport électrique et mesures optiques.
Nous avons conçu, assemblé et caractérisé avec succès ce dispositif. Il est constitué d’une chambre en forme de croix dans laquelle est inséré un cryostat à flux d’hélium. L’ensemble est équipé de quatre moteurs exerçant une traction sur un substrat déformable en Kapton, également en forme de croix, placé sur le doigt froid du cryostat et sur lequel un échantillon 2D peut être collé. Nous avons démontré le bon fonctionnement du dispositif et caractérisé ses performances en déformation mécanique par des méthodes optiques (corrélation d’images numériques) ainsi que par diffraction des rayons X sur des échantillons polycristallins et monocristallins.
Les mesures de diffraction ont été réalisées à la fois en laboratoire et au synchrotron SOLEIL, le dispositif étant pleinement compatible avec des lignes de diffraction équipées de grands diffractomètres. Par ailleurs, nous avons validé ses performances en régime cryogénique et montré que les échantillons déformés peuvent être refroidis jusqu’à 15 K.
L’atout principal de ce dispositif, par rapport aux systèmes existants, réside dans la possibilité d’appliquer une déformation biaxiale contrôlée et de mesurer directement l’état de déformation sur l’échantillon étudié par diffraction des rayons X, en analysant au moins trois réflexions de Bragg non colinéaires. Cette approche a permis de déterminer avec précision l’évolution des paramètres structuraux et de les corréler aux modifications observées des propriétés électroniques. Ces dernières ont été principalement étudiées par des mesures de transport électrique, en analysant à la fois la dépendance en température des résistivités et les courbes V(I), afin de mettre en évidence les comportements non linéaires des systèmes étudiés.
Le projet visait à étudier les propriétés structurales des ondes de densité de charge (CDW) sous déformation biaxiale dans les systèmes RTe₃, depuis les températures cryogéniques jusqu’à la température ambiante, en abordant notamment la question suivante : les propriétés des deux CDW orthogonales peuvent-elles être contrôlées par une contrainte biaxiale ?
L’ensemble de ces questions a été résolu avec succès pour TbTe₃, grâce à une approche combinant diffraction des rayons X (XRD) et mesures de transport. Ces travaux ont conduit à une publication à fort impact détaillant l’ensemble des résultats (A. Gallo–Frantz et al., Charge density waves tuned by biaxial tensile stress, Nature Communications 15, 3667 (2024)).
Nous avons suivi l’évolution des températures de transition de TbTe₃ et ErTe₃ en fonction de l’asymétrie structurale dans le plan a/c, déterminée par l’analyse de trois réflexions de Bragg non colinéaires en XRD. Les réflexions satellites associées aux CDW le long de c (CDWc) et le long de a (CDWa) ont également été suivies dans l’espace réciproque en fonction de cette asymétrie. Nous montrons que, dans l’état non contraint, le système présente uniquement une CDWc pour a < c. Lorsque a > c, une réorientation de la CDW se produit : la CDWc disparaît au profit d’une CDWa. Pour a = c, un état de coexistence est observé.
Ces résultats sont corroborés par les mesures de transport, qui révèlent une inversion nette du comportement des résistivités mesurées selon a et c lorsque le rapport a/c est modifié. L’amplitude de l’anomalie de résistivité à la transition s’inverse également. Les températures de transition (déterminées par l’apparition de cette anomalie) évoluent avec la déformation dans le plan, la transition de réorientation intervenant précisément pour a = c.
L’intensité des pics satellites mesurés en XRD permet d’estimer l’évolution des gaps CDW, leur amplitude étant proportionnelle à la racine carrée de l’intensité diffractée. Nos résultats indiquent une saturation des gaps, avec toutefois une amplitude plus faible pour la CDWa induite par contrainte que pour la CDWc à l’état initial. En revanche, les températures critiques ne saturent pas mais évoluent linéairement avec a/c, avec une augmentation remarquable supérieure à 30 K dans la gamme explorée.
Enfin, nous avons étudié les propriétés non linéaires de TbTe₃ sous déformation. L’analyse des courbes V(I) et de la résistance différentielle dV/dI(I) met en évidence le phénomène de glissement (sliding) par une chute caractéristique de la résistance différentielle. Lorsque des forces sont appliquées selon les directions cristallographiques a ou c, l’asymétrie a/c est modifiée et les tensions seuil associées au glissement évoluent en conséquence.
Ce travail ouvre de nouvelles questions et offre ainsi de nouvelles perspectives expérimentales : la valeur du gap se stabilise-t-elle dans les phases CDWa et CDWc de TbTe₃ ? Pour y répondre, il est nécessaire de sonder le gap dans l’état déformé de ces systèmes.
De même, la coexistence des CDW orthogonales pour a = c dans TbTe₃ reste mal comprise. Des expériences supplémentaires, par exemple par micro-diffraction X (micro-XRD), sont nécessaires pour déterminer l’agencement spatial des deux CDW dans cet état.
Enfin, les perspectives sont très larges pour l’exploration d’autres systèmes 2D d’intérêt. Par exemple, les dichalcogénures de métaux de transition à CDW multi-q présentent une symétrie différente, et il serait particulièrement intéressant de déterminer si le mécanisme de transition de réorientation des CDW est similaire. L’étude du lien entre supraconductivité et CDW en fonction de la déformation, notamment en relation avec les phonons, constitue également une piste prometteuse.
Les propriétés électroniques des matériaux sont intimement liées à leur composition chimique et leur structure cristallographique. Il est donc capital de comprendre le lien étroit qui les unit dans les composés présentant des phases intéressantes d’un point de vue fondamental et appliqué. Les matériaux quantiques font partie de ces systèmes très prometteurs présentant une variété de phases intéressantes et dans lesquels, ces dernières années, l’application de contrainte mécaniques uniaxiales a permis d’entrevoir la possibilité de les modifier. Cependant, l’idéal serait un contrôle biaxial de la structure cristallographique à des températures variables, pour explorer de vastes régions inexplorées des diagrammes de phase. Ce projet ANR propose de relever ce défi, d’explorer le diagramme de phase température/contraintes biaxiales de matériaux quantiques quasi-2D présentant des ordres de charge et de la supraconductivité, dans le but d’observer et de contrôler ces transitions de phase.
Coordination du projet
Vincent Jacques (Laboratoire de Physique des Solides)
L'auteur de ce résumé est le coordinateur du projet, qui est responsable du contenu de ce résumé. L'ANR décline par conséquent toute responsabilité quant à son contenu.
Partenariat
LPS Laboratoire de Physique des Solides
NEEL Institut Néel
IRE-RAS / Kotelnikov Institute of Radio-engineering and Electronics of RAS
Pprime Institut P' : Recherche et Ingénierie en Matériaux, Mécanique et Energétique
Aide de l'ANR 301 622 euros
Début et durée du projet scientifique :
janvier 2022
- 36 Mois