La résilience des sociétés protohistoriques: stratégies d'adaptation et transformations culturelles durant le 2e millénaire avant notre ère en Asie centrale méridionale – TRANSOXUS
Parcours d’évolution et stratégies d’adaptation des communautés culturelles lors de la fin de la civilisation de l’Oxus et du début de l’âge du Fer
Vers le milieu du IIe mill. av. n.è., la disparition de la civilisation de l’Oxus a longtemps été définie comme un effondrement ou un déclin. Peu d’études ont été consacrées aux cultures qui apparaissent alors au début de l’âge du Fer, dépourvues de sépultures et d’objets de prestige. L’expansion des zones occupées et la longue durée de ces cultures nous a conduit à proposer d’y voir des cultures ayant fait preuve de grandes capacités d’adaptation et d’évolution.
Comprendre la disparition de la civilisation de l’Oxus et la formation de cultures en apparence totalement différentes
Le projet TransOxus visait à documenter les stratégies d’adaptation mises en place par les communautés du sud de l’Ouzbékistan dans un contexte de transformations culturelles, socio-économiques et idéologiques majeures encore très mal compris qui a vu la disparition de la civilisation de l’Oxus et la formation des cultures à céramique peinte lors de la transition âge du Bronze – âge du Fer (seconde moitié du 2e mill. av. n.è.). Les recherches récentes ont montré que les causes de cette transformation sont multifactorielles, mais son origine et ses mécanismes demeurent insuffisamment documentés. En considérant cette période non comme une simple phase « post-effondrement », mais comme une véritable phase formative, le projet TransOxus entendait examiner des scénarios alternatifs afin de renouveler notre compréhension des sociétés humaines dans des contextes de développement non linéaires. Puisque les causes de ces changements restent difficiles à saisir, nous avons choisi de chercher à caractériser au mieux cette phase transitoire et de nous intéresser aux processus adaptatifs mis en place : l’objectif était ainsi de renverser la perspective en adoptant un point de vue centré sur la formation et le développement de nouvelles cultures dans des circonstances particulières, plutôt qu’en ne les observant que par le prisme d’un processus post-effondrement. Nous avons ainsi cherché à identifier et documenter les différents mécanismes mis en œuvre en accordant une attention toute particulière à la relation société/environnement.
Le projet a été structuré en deux grands axes, chacun visant à répondre à un grand questionnement dans une approche holistique. Tout d’abord, il s’agissait de mener une caractérisation culturelle et socio-économique précise des cultures de la fin de l’âge du Bronze et du début de l’âge du Fer, reposant sur des prospections géophysique, des sondages sur des sites ciblés, l’étude de la culture matérielle et l’étude des écofacts. Des fouilles et des sondages ont été menés simultanément sur quatre sites couvrant toute la séquence d’occupation du IIe mill. Av. n.è. : Burgut Kurgan, Kayrit Tepa, Kuduk Bulak et Kamyshtepa. Une étude des techniques architecturales et plusieurs volets d’étude des artefacts ont été mis en place, incluant l’étude techno-typologique et des analyses archéométriques des assemblages céramiques, l’étude des textiles à travers leurs empreintes, l’étude du macro-outillage lithique.
L’autre axe visait à comprendre la relation que ces communautés entretenaient avec leur environnement immédiat afin d’éclairer les économies de subsistance et les stratégies d’adaptation. Plusieurs tâches complémentaires ont été mises en œuvre. Des prospections géo-archéologiques, des sondages ciblés, des analyses sédimentologiques et OSL ainsi que des analyses anthracologiques ont permis l’étude des systèmes d’irrigation et ont contribué à une meilleure compréhension des environnements passés. Un important volet d’analyses fauniques, carpologiques et phytolithiques a permis d’éclairer les pratiques agricoles. Les données obtenues ont ensuite été intégrées dans un SIG.
Le projet a permis la découverte de nouveaux sites archéologiques, dont l’un exceptionnel par la présence de niveaux archéologiques des âges du Bronze moyen/final et du Fer ancien, et la documentation systématique d’un paysage culturel de la fin de l’âge du Bronze et du début de l’âge du Fer.
Les résultats obtenus éclairent la fin de la civilisation de l’Oxus : la documentation des sites d’habitat donne à voir une rupture de peuplement et de nouvelles manières d’habiter l’espace ; la découverte d’une variabilité importante des types de sites d’habitat du début de l’âge du Fer et de leur structuration hiérarchisée suggère l’existence d’un maillage territorial parfaitement intégré ; la mise en évidence de l’introduction de nouveaux taxons, d’un nouveau système de mouture, de nouvelles pratiques de stockage et d’un usage différencié des ressources en bois au début de l’âge du Fer contribuent à notre compréhension des pratiques adaptatives mises en œuvre au début de cette période ; les données archéogéographiques constituent une contribution novatrice à l'étude des anciens paysages d'irrigation de la région, en fournissant la première base intégrée permettant d'établir avec certitude un lien entre les infrastructures hydrologiques et la dynamique des peuplements à l'échelle régionale ; les artefacts montrent l’insertion dans un réseau plus vaste à échelles locale, micro-régionale et régionale et suggèrent l’existence d’interactions culturelles et économiques qui ont contribué à façonner les sociétés d’Asie centrale aux IIᵉ et Ier millénaire avant notre ère.
A l’échelle locale, nous avons pu mettre en évidence un certain nombre de pratiques adaptatives au milieu du IIe millénaire av. n.è. Il est maintenant nécessaire de développer une approche pluridisciplinaire comparable à plus grande échelle et en collaboration avec les projets pilotés par d’autres équipes. C’est uniquement dans ce cadre qu’il sera possible de déterminer si les évolutions observées résultent de facteurs locaux ou régionaux. Une autre piste qui reste à explorer est celle de la mobilité des populations des âges du Bronze et du Fer et celle des interactions avec les autres communautés culturelles, tout particulièrement celles originaires des steppes.
Ce projet vise à étudier les stratégies d’adaptation socio-économiques et environnementales des civilisations dans un contexte de bouleversements plurifactoriels pouvant mener à l’effondrement. Faisant écho aux situations difficiles auxquelles notre société contemporaine fait face, le projet se penchera sur un cas emblématique encore mal documenté, la disparition en Asie centrale de la civilisation de l’Oxus et la formation des cultures Sine Sepulchro lors de la transition entre les âges du Bronze et du Fer (vers 1500 av. n.è.). Alors qu’aucune cause directe unique de cette disparition n’a pu être identifiée, le projet vise à interroger les transformations sociétales en se concentrant sur les processus d’adaptation lors de cette transition et de la période qui suit. Les stratégies déployées paraissent en effet avoir été fructueuses puisque l’âge du Fer ancien est caractérisé par une extrême stabilité pendant cinq siècles. Pourtant, cette période charnière reste peu étudiée car longtemps considérée comme une période de déclin provoquée par des « invasions barbares ».
Afin de contribuer à une meilleure compréhension des interactions entre les sociétés humaines et leur milieu lors de cette transition, le projet TransOxus entend questionner la résilience sociétale à l’échelle locale. Il se concentrera sur une zone de peuplement récemment découverte dans le sud de l'Ouzbékistan, l'oasis de Kayrit. Celle-ci est unique, car plusieurs sites datés de cette période de transition y ont été recensés et constituent le seul ensemble d’habitat connu en zone d’altitude et en contact avéré avec des cultures d’origine steppique du nord de l’Asie centrale, qui ont certainement joué un rôle dans ce phénomène.
Ce projet pluridisciplinaire combinera archéologie, bio-archéologie, géophysique, géographie et SIG. Il est organisé autour de deux axes principaux et prévoit trois missions de terrain et un important volet d’analyses en laboratoire. Le premier axe visera à documenter et caractériser diachroniquement la culture matérielle et les habitats de l’oasis de Kayrit, et inclura des prospections géophysiques sur les divers sites recensés, des sondages archéologiques et un volet d’étude de la production matérielle. Ces études contribueront à notre compréhension du type d’habitat, de l’occupation du territoire, de la culture matérielle et des pratiques socio-économiques et délivreront un cadre chronologique fiable qui s’appuiera sur un programme de datations radiocarbone. Le deuxième axe de recherche visera à reconstituer les pratiques agricoles et la relation des habitants de l’oasis avec leur environnement. Des études archéobotaniques (analyses des macro-restes botaniques, phytolithes, isotopes) viseront à documenter l’interaction entre l’homme et les plantes. Des études géoarchéologiques et géographiques permettront de reconstituer l’environnement ancien et d’évaluer les ressources et contraintes existantes, de documenter les stratégies de subsistance et d'exploitation (zones cultivées, jardins ou parcs à bétail) et d’identifier et dater les réseaux d'irrigation. Elles s’appuieront sur des prospections, des sondages à la tarière et des analyses de sédiments (granulométrie, dosages en matière organique et carbonates de calcium, datations OSL et C14). Un intérêt particulier sera également porté aux pratiques agricoles actuelles en zone de montagne, encore très traditionnelles. Toutes les données obtenues ainsi que celles disponibles dans la littérature scientifique sur d’autres types de sites voisins (pétroglyphes, kourganes) seront intégrées dans un système d’information géographique, permettant une lecture et une interrogation des données multiscalaires, au niveau du site et de l’oasis puis au-delà.
Coordination du projet
Johanna Lhuillier (ARCHEORIENT ENVIRONNEMENTS ET SOCIETES DE L'ORIENT ANCIEN)
L'auteur de ce résumé est le coordinateur du projet, qui est responsable du contenu de ce résumé. L'ANR décline par conséquent toute responsabilité quant à son contenu.
Partenariat
ARCHEORIENT ENVIRONNEMENTS ET SOCIETES DE L'ORIENT ANCIEN
Aide de l'ANR 380 994 euros
Début et durée du projet scientifique :
novembre 2021
- 36 Mois