CE30 - Physique de la matière condensée et de la matière diluée 2020

Modélisation du transport d'anticorps et de bactéries dans le système digestif – TABAG

Modélisation du transport d'anticorps et de bactéries dans le système digestif

Alors qu'on sait maintenant que le microbiote intestinal joue un rôle essentiel dans la santé, il y a encore très peu de modèles rendant compte de sa dynamique, en particulier de son interaction avec le système immunitaire. Ce projet est centré sur la modélisation de la dynamique des populations bactériennes, l'impact de leur structure spatiale sur leur évolution, la distribution spatiale des anticorps, et donc nécessairement aussi sur le transport hydrodynamique dans le système digestif.

Modélisation du transport d'anticorps et de bactéries dans le système digestif

Le système digestif Chez l’humain, les bactéries sont aussi nombreuses que les cellules humaines, avec 99 % localisées dans le colon. Le colon est après l'intestin grêle. Les bactéries se nourrissent de nutriments que l'organisme ne peut pas bien absorber dans l'intestin grêle, et produisent d'autres composants dont certains sont essentiels à l'organisme. Cependant, l'organisme doit aussi se défendre contre des bactéries pathogènes. Le rôle clé des anticorps sIgA. Comment l'organisme peut favoriser les bactéries commensales et lutter contre les bactéries pathogènes? Une clé est le système immunitaire adaptatif, dont l'effecteur principal dans le système digestif sont les anticorps, en particulier les sIgA, des dimères d'IgA (qui ont chacun deux sites de liaison). Contrairement aux autres tissus où la présence de bactéries est anormale, et où il est utile d'éliminer toutes les bactéries rencontrées, le système immunitaire ne peut pas avoir une action trop drastique dans le colon. Comme les sIgA ont plusieurs sites de liaisons, ils peuvent agréger les bactéries, ce qui leur rend plus difficile d'approcher les parois du système digestif. Avant le début de cette ANR, j'ai contribué à montrer que leur effet principal, plutôt que de lier des bactéries entre elles après collision, est de lier les bactéries filles après division, formant des amas monoclonaux. Ce mécanisme de "croissance enchaînée" peut cibler préférentiellement les bactéries à croissance rapide, potentiellement pathogènes. Cependant ce travail avait été effectué sur des données dans le cecum de la souris, qu'on peut considérer comme étant relativement bien mélangé. Des observations ont montré que la concentration d'anticorps n'est pas la même tout le long du système digestif. Si la concentration en anticorps devient trop faible, ils ne peuvent plus être efficaces. Il n'y avait aucun modèle rendant compte de la distribution des anticorps le long du système digestif. Un des objectifs de ce projet est de créer un modèle prenant compte la sécrétion des anticorps, leur transport, et leur liaison aux antigènes bactériens. Évolution des populations bactériennes La structure des populations bactérienne impacte leur évolution. Il existe beaucoup de résultats théoriques pour des graphes avec certaines symétries. Mais quand les migrations entre sous-populations sont asymétriques, comme dans le système digestif où il y a un flux net dans une direction, il n'y a presque aucun résultat sur lesquels se baser. Un autre objectif est d'obtenir de nouveaux résultats théoriques dans ce cas. Transport Le transport dans le système digestif, dû aux contractions des parois, est complexe. Une manière simple de le représenter dans l'axe longitudinal est de combiner une vitesse et un coefficient de diffusion effectif, représentant le mélange. Le long des parois, les villosités intestinales pourraient contribuer au mélange. Peut-on le quantifier?

Au niveau des méthodes, ce projet utilise un mélange d'approches analytiques et numériques.

 

Les approches numériques peuvent permettre d'étudier systématiquement des systèmes trop complexes pour être résolus exactement. On utilise plusieurs types d'approches numériques. Par exemple, dans certains cas on résout un système d'équations différentielles par un schéma numérique discrétisant le temps et l'espace, où toutes les composants (par exemple les bactéries, les nutriments, les anticorps), sont traités comme des concentrations. Dans d'autres cas, on utilise des simulations stochastiques, par exemple quand on s'intéresse à la distribution de taille d'amas de bactéries, et qu'on prend les bactéries comme des particules discrètes au lieu de concentrations continues. Pour explorer le transport hydrodynamique, on utilise pour résoudre les équations de Navier-Stokes incompressibles la méthode de Boltzmann sur réseau (LBM), et une procédure spécifique pour traiter les bords, lorsqu'ils bougent comme les villis sur les parois quand elles ont des contractions longitudinales.

 

Les approches analytiques permettent d'obtenir des résultats généraux, et d'identifier robustement les paramètres importants. Dans la plupart des cas, le système général n'est pas solvable explicitement, mais on peut obtenir des approximations dans certains régimes. Dans certains cas, aller au delà de la moyenne est essentiel, et on fait des calculs stochastiques, principalement avec des processus de branchement.

 

Une partie de ce projet consiste à développer des modèles théoriques génériques inspirés par la biologie, pour identifier les propriétés essentielles. Une autre partie de ce projet est de la modélisation proche des données, avec comparaison quantitative.

 

4 publications, 1 preprint, 2 manuscrits en finalisation.

 

[La1] Labavić et al, in prep. Modèle général de la distribution des anticorps dans le système digestif, qui prend en compte production, transport, et attachement/détachement des antigènes. Approches numériques et analytiques, en lien avec des observations expérimentales de la littérature d'immunologie.

 

[La2] Labavić et al, in prep. Simulations stochastiques de la dsitribution de taille de clusters de bactéries liées par les anticorps.

 

[V] Vernekar et al. (2025) Nous étudions l’écoulement induit par une onde pendulaire se propageant le long des parois d’un canal bordé de villosités. Comme cette onde déplace la paroi, cela fait osciller les villosités, avec un déphasage relatif entre voisins. Par des simulations de Boltzmann sur réseau, nous montrons l’existence d’une couche limite de mélange juste au-dessus des villosités. Dans la lumière, un écoulement axial stationnaire émerge. En considérant la vitesse moyenne du fluide piégé entre les villosités adjacentes, nous dérivons analytiquement une loi d’échelle pour cet écoulement. Nous développons aussi une condition aux limites effective, pour permettre des simulations des écoulements intestinaux sans résoudre individuellement chaque villosité.

 

[A] Alexandre et al. (2025) Modèle simple qui fait le lien entre le modèle de Wright-Fisher et le modèle de Moran, modèles largement utilisés en génétique des populations.

 

[F] Fruet et al. (preprint) Impact de l’hétérogénéité environnementale sur la fixation des mutants dans des populations spatialement structurées, où les dèmes (sous-populations) sont situés aux nœuds d’un graphe. Lorsque les migrations entre dèmes sont fréquentes, l’hétérogénéité environnementale peut amplifier la sélection naturelle et, simultanément, accélérer à la fois la fixation et l’extinction des mutants, favorisant ainsi une fixation rapide des mutants bénéfiques. Nous démontrons cet effet dans le graphe en étoile, et plus fortement dans le graphe en ligne, inspiré du système digestif.

 

[H] Hoces et al. (2023) Quantification des goulots d'étranglement démographiques bactériens lors de la colonisation de l'intestin, et prédiction du résultat de l'introduction simultanée des deux souches à partir des données de colonisation de chaque souche séparemment.

 

[Le] Lentsch et al. (2025) Preuve de concept, avec des souches de salmonelles chez des souris, qu'en combinant vaccination orale et introduction de souches compétitrices, on peut éliminer des souches bactériennes indésirables dans le microbiote intestinal. Du côté du modèle, en prenant en compte la souche à éliminer, la souche compétitrice, et le reste du microbiote, nous avons montré que les bactéries reconnues par les anticorps sortent plus vite du cecum, et nous avons obtenu une prédiction partiellement vérifiée par des expériences supplémentaires.

 

Les perspectives sont dans 3 directions: le transport dans le système digestif, l'impact de la structure spatiale sur l'évolution, la dynamique bactérienne et leur interaction avec les anticorps dans le système digestif.

 

Pour le transport dans le système digestif, ce projet a permis d'approfondir ma collaboration avec Clément de Loubens et Stéphane Tanguy, obtenir de nouveaux financements sur le sujet. En plus de la suite de nos projets de recherche, nous avons aussi organisé un workshop "Inter-regulation of gut transport and motility: the way forward" en 2025, qui rassemblait des chercheurs en imagerie médicale, en étude de la digestion de nourriture, des biologistes spécialistes du mucus, des microbiologistes, et des modélisateurs. Ce workshop a été vraiment un succès et a permis de créer des liens entre différentes disciplines.

 

Pour l'impact de la structure de populations sur leur évolution, par exemple de populations bactériennes structurées spatialement dans le système digestif, il existe beaucoup de résultats théoriques pour des graphes avec certaines symétries. Mais quand les migrations entre sous-populations sont asymétriques, comme dans le système digestif où il y a un flux net dans une direction, il n'y a presque aucun résultat sur lesquels se baser. Ce projet nous a permis de commener à défricher ces questions avec Anne-Florence Bitbol. Nous continuons à développer ces modèles, et espérons pouvoir comparer avec des données expérimentales.

 

Le microbiote intestinal est un sujet de recherche très actuel. Malgré les nombreuses études sur le sujet, il y a relativement peu de modèles de la dynamique des populations bactériennes dans le système digestif, et encore moins sur les mécanismes physiques qui font que la sécrétion d'anticorps favorise les bactéries commensales tout en protégeant l'organisme contre les bactéries pathogènes. Ces travaux commencés via se projet sont des jalons dans cette direction, que je vais continuer, avec mes collaborateurs.

 

Résumé de soumission

Dans le tube digestif, il y a à la fois des bactéries commensales bénéfiques pour l'organisme hôte, mais aussi des bactéries pathogènes qui cherchent à envahir l'hôte. Comment l'hôte contrôle son microbiote? Un des outils de l'hôte est son système immunitaire. L'effecteur principal de la réponse immunitaire adaptative dans le système digestif est la sécrétion d'un type d'anticorps, les immunoglobulines A (sIgA). C'est une molécule qui a une forte affinité avec une cible, par exemple un motif présent sur la surface d'une souche bactérienne. Mais une fois liés à des bactéries, ces anticorps ne tuent pas ni n'empêchent ces bactéries de se répliquer. Par contre, ces anticorps peuvent lier des bactéries entre elles. Ce système peut être vu comme un système physico-chimique, avec un écoulement hydrodynamique complexe, et une concentration spatialement variable de molécules réactives et de leurs cibles. Il y a beaucoup de questions ouvertes sur les mécanismes d'actions des sIgA, mais il est difficile d'y répondre quantitativement, parce que pour le moment, il n'y a pas de modèle spatial de la concentration de sIgA dans le tube digestif, qui prenne en compte comment les anticorps sont transporté le long du tube digestif. Un tel modèle doit prendre en compte non seulement la concentration d'anticorps, mais aussi quelle proportion est lié à leurs cibles, ou est libre, en particulier quand leurs cibles sont des bactéries. Notre hypothèse est que la description physique de ce système, un système avec un écoulement et un mélange hydrodynamique complexe, des inhomogénéités dans la production d'anticorps, et dans la concentration de leurs cibles, permettrait de comprendre le profil spatial de la concentration en anticorps, et comment ils interagissent avec les bactéries. La barrière principale est de construire une représentation spatiale approchée du tube digestif et du transport de son contenu, assez simple pour pouvoir permettre une étude numérique et même analytique, et comprendre quels sont les ingrédients importants, tout en gardant les propriétés essentielles du système réel. Le projet est articulé autour de trois grand buts. Le premier est de développer un modèle spatial simple, dans lequel le transport est représenté unidimensionnellement, avec une vitesse moyenne, et une diffusion effective qui représente le mélange. Après une revue systématique de la littérature, nous partirons d'un modèle préliminaire, que nous étudierons plus systématiquement numériquement, nous l'étendrons dans plusieurs directions, nous essaierons d'en trouver des approximations analytiques, et nous comparerons les résultats à des données expérimentales. Le deuxième grand but est de développer une meilleure approximation du transport dans le tube digestif, qui serait suffisamment simple pour l'utiliser dans notre modèle spatial de concentration d'anticorps, tout en étant une meilleure représentation de l'écoulement réel, à plusieurs échelles. Pour trouver des approximations analytiques nouvelles, nous partirons d'études en simulation numérique des flux hydrodynamiques, confrontées à des expériences. Le troisième grand but sera de combiner le modèle du but 1 et la nouvelle approximation du but 2, et utiliser le nouveau modèle ainsi créé pour répondre à différentes questions sur les mécanismes qui font que les anticorps sont utiles, et aussi sur l'évolution bactérienne. Ce projet bénéficie de collaborations existantes avec une immunologiste, un spécialiste du transport dans le système digestif (à la fois expérimental et numérique), et d'une théoricienne biophysique travaillant sur l'impact de la structure des populations sur l'évolution. Ce que nous attendons de ce projet, c'est une meilleure compréhension, plus quantitative, de l'interaction entre anticorps et bactéries dans le tube digestif; et en plus, des modèles spatiaux du système digestif et des approximation de transport qui pourront être réutilisées dans d'autres contextes.

Coordination du projet

Claude Loverdo (Laboratoire Jean PERRIN)

L'auteur de ce résumé est le coordinateur du projet, qui est responsable du contenu de ce résumé. L'ANR décline par conséquent toute responsabilité quant à son contenu.

Partenariat

LJP Laboratoire Jean PERRIN

Aide de l'ANR 160 898 euros
Début et durée du projet scientifique : - 36 Mois

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