CE41 - Inégalités, discriminations, migrations 2019

Des Migrants de l'Intérieur. Gestion étatique et trajectoires collectives de migrants en provenance des Départements d’outre-mer – MIGRINDOM

Des migrants de l'intérieur

Ce projet de recherche porte sur les migrations en provenance des départements d’outre-mer (DOM) depuis la deuxième moitié du XXe siècle, dans le but de saisir conjointement les logiques institutionnelles organisant et encadrant ces migrations et les logiques individuelles et familiales des migrants qui s’emparent de ces dispositifs tout autant qu’ils sont contraints par eux.

Evaluer le rôle de la politique de migration organisée dans la gestion de l'outre-mer français depuis les années 1960.

Les territoires français d'outre-mer ont connu plusieurs mouvements sociaux importants et massifs au cours de la dernière décennie (Guyane française, Martinique, Guadeloupe et île de la Réunion en 2008-2009, à Mayotte en 2016 et 2018, en Guyane française en 2017). Chacun de ces mouvements a mobilisé divers segments de la société et s'est attaqué au rôle et à l'action de l'État central dans ces territoires. Plus important encore, ces mouvements ont obligé les autorités publiques et les élus à se demander ce dont ces territoires avaient besoin, ce à quoi leurs populations aspirent à la fois à court et à long terme. En outre, ces mouvements surviennent à un moment où ces territoires sont confrontés à des défis très importants : alors que la population de la Guyane française augmente rapidement, elle diminue et vieillit rapidement en Martinique et en Guadeloupe. Cette démographie est le résultat direct de plusieurs décennies d'une politique publique de migration organisée des territoires d'outre-mer vers la France métropolitaine après que les territoires ont été entièrement assimilés à la République française en 1946.Le projet cherchait à répondre aux questions suivantes: dans quelle mesure la migration organisée des ressortissants français des territoires d'outre-mer prouve-t-elle qu'ils ont été traités comme des citoyens de seconde zone ? Comment et dans quelle mesure la politique publique de migration organisée a-t-elle alimenté, façonné et informé les formes de racialisation vécues par ces « migrants-citoyens » en métropole ? Quelles sont les implications de cette politique et de ses héritages contemporains dans la relation entre l'État central et les territoires français d'outre-mer ? Avec quelles conséquences sur leurs destins économiques et sociaux ? Une hypothèse importante de notre projet est que la migration/mobilité a été à la fois un outil clé utilisé par l'État pour tenter de résoudre la crise économique et sociale qui perdure dans les territoires français d'outre-mer. ° Dans ce projet, nous avons ainsi cherché à analyser comment le passage de de « migration » à « mobilité » ainsi que les évolutions institutionnelles locales ont eu un impact sur l'implication de ces acteurs. ° Nous avons également cherché à savoir si la migration vers la France hexagonale avait progressivement constitué un outil essentiel de la politique familiale avec des conséquences sur les formes de la parenté et des rôles (économiques, sociaux et culturels) des uns et des autres au sein des familles. °Nous avons enfin cherché à comprendre le rôle de la migration organisée dans la transformation des politiques d'emploi et de travail des citoyens d'outre-mer en France hexagonale et dans les territoires.

Notre projet a réuni des sociologues, politistes, historiens et un géographe. Dès le départ, il était prévu de mener des travaux à partir d'une variété de sources et de données:

- les archives du BUMIDOM: les rapports annuels, correspondances diverses et les dossiers personnels ont ainsi constitué un corpus de sources et un ensemble de données centrales à la réalisation du projet.

- Les archives territoriales (Martinique, Guadeloupe, Réunion) ont également constitué une source majeure pour la conduite de ce projet;

- Des entretiens avec des responsables présents ou passés des agences de migration puis de mobilité (BUMIDOM, ANT, LADOM) ont être menés;

- Des entretiens ont été menés avec des familles afin de produire des monographies de familles interrogeant de façon centrale la place de la migration;

-Des entretiens avec des élu.es nationaux et locaux ont été menés afin d'appréhender leur rôle passé et présent dans les politiques de migration puis de mobilité mais également les relations qu'ils ou elles pouvaient entretenir avec des citoyens d'outre-mer présents en France hexagonale.

-Les archives de plusieurs syndicats nationaux (notamment la CGT et la CFDT) ont été exploitées afin de comprendre l'implication de travailleurs d'outre-mer et la place des enjeux liés aux congés bonifiés ou au "droit au retour"

- En raison du COVID, les observations ethnographiques prévues dans le cadre du projet ont souvent été abandonnées. Quelques observations au sein des antennes hexagonales de LADOM ont été menées.

 

Dans le cadre de l’ANR MIGRINDOM, nous avons produit une base de données à partir d'archives du Bureau pour le développement des migrations dans les départements d'outre-mer (Bumidom), avec l'appui de l'Ined. La base de données a été construite à partir de l'examen d'un échantillon de 925 dossiers individuel de bénéficiaires du Bumidom. Elle a fait l'objet de plusieurs exploitations de la part de chercheurs de l'ANR ainsi que par une étudiante du Master Quantifier en sciences sociales qui a ainsi produit la synthèse la plus complète à ce jour sur le BUMIDOM.

 

• A.Célestine montre comme l’action de l’Etat en matière de migration organisée s’appuie largement sur des acteurs non étatiques comme des associations pour l’élaboration et la mise en œuvre de la politique publique. Elle montre ainsi comme les élites issues de ces départements sont au coeur de decisions perçues avant tout comme étant l’action de l’Etat. Les formes de continuité et de discontinuités avec la période coloniale s’en trouvent ainsi largement complexifiées..

• J. Vulbeau documente la persistance de l’ambiguité du rapport de l’Etat à ces populations dans « l’après-BUMIDOM ». Il montre comme la tension entre politique spécifique et droit commun se poursuit mais également comme l’Etat – à travers notamment l’action des conseillers en insertion professionnelle- fait en pratique usage de formes de catégorisations ethno-raciales en dépit d’un « paradigme supposément colorblind ».

• La base de données produite pendant MIGRINDOM a donné lieu à un mémoire de recherche par Margot Artur de Lizarraga, sous la direction de M. Haddad qui montre notamment que le « dispositif migratoire unique du BUMIDOM, adressé à l’ensemble des ultramarin.es a néanmoins bel et bien abouti à la mise en place d’un traitement différencié des populations selon leur département d’origine. »

• J.Bidet, M. Haddad et D. Véron mettent également en avant le rôle important de l’Etat comme intermédiaire de cette migration post-coloniale.

• Dans son travail sur les travailleurs d’outre-mer en France hexagonale, P. Odin analyse la montée en puissance de l’enjeu de « droit au retour » dans les territoires d’origine. Cette demande apparaît en réponse aux formes de discriminations et de traitements inégaux rencontrés sur le marché du travail mais également en raison de l’orientation « anticolonialiste » de nombreux syndicalistes antillais notamment dans les syndicats nationaux.

• Haddad et Véron montrent que l'évolution de la politique migratoire a transformé une politique de main-d'œuvre visant à canaliser les travailleurs vers des emplois et des secteurs spécifiques en une politique sociale visant à atténuer les inégalités structurelles et la crise économique et sociale dans les territoires d'outre-mer après les années 1990. Avec J. Bidet, ils ont montré la manière dont le travail de préformation mis en place par les agences en charge de mobilité pu viser à « rendre sélectionnable » la migration ultramarine.

• M. Haddad montre que l’émigration fait partie des « modalités de transition vers l’âge adulte des Réunionnais.es » et qu’elle est donc « traversée par des logiques familiales, qui pèsent au moins autant que les logiques d’emploi ou de qualification ».

• J. Bidet montre notamment comme les dispositifs de regroupement familial ont pu « normer les formes familiales » dans les outre-mer. Ce travail permet de voir à la fois une diversité d’arrangements familiaux dans les départements d’origine et des formes d'ethnocentrisme de l'administration française.

Plusieurs publications sur le projet ont été faites. Il s'agit d'articles individuels ou collectifs et un numéro de la revue French Colonial History à paraître. Outre ces articles, deux mémoires de master et une Habilitation à Diriger des Recherches (Sylvain Pattieu en achève la rédaction) - qui donnera lieu à la première monographie du BUMIDOM - ont été écrites à partir des données produites pendant MIGRINDOM. Nous envisagions au début du programme de faire deux ouvrages et un colloque final. Nous avons décidé de revenir sur ces décisions et de privilégier d'autres voies:

- nous menons une réflexion sur la manière de développer un projet d'humanités numériques sur le BUMIDOM. Il s'agirait de diffuser les résultats de notre recherche à partir de notre blog scientifique et en incluant des vidéos des chercheurs ayant participé au projet et des modules/livrets pédagogiques que ces vidéos servent à des enseignant.es du primaire et du secondaire. Des discussions avec les archives territoriales de Martinique et départementales de Guadeloupe sont en cours en ce sens. Ce projet a également le soutien de New York University où enseigne désormais Audrey Célestine.

-Ces modules pédagogiques pourraient également avoir pour objectif de fournir des éléments tangibles pour la décision publique et être utilisés dans le cadre de formations dans la fonction publique;

-Nous voulons aussi permettre à des jeunes chercheurs d'utiliser la base de données MIGRINDOM. Celle-ci a été utilisée par Margot Artur de Lizarraga afin de réaliser son mémoire dans le cadre du master Quantifier en sciences sociales et nous aimerions que cette expérience puisse se poursuivre.

-Nous voulons que les résultats de notre recherche soient accessibles au grand public ce qui implique des échanges et partenariats avec un certain nombre d'acteurs. Ainsi, les participants au projet à l'université des Antilles ont-il été impliquées dans une grande exposition sur les archives du BUMIDOM aux archives départementales de Guadeloupe. Notre projet pourrait servir de base à d'autres projets d'exposition portés par des institutions telles que les archives territoriales de ces territoires.

Ce projet de recherche porte sur les migrations en provenance des départements d’outre-mer (DOM) depuis la deuxième moitié du XXe siècle, dans le but de saisir conjointement les logiques institutionnelles organisant et encadrant ces migrations et les logiques individuelles et familiales des migrants qui s’emparent de ces dispositifs tout autant qu’ils sont contraints par eux. Les DOM ont connu un destin particulier à l’époque de la décolonisation de l’Empire français : quand d’autres territoires colonisés sont devenus des Etats-nations indépendants, ces territoires ont été pleinement assimilés à l’Etat français à partir de 1945 par la départementalisation. Ce destin à part confère aux dynamiques et politiques migratoires concernant ces départements un intérêt particulier. Internes à une entité nationale, ces migrations ont été organisées par une agence créée par l’Etat français dans les années 1960, dans un but conjoint de politique de main d’œuvre et de neutralisation des mouvements indépendantistes . Ce projet s’inscrit également dans l’étude des pratiques transnationale et des circulations. Tout en étudiant le poids relatif de l’action publique sur les trajectoires sociales de migrants et leurs apparentés, il s’agit aussi d’étudier ces migrations à partir des trajectoires des migrants eux-mêmes, dans un contexte de défis démographiques importants pour ces territoires.

Coordination du projet

Audrey Celestine (Centre d'Etudes et de Recherches Administratives, Politiques et Sociales)

L'auteur de ce résumé est le coordinateur du projet, qui est responsable du contenu de ce résumé. L'ANR décline par conséquent toute responsabilité quant à son contenu.

Partenariat

CURAPP-ESS Centre universitaire de recherches sur l'action publique et le politique. Epistémologie et Sciences sociales
UPDESCARTES -UMR 8070 CERLIS Centre de recherche sur les liens sociaux
IDHES - Institutions et Dynamiques Historiques de l'Economie et de la Société
LC2S Laboratoire Caribéen de Sciences Sociales
CERAPS Centre d'Etudes et de Recherches Administratives, Politiques et Sociales

Aide de l'ANR 244 648 euros
Début et durée du projet scientifique : septembre 2019 - 48 Mois

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