Retracer l’histoire évolutive d’un trait adaptatif : déterminisme génétique de la manipulation de leur plante hôte par les guêpes à galles – BETAGALL
Retracer l’histoire évolutive d’un trait adaptatif : déterminisme génétique de la manipulation de leur plante hôte par les guêpes à galles
Le projet BETAGALL étudie les bases génétiques de la formation des galles chez les Cynipoidea ou guêpes à galle. En manipulant le développement des plantes hôtes, ces guêpes se créent des abris protecteurs. Par des approches de macroévolutive de génomique comparative et microévolutive de génomique des populations et transcriptomique, cette étude vise à identifier les gènes responsables du contournement des défenses végétales et du contrôle de la morphologie des galles.
Mécanismes génomiques de l'adaptation et de la coévolution : les Cynipidae comme modèle d'innovation moléculaire dans la manipulation végétale.
L’étude des bases génétiques de l’adaptation chez les guêpes à galles (Cynipidae) offre un modèle biologique exceptionnel pour comprendre comment le génotype façonne le phénotype. Ces insectes possèdent l'aptitude remarquable de manipuler la physiologie de leurs plantes hôtes pour induire des structures protectrices, les galles, assurant ainsi la survie et le développement de leurs larves. L'évolution de ce groupe est marquée par de multiples gains et pertes de cette capacité, suggérant sans certitude que l'ancêtre était initialement parasitoïde avant qu'une transition via l'inquilisme ne permette l'apparition indépendante de la stratégie galligène au moins cinq fois. Sur le plan moléculaire, ce mécanisme repose sur des gènes effecteurs. À l'instar d'Agrobacterium, les sécrétions larvaires miment les signaux végétaux, provoquant une accumulation d'hormones de croissance tout en neutralisant les défenses immunitaires de la plante. Des recherches récentes ont confirmé que des enzymes de remodelage des parois cellulaires de plante (PCWDE), acquises par transfert horizontal de gènes depuis des bactéries, jouent un rôle déterminant dans cette induction. Le projet s'articule autour de trois axes de recherche majeurs. Le premier vise à reconstruire la phylogénie et le contenu génique ancestral des Cynipidae pour identifier les gènes candidats à l'origine de la capacité galligène. Le second volet, initialement centré sur la diversité morphologique des galles entre espèces sœurs, a été réorienté pour approfondir la génétique des populations de l'espèce thélytoque Diplolepis rosae et comprendre les mécanismes de maintien de sa diversité génétique. Enfin, le troisième axe utilise une approche transcriptomique pour décrypter l'expression génique croisée entre la guêpe et sa plante hôte, Rosa arvensis. Cette analyse permet de distinguer les molécules impliquées dans le déclenchement de la galle de celles servant à contourner le système immunitaire végétal. En combinant ces méthodes, ce projet apporte un éclairage inédit sur la manière dont les interactions coévolutives entre hôtes et parasites modèlent la diversité génomique et stimulent l'innovation adaptative au sein du vivant.
L'axe phylogénétique a reposé sur le séquençage de 9 espèces ciblées, incluant des galligènes et des inquilines, afin d'identifier les gènes de l'induction des galles. Les génomes ont été assemblés pour les espèces clés, avec des données de transcriptomique générées pour 4 espèces supplémentaires afin d'améliorer l'annotation des modèles de gènes. Une nouvelle phylogénie a été publiée en 2023 pour résoudre le positionnement des Aylacini, complétant les bases existantes.
Le second axe, dédié à la génétique des populations de Diplolepis rosae, a mobilisé une récolte intensive. Plus de 75 individus de cette espèce, dont 19 issus d'une même galle, ont été séquencés, ainsi que des spécimens d'espèces apparentées (7 pour Cynips quercusfolii, 4 pour Andricus foecundatrix) et une centaine d'individus de divers parasitoïdes et hyperparasitoïdes, notamment 25 Orthopelma mediator et 25 Torymus bedegaris. L'analyse a permis de structurer les populations, de modéliser leur histoire démographique et d'estimer la recombinaison effective via des méthodes de deep learning, identifiant des signatures de sélection liées à l'adaptation.
Enfin, le troisième axe a exploré la cécidogenèse. Après l'échec de 50 infestations contrôlées en cage, la stratégie a été réorientée vers le prélèvement in natura à 4 stades temporels distincts (juillet, septembre, octobre, novembre). Le séquençage ARN a permis une analyse d'expression différentielle pour isoler les gènes déclencheurs des mécanismes immunitaires. Ce projet totalise ainsi des dizaines de génomes assemblés et des centaines d'échantillons séquencés, offrant une vision intégrative sans précédent des pressions sélectives qui modèlent le génome de ces insectes manipulateurs dans leur environnement.
Ce projet de recherche sur les Cynipidae a permis des avancées significatives dans la compréhension des bases génétiques de l'adaptation et de la manipulation végétale.
Sur le plan phylogénétique (WP1), l'établissement d'une phylogénie résolue des Cynipoidea a constitué le socle indispensable à l'analyse évolutive des génomes. L'étude du contenu en éléments transposables (TEs) a révélé que l'augmentation de la taille des génomes est corrélée à l'accumulation de ces éléments, avec des familles spécifiques enrichies selon le mode de vie des insectes. Parallèlement, l'analyse des gènes codant pour les CAZymes (enzymes métabolisant les glucides) a démontré une dynamique évolutive remarquable : on observe une perte massive de ces familles chez les espèces parasitoïdes, contrastant avec une multiplication des copies chez les espèces galligènes. Ces travaux soulignent le rôle clé de ces enzymes dans l'adaptation au mode de vie gallicole.
Concernant la génétique des populations de Diplolepis rosae (WP2), les recherches ont mis en évidence l'existence de deux lignées thélytoques distinctes au sein des populations françaises. Bien que ne présentant pas de structure géographique, ces lignées diffèrent par leurs niveaux d'hétérozygotie et de recombinaison. Il a été démontré que la lignée la plus diversifiée subit un taux de parasitisme plus faible. Cette observation suggère que les parasites exercent une pression de sélection maintenue, favorisant indirectement la persistance de fonctions mâles génératrices de diversité, lesquelles confèrent un avantage immunitaire à l'insecte. Ces résultats illustrent comment la pression coévolutive structure la diversité génomique au sein d'une espèce à reproduction majoritairement clonale.
Enfin, l'analyse transcriptomique (WP3) s'est concentrée sur le développement des galles. Les données ont confirmé la surexpression d'enzymes dégradant les parois cellulaires végétales, facilitant la création de loges larvaires. De plus, une forte expression de gènes liés au développement larvaire et à la réponse immunitaire (impliquant notamment des gènes comme le podocan ou les récepteurs Toll) a été observée, suggérant une stratégie complexe de la larve pour manipuler le microbiome de la plante et neutraliser ses défenses. Malgré les défis logistiques rencontrés lors des tentatives d'infestation en conditions contrôlées, ces analyses apportent des preuves fonctionnelles des mécanismes de détournement physiologique.
En somme, ce projet offre une vision intégrative des interactions entre insectes et plantes hôtes, démontrant que la capacité à induire des galles repose sur une innovation génomique continue, impliquant tant des remaniements enzymatiques que des réponses immunitaires sophistiquées. Les données génomiques produites, désormais accessibles, constituent une ressource précieuse pour l'étude future de la coévolution et de la plasticité adaptative chez les insectes manipulateurs.
Les travaux réalisés sur les Cynipidae ouvrent des perspectives prometteuses pour approfondir notre compréhension des mécanismes évolutifs et génomiques chez les insectes manipulateurs. Le premier axe prioritaire concerne la maîtrise des élevages de Diplolepis rosae. Le défi technique majeur consiste désormais à réduire son cycle de vie pour multiplier les générations annuelles en laboratoire. Cette avancée permettrait d'explorer de nouveaux champs comme l'écologie chimique, le mode de reproduction et, à terme, la génétique fonctionnelle.
Parallèlement, l'amélioration de la qualité des génomes reste un objectif central. Pour surmonter les difficultés liées à la rareté ou à la petite taille de certaines espèces, le développement de protocoles d'amplification d'ADN à partir d'échantillons uniques permettra un séquençage de haute qualité. Cette montée en compétence technique sera soutenue par des projets ambitieux, notamment une candidature à l'ANR PRME 2026, dont l'un des volets se focalisera sur l'impact des interactions trophiques dans les transferts horizontaux d'éléments transposables au sein des réseaux générés par les galligènes.
La recherche sur les systèmes de reproduction constitue un second pilier stratégique. Un projet de thèse, débutant en octobre 2026 en collaboration avec le Muséum National d'Histoire Naturelle, sera dédié à l'étude de la parthénogenèse cyclique chez les Cynipoidea. Cette recherche vise à identifier les bases génétiques de ce mode de reproduction unique et à enrichir les connaissances sur l'évolution des systèmes de reproduction chez les Hyménoptères.
Enfin, l'étude des pressions sélectives se poursuivra par une analyse approfondie des communautés de parasitoïdes de D. rosae. L'enjeu est de comprendre les facteurs permettant le maintien des deux populations françaises distinctes, en explorant plus avant la dynamique de la résistance au parasitisme. Ces perspectives, à la fois méthodologiques et fondamentales, visent à consolider le rôle des Cynipidae comme modèle biologique de premier plan pour décrypter l'innovation adaptative et les interactions complexes au sein du vivant.
La découverte des gènes qui codent pour des traits adaptatifs est une problématique essentielle en biologie de l'évolution car le lien entre le génotype et le phénotype est souvent complexe. L’adaptation est un processus fondamental à évaluer car c’est ce qui conduit à la diversification des espèces, donc la biodiversité. Dans ce projet, j’entends démêler les bases génétiques d’un trait adaptatif soumis à de multiples pressions sélectives : la galle.
Les guêpes à galles sont capables d'induire des structures appelées galles qui fournissent un abri contre les antagonistes et diverses conditions climatiques, ainsi que de la nourriture pour leur progéniture, augmentant ainsi leur survie. Elles le font en manipulant les gène de leur plante hôte. Cependant, la base génétique de la capacité à former des galles sur différentes espèces de plantes et divers organes reste largement méconnue et peu étudiée, en dépit de l’existence d’espèces économiquement importantes. Le projet BETAGALL vise à déterminer quels gènes sont utilisés par les guêpes à galles pour manipuler le développement de la plante afin d’induire la formation de galles et leur donner une forme spécifique. Premièrement, des données génomiques permettront d’identifier des gènes putatifs impliqué dans la formation de galle à l’aide de méthodes de génomique comparative et de génomique des populations. Deuxièmement, des données sur l’expression des gènes permettront de mieux préciser les fonctions des gènes putatifs nouvellement identifiés et de trouver les cibles potentielles chez la plante hôte.
D'une part, ce projet permettra de trouver les gènes impliqués dans le contournement des défenses immunitaires de la plante et qui induisent la formation d'une galle. D'autre part, il permettra également de révéler les gènes utilisés par la guêpe pour développer une morphologie particulière, permettant à l'inducteur de la galle de lutter contre ses antagonistes tels que les parasites ou les prédateurs.
Coordination du projet
Antoine Branca (Evolution, Génomes, Comportement, Ecologie)
L'auteur de ce résumé est le coordinateur du projet, qui est responsable du contenu de ce résumé. L'ANR décline par conséquent toute responsabilité quant à son contenu.
Partenariat
EGCE Evolution, Génomes, Comportement, Ecologie
Aide de l'ANR 358 390 euros
Début et durée du projet scientifique :
janvier 2020
- 48 Mois