450-350 ka : un seuil dans l'évolution humaine ? Comprendre les racines du monde néandertalien – NEANDROOTS
450-350 ka : un seuil dans l'évolution humaine ? Comprendre les racines du monde néandertalien
L’objectif a été de caractériser par une méthodologie commune les innovations, en révisant des collections, combler les lacunes dans les données chronologiques et environnementales et développer des approches méthodologiques pour identifier d’éventuelles stratégies régionales et les modèles de diffusion des innovations. Et, entre autres, tester l’impact de l’évolution du climat sur l’adaptation des hommes.
Neandroots, une étude en profondeur de la période comprise entre 450 et 350 000 ans et des comportements conduisant au monde néandertalien
Du point de vue de l'évolution humaine, le MIS (Marine Isotopic Stage) 11 (y compris MIS 10 à certains endroits) se distingue en Europe. Ce long interglaciaire est considéré comme une rupture, du moins une phase d’innovations. Les données génétiques actuelles et les analyses anthropologiques montrent que les traits néandertaliens sont apparus entre 600 et 400 ka. Après la sévère glaciation MIS 12, considérée comme une crise majeure, les archives archéologiques montrent davantage d'occupations, de nouveaux comportements de subsistance et d'innovations techniques (débitage, augmentation des outillages légers), ainsi que des preuves d'une régionalisation précoce des traditions. Ces changements comportementaux suggèrent un seuil cognitif avec de nouvelles compétences et interactions sociales. Enfin, le contrôle précoce et reproductif du feu pourrait avoir contribué aux nouvelles capacités des groupes humains à étendre leurs territoires et à modifier leur comportement. Cette période de transition en Europe occidentale, qui correspond à la fin du Paléolithique inférieur (et de l'Acheuléen) et au début du Paléolithique moyen, est actuellement sous-étudiée, en particulier en ce qui concerne les raisons et la manière dont les innovations sont apparues et ont été transmises. Les raisons sous-jacentes à ces changements comportementaux, repoussant les racines du monde néandertalien, restent à identifier : (1) cette évolution comportementale était-elle enracinée dans des traditions antérieures, (2) était-elle due à l'arrivée de nouvelles populations ou à l'apparition de Néandertal à partir d'Homo heidelbergensis (et des hominidés du Pléistocène moyen), (3) y a-t-il eu une augmentation de la population propice aux premiers réseaux régionaux de sites et à la diffusion d'innovations, ou/et (4) était-ce dû à l'adaptation environnementale aux changements des cycles climatiques ? La dernière hypothèse est étayée par des reconstitutions climatiques et environnementales. Le MIS 12 est une période glaciaire sévère et le MIS 11 est un interglaciaire exceptionnellement long (plus de 25 ka, alors que la durée typique d'un interglaciaire est d'environ 10 ka). Une période interglaciaire d'une telle durée après une glaciation sévère pourrait avoir favorisé la végétation et l'occupation en Europe. La végétation européenne est l'un des éléments clés, qui détermine la disponibilité de la biomasse pour les grands herbivores et affecte la mobilité des groupes humains, et peut-être une expansion démographique.
Dans le cadre de ce projet interdisciplinaire, NEANDROOTS a proposé : (1) de constituer une vaste base de données complète pour la période de 450 à 350 ka,
(2) de combler les lacunes dans les données chronologiques et environnementales pour l'étude de pollens dans des carottes océaniques et des carottes de glace,
(3) de développer des approches méthodologiques pour identifier les modèles régionaux de traditions humaines et les modèles de diffusion des innovations, (4) de s'interroger sur le rôle de la taille et de la structure des populations par la modélisation,
et (5) de tester l'impact de l'évolution du climat sur l'adaptation des hominines par le modèle iLOVECLIM et la modélisation des niches éco-culturelles.
Les principaux résultats indiquent que dans un cadre climatique qui devient très vite tempéré, les groupes humains développent de nouvelles stratégies et des traditions régionales sont identifiables basés sur des traits propres et originaux dont certaines spécificités sont liées aux contextes géographique et géologique. Certaines innovations semblent apparaître très localisées avant de se diffuser. L’extension ou la rétraction des zones favorables aux occupations semblent avoir eu un impact mineur sur les modes de vie et la technologie.
Le projet a permis de :
1.Construire une base de données sur les comportements dans leur contexte géographique et environnemental. Cette base comprend des données de 42 sites et des études détaillées de quelques exemples de sites clés. La mise en évidence d'industries osseuses en Italie au MIS 11 a été confirmée. Des traditions régionales existent basées sur des traits originaux qui diffèrent selon les zones géographiques et géologiques.
2.Compéter les données chronologiques et environnementales.
Des datations ERS-U-Th et Ar/Ar de sites majeurs ont été menées. Pour le volet climatique, de nouvelles données sur les carottes de glace (productivité biosphérique globale,mesures de d18Oatm) ont été réalisées. Les enregistrements des tufs ainsi que de nouvelles données polliniques MIS 12/11 et MIS 11c, ont permis de caractériser plus amplement les conditions climatiques de la période.
3. Identification des identités régionales et des innovations par la cladistique
Cette méthode innovante a été appliquée à l'ensemble de la base de données des sites et permet d'identifier des groupes régionaux et répondre à l'émergence des innovations et leur diffusion. Des traditions régionales existent bien basées sur de straits originaux et les innovations, pour certaines, semblent avoir une origine géographique unique.
4. Tester les mécanismes de dynamique interne et le rôle de la démographie et l’impact spécifique du climat européen et de la végétation sur le comportement humain.
Les méthodes ECo-Niche Modelling et les simulations de climat et de végétation, générées par les modèles iLOVECLIM et CARAIB ont conduit à la mise en perspective des données comportementales et climatiques. Il a été possible de combiner les périodes d'extension et contraction des territoires et observer leurs impacts sur les stratégies au cours du MIS 11.
Ce projet a permis de contribuer à :
(1) quantifier et décrire les innovations/inventions de la fin du MIS 12 au travers d’un vaste corpus (lithique et outillage sur os),
(2) identifier spatialement et chronologiquement les nouveaux comportements et stratégies (dont des structures d’habitat), qui paraissent émerger pour certaines en un point géographique,
(3) identifier si des entités régionales existaient depuis le MIS 11 et leur distribution,
(4) comparer la distribution des traditions avec les cartes d'extension des territoires du MIS 11 et les données climatiques détaillées (ECN), qui confirment des traditions régionales s'adaptant aux contraintes climatiques, (5) tester les modèles de diffusion des innovations/inventions en relation avec les données environnementales, la taille et la structure démographique et la localisation des nouveaux comportements.
Enfin, NEANDROOTS est une contribution à l'évolution humaine pour la période postérieure au MIS 12, visant à contribuer à, et qui devra se poursuivre :
(1) Construire des modèles de réponses des hommes à des environnements variés (et nouveaux) (variations latitudinales) basés sur la disparition et l'acquisition d'outils et l'expertise conservée pour une adaptation réussie,
(2) Comprendre les mécanismes de transmission culturelle au cours du temps et les processus par lesquels les innovations ou les inventions se répandent, sont maintenues ou évoluent,
(3) le degré d’impact des conditions climatiques et des zones habitables sur les modes de subsistance sur une plus large.
La majorité des objectifs initiaux ont été remplis, malgré la situation sanitaire qui a obligé à faire tardivement certaines missions de terrain. De ce fait, certains résultats sont en attente, comme ceux de la geochronologie. Cependant, l’équipe a toujours maintenu un degré d’activité élevé par des réunions online régulières permettant d’avance et trouver des solutions alternatives si besoin.
L’application de la cladistique aux séries lithiques a été un premier grand défi qui a demandé des mois de travail pour construire la base de données, sélectionner les caractères pertinents, coder les fichiers et surtout interpréter les résultats qui sont donc seulement en cours de rédaction. L’utilisation de cette méthode se poursuit et se développe à ce jour dans une ERC (Lateurope) sur une période plus ancienne et un plus grand corpus.
Le projet a également permis de relever des défis techniques et de développer des aspects méthodologiques, comme pour l’ECN avec le nombre relativement réduit de sites et des incertitudes chronologiques. Il a permis de mettre en perspective des modèles climatiques différents (comme iLOVECLIM) permettant de comparer les rendus spatiaux et les zones habitables. Le travail en synergie de l’ensemble de l’équipe a permis de confronter des disciplines variées et mettre en perspective les données comportementales et climatiques. Cette étroite interdisciplinarité se poursuit dans une ERC (Lateurope).
Le stade isotopique (MIS) 11 (incluant localement le MIS 10) est une étape cruciale de l’évolution humaine en Europe et une rupture. Après le stade glaciaire MIS 12 considéré comme une crise climatique majeure, le nombre d’occupations augmente; de nouveaux comportements de subsistance et des innovations techniques apparaissent et une régionalisation des traditions semble se mettre en place. Cette rupture, qui correspond à la fin du Paléolithique inférieur (et Acheuléen) et au début du Paléolithique moyen, est sous-étudiée, en particulier les processus qui expliquent pourquoi et comment les innovations apparaissent et se diffusent parmi les populations. Les raisons conduisant à ces modifications, repoussant les racines du monde néandertalien, sont encore à identifier : (1) Est-ce que cette évolution prend source dans les traditions préexistantes ?, (2) Est-ce dû à l’arrivée de nouvelles populations et/ou à l’émergence de Neandertal parmi les groupes d’hominidés du Pléistocène moyen ?, (3) Est-ce la croissance de la population qui conduit à la mise en place d’une régionalisation et à la diffusion des innovations, ou/et (4) Est-ce due à une adaptation aux changements environnementaux suite aux modifications des cycles climatiques ? Le MIS 12 est une sévère période froide. Le MIS 11 est un exceptionnel long interglaciaire qui a pu encourager l’occupation humaine en Europe et permettre une plus grande disponibilité de la biomasse et des grands herbivores, affectant du coup la mobilité des groupes humains.
NEANDROOTS est un projet interdisciplinaire qui propose : (1) de réaliser une large base de données archéologiques entre 450 et 350 ka, (2) d’enrichir et uniformiser les données chronologiques des sites et les données environnementales, (3) de développer des approches méthodologiques afin d’identifier les traits régionaux et proposer des modèles de diffusion des innovations, (4) de modéliser le rôle de la taille et structure des populations, et (5) tester l’impact de l’évolution climatique sur l’adaptation humaine (modèles iLOVECLIM et ECNM). Cette contribution multidisciplinaire concerne une période clé de l’histoire humaine mal connue et a comme objectif de: (1) proposer des modèles des réponses humaines à de nouveaux (et variés) environnements basés sur la disparition et l’acquisition d’outillages et d’expertises, (2) comprendre les mécanismes de transmission culturelle au cours du temps et les processus avec lesquels les innovations et les inventions se développent et sont maintenues.
L’objectif est de contribuer à comprendre le plus ancien cycle de régionalisation européen, bien antérieur à celui contemporain de la fin des Néandertaliens (MIS 4-3). Cette approche n’a jamais été appliquée pour le début du monde néandertalien. La réalisation d’une chronostratigraphie unifiée aidera à replacer dans le temps les nouveaux comportements, les avancées technologiques et les modifications anatomiques des hominidés dans leur cadre climatique et environnemental. La réalisation de cartes synthétiques à haute résolution permettra de corréler les données climatiques, environnementales et archéologiques. Cette analyse détaillée des interactions entre Humains et Environnements pourrait devenir un modèle pour comprendre des évolutions analogues, entre passé et présent. Enfin, nous questionnons la question de la résilience des sociétés face aux changements climatiques. L’étroite association entre les mécanismes physiques, les données climatiques et archéologiques repoussera les limites des méthodes utilisées à ce jour. Ce projet interdisciplinaire implique sept équipes françaises, chacune avec des compétences complémentaires : MNHN, LSCE, EPOC/PACEA/Université de Bordeaux, IGE, LMD, LGP et Université de Lille. Un large réseau européen contribue également à ce projet, regroupant des préhistoriens, un anthropologue, des tracéologues et un spécialiste de la modélisation en paleodémographie.
Coordination du projet
Marie-Helene Moncel (Histoire naturelle de l'Homme préhistorique)
L'auteur de ce résumé est le coordinateur du projet, qui est responsable du contenu de ce résumé. L'ANR décline par conséquent toute responsabilité quant à son contenu.
Partenariat
MNHN- HNHP Histoire naturelle de l'Homme préhistorique
LSCE Laboratoire des Sciences du Climat et de l'Environnement
IGE Institut des Géosciences de l'environnement
LMD Laboratoire de Météorologie Dynamique
PACEA DE LA PREHISTOIRE A L'ACTUEL : CULTURE, ENVIRONNEMENT ET ANTHROPOLOGIE
LGP Laboratoire de Géographie Physique : Environnements Quaternaires et Actuels
HALMA Histoire, Archéologie, Littérature des Mondes Anciens
EPOC Environnements et paléoenvironnements océaniques et continentaux
Aide de l'ANR 343 457 euros
Début et durée du projet scientifique :
décembre 2019
- 48 Mois