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L’hypermédicalisation des naissances comme problème public : trajectoires matérielles, controverses publiques, changements institutionnels – HYPMEDPRO

L’hypermédicalisation des naissances comme problème public : trajectoires matérielles, controverses publiques, changements institutionnels

Ces dernières décennies sont marquées par la multiplication des critiques d’une « hypermédicalisation » des accouchements dans de nombreuses géographies. Parfois durcies sous forme de dénonciations de «violences obstétricales«, elles parviennent à faire émerger de nouvelles expertises ou régulations, des pratiques alternatives, ou des réformes organisationnelles clés. Ce projet de recherche vise à saisir ces nouvelles dynamiques dans une perspective internationale.

Problématique et objectifs de la recherche

Ce programme de recherche porte sur les trajectoires multiples et parfois paradoxales qu’ont suivies les techniques et pratiques obstétricales les plus répandues. Cinq pays, aux histoires et cultures différentes, font l’objet d’analyses comparatives: la France, le Canada, l’Italie, la Turquie, le Brésil. Dans chacun de ces pays, l’interventionnisme obstétrical s’est accéléré à partir des années 1980, mais selon des modalités distinctes. Le Brésil et la Turquie figurent parmi les pays ayant les taux les plus élevés de césarienne au monde (52 et 48% respectivement), tout comme l’Italie en Europe (37% contre 22% pour la moyenne), alors que le Québec est la province canadienne ayant le plus fort recours à la péridurale, avec un taux (70%) proche de celui en France (80%). Variant le regard entre contextes européen, moyen-oriental et d’outre-Atlantique, entre pays industrialisés et ceux dits émergents, notre ambition est de dégager la singularité de ces trajectoires sur le terrain : singularité selon les systèmes de santé, les cadres légaux et de régulation, puis selon les cultures médicales et les dynamiques militantes. Nous chercherons par exemple à comprendre pourquoi en Turquie et au Brésil, deux pays dits émergents, on a paradoxalement assisté à la montée en puissance d’un modèle plus « high-tech » préconisé par les classes aisées, alors que dans les trois autres ces dernières exigent le retour au « naturel ». Nous interrogerons les raisons pour lesquelles, au Québec et en France, la péridurale a eu le même succès alors que sa contestation surgit de façon plus précoce dans le premier cas. Nous tenterons plus généralement d’élucider les manières de cadrer un problème; de dégager les conceptions variées de ce qu’est un accouchement « humanisé », ou au contraire « surmédicalisé », « fordiste » ; de rendre compte du travail de démarcation dynamique entre ce qu’est le naturel et l’artificiel, le médical et le biologique, le moderne et l’archaïque.

Ce programme de recherche repose sur trois axes transversaux : (1) évaluation et régulation scientifiques du risque, (2) critiques et controverses publiques, (3) réponses et changements institutionnels. Afin de mener à bien notre analyse comparative, nous privilégions 2 objets d’étude : anesthésie péridurale et césarienne. Dans le premier axe, nous analysons l’évolution des débats et controverses scientifiques sur les risques/bénéfices associés à la césarienne et à la péridurale sur quatre décennies. Nous traçons, pour les cinq pays retenus, la manière dont ces débats ou formes d’expertises ont influé sur les régulations en place. Nous portons une attention particulière à la « mal practice » et à l’évolution des affaires juridiques associées. L’axe 2 comprend l’analyse sociohistorique des réseaux et collectifs militant en faveur des naissances dites « humanisées ». Nous nous concentrons sur certaines d’entre elles, en partant de l’hypothèse d’une périodisation en trois temps (années 1970, décennies 1990-2000, décennie 2010). Enfin, l’axe 3 porte sur l’impact institutionnel des mobilisations et controverses faisant l’objet de notre étude. Nous portons notre regard sur deux types de moments clés. Le premier concerne les moments où l’excès de la césarienne est transformé en un problème de santé publique par les décideurs des cinq pays étudiés. Le deuxième comprend les décisions clés autour de la péridurale, qui renvoie souvent à deux phases contrastées : sa prise en charge par la sécurité sociale vs. autorisation des maisons de naissance. Ce programme de recherche mobilise une kyrielle d’outils analytiques empruntés à la sociologie comparée des problèmes publics, à l’histoire culturelle des techniques et savoirs médicaux, à la sociologie de l’action collective, ainsi qu’à l’enquête ethnographique. Nous varions les niveaux d’analyse moyennant trois méthodes : recherche archivistique, conduite d’entretiens, et observation participante en milieu hospitalier.

Les résultats obtenus pendant la première phase du déroulement de l'HYPMEDPRO éclairent la recherche en trois directions principales. (1) Sur le plan de socio-histoire des régulations et des débats scientifiques et médicales, ils révèlent l'importance ainsi que la convergence des dynamiques de production d'ignorances (au sens de Gross & McGoey, 2015) en ce qui concerne les risques et effets indésirables des techniques et innovations routinisées (telle que la péridurale et la césarienne). (2) Sur le plan d'ethnographies d'hôpital, les recherches menées en Italie, en Turquie et en France mettent en exergue l'ampleur de l'injonction au naturel ou de l'impératif «naturaliste« y compris dans les espaces de fortes médicalisation ou technicisation des naissances. (3) Enfin, sur le plan d'étude des mobilisations collectives et des réponses institutionnelles associées, nos premières recherches, portant sur la France en particulier, indiquent une technicisation croissante des manières de cadrer le problème (d’accouchement médicalisé et d’excès d’interventionnisme obstétrical) dans l’espace public et médiatique. La récente controverse autour des violances obstétricales constitue dans ce cadre un moment de rupture et de restructuration forte des énoncés, arguments et formes d’action.

Le programme HYPMEDPRO vise à produire de nouvelles connaissances théoriques et empiriques, et à renforcer le dialogue interdisciplinaire en matière d’enfantement et de reproduction humaine. Les questions abordées par cette recherche étant encore relativement peu étudiées, non seulement en France mais également à l’échelle internationale, l’HYPMEDPRO offre la possibilité d’enrichir la recherche en particulier en ce qui concerne l’impact et les retombées de l’accouchement médicale sur le plan sanitaire, économique, politique, culturelle et de relations de genre. Plus généralement, l’HYPMEDPRO produit des analyses et résultats pouvant contribuer au renforcement du dialogue entre professionnel.le.s de santé et femmes/patientes, ainsi qu’à l’amélioration des services de care obstétrical. Enfin, les résultats du programme HYPMEDPRO faciliteront l’analyse comparée des effets inverses de l’excès de recours à la technologie et aux instruments en matière d’obstétrique à l’échelle internationale, en ouvrant la voie à une meilleure régulation des interventions médicales notamment pour les grossesses à bas risque, voire à la construction de nouveaux systèmes de soins plus attentifs aux spécificités des parcours des patient.e.s d’une part, à l’effet cumulatif et souvent ignoré des risques iatrogènes resultant de l’excès d’interventionnisme médical d’autre part.

Pendant les 18 premiers mois du déroulement du programme HYPMEDPRO, nous avons organisé deux colloques internationaux et un colloque national et mis en place un séminaire de recherche Ehess (séminaire mensuel, 24 ETCS, 3ème édition en cours). Un dossier s

Ces dernières décennies sont marquées par la multiplication, dans de nombreuses géographies, des critiques d’une «hypermédicalisation» des naissances, critiques transformant le processus historique d’imbrication entre la médecine et l’enfantement en un problème public. Elles parviennent, selon les cas, à faire émerger de nouvelles expertises ou formes de régulation, faire valoir des pratiques alternatives, voire entraîner des réformes organisationnelles clés. Ce projet de recherche vise à saisir ces nouvelles dynamiques, dans une perspective internationale, en mettant la focale sur les débats suscités par la prise en charge médicale des accouchements, et les changements institutionnels associés. Il s’intéresse aussi bien aux arènes publicisées qu’aux arènes confinées de débats, des années 1970 à nos jours.

Notre constat de départ est le suivant : si les critiques et contestations ayant vu le jour dans différents pays prennent globalement comme cible ce qui est qualifié, en matière de naissances, d’excès d’interventionnisme médical, ce dernier, loin d’être un bloc monolithique, a pris des formes très variées d’un contexte national à l’autre, et ce depuis le déplacement quasi-exclusif (à partir du milieu du 20ème siècle) des lieux de naissance, du domicile à l’hôpital. Ainsi par exemple, la césarienne s’est quasi-généralisée dans certains pays (Brésil, Chine, Turquie…) en tant qu’alternative sans risque et sans douleur à l’accouchement par voie basse, alors que dans d’autres, comme la France, c’est la généralisation de la péridurale ou des ocytociques qui à nos jours fait l’objet de débats.

Porté par une équipe d’historiens, de sociologues et d’anthropologues spécialisés en études des sciences, de la médecine et de l’action collective, ce projet de recherche porte sur ces trajectoires multiples et parfois concurrentielles qu’ont suivies les techniques et pratiques médicales les plus répandues. Nous visons à analyser comment, dans quelle mesure, et à l’initiative de quels acteurs le recours accru aux techniques médicales, longtemps promu en tant que moyen de maîtriser la « nature » (le corps et ses aléas), s’est progressivement transformé en un problème à maîtriser. Cinq pays, aux histoires et cultures différentes, feront l’objet d’analyses comparatives: la France, le Canada, l’Italie, la Turquie, le Brésil. Notre enquête portera sur la période allant de 1975 (débuts des critiques et débats sur la surmédicalisation) à nos jours, et sera mené autour de deux objets (césarienne et anesthésie péridurale), investis à partir de trois axes de recherche : (i) évaluation et régulation scientifiques du risque, (ii) critiques et controverses, (iii) réponses/changements institutionnels. Nous mobiliserons une kyrielle d’outils analytiques empruntés à la sociologie comparée des problèmes publics, à l’histoire culturelle des techniques et savoirs médicaux, à la sociologie de l’action collective, ainsi qu’à l’enquête ethnographique. Nous varierons les niveaux d’analyse moyennant trois méthodes : recherche archivistique, conduite d’entretiens et observation participante en milieu hospitalier.


Coordinateur du projet

Institut Marcel Mauss (UMR 8178 CNRS-EHESS) (Laboratoire public)

L'auteur de ce résumé est le coordinateur du projet, qui est responsable du contenu de ce résumé. L'ANR décline par conséquent toute responsabilité quant à son contenu.

Partenaire

Institut Marcel Mauss (UMR 8178 CNRS-EHESS)

Aide de l'ANR 195 031 euros
Début et durée du projet scientifique : septembre 2016 - 36 Mois

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