FRAL - Programme franco-allemand en SHS

"Kura in Motion!" Hommes, plantes et animaux dans leur dynamique au sein de la moyenne vallée de la Kura, 6e-3e millénaires BCE. – Kura in Motion!

Kura in Motion!

Dynamiques de la néolithisation et évolution des cultures locales au sud Caucase (6e-3e millénaires avant notre ère)

1- Définir, analyser et comprendre les sociétés anciennes le long de la Kura sur 4 millénaires

La fouille simultanée de trois sites situés le long de la Kura mais dans des environnements très différents (Aruchlo en Géorgie, Mentesh Tepe et Kamiltepe en Azerbaïdjan) avait pour objectif de comprendre les processus de néolithisation à l’œuvre dans les cultures du Sud Caucase et de voir comment les cultures locales avaient ensuite évolué au fil du temps. Pour cela, il était nécessaire de s’appuyer sur des recherches nouvelles datées avec précision et analysées selon les méthodes les plus pointues pour identifier les origines, expliquer le mode de vie des populations, ou comprendre l’évolution de l’environnement. Nous espérions ainsi mieux définir la culture de Shomu-Shulaveri identifiée une cinquantaine d’années auparavant et apparue de façon abrupte au début du 6e millénaire sous une forme déjà évoluée sans qu’on discerne les étapes ayant conduit à sa formation. Après sa disparition autour de 5200, une longue période de plus d’un millénaire lui succédait pour laquelle il n’y avait que très peu d’informations, laissant supposer un mode de vie mobile des populations. Plus tard, pendant la première moitié du 4e millénaire quelques sites, accompagnés de cimetières de kourganes, réapparaissaient et présentaient des indices indubitables de relations avec la Mésopotamie du Nord sans qu’on en comprenne les raisons. Enfin, vers la fin du 4e millénaire, l’Age du Bronze ancien était marqué par l’apparition d’une culture, « Kuro-Araxe », en apparence totalement nouvelle et sans liens avec la précédente qu’il fallait tenter d’expliquer.

Pour tenter de comprendre les différences entre les trois sites et les transformations successives au cours du temps, diverses méthodes ont été utilisées et ont porté sur et autour d’eux. Ainsi, des recherches géomorphologiques associées à de nombreuses datations ont visé à mettre en évidence l’évolution du paysage. Des analyses de photos satellitaires ont amélioré les performances des prospections dans la recherche de sites peu visibles en surface. Des analyses isotopiques sur l’émail des dents d’animaux ont visé à mettre en évidence la mobilité ou non des troupeaux, voire des populations. Les études paléobotaniques, palynologiques et anthracologiques ont cherché à identifier les différentes espèces sauvages, cultivées ou utilisées et mises en relation avec l’environnement. L’étude paléozoologique indique quelles espèces étaient domestiquées, et, par des recherches génétiques, vise à voir si elles sont locales ou venues de l’extérieur. Des analyses de provenance des minéraux, obsidiennes et silex cherchent à déterminer le rayon d’action des sociétés anciennes, tandis que des études typo-technologiques et tracéologiques identifient les modes de production des outils et leur utilisation. Les analyses métallurgiques ont cherché à déterminer les minerais utilisés et les étapes de production. Enfin, les analyses ADN visent à identifier l’origine du peuplement néolithique, l’existence de relations génétiques d’une période à l’autre, ou des éléments de parenté entre individus dans les sépultures collectives.

Dans chacun des trois sites, nous avons pu apporter beaucoup de précision, largement améliorer nos connaissances sur les communautés anciennes mises en évidence et mieux les définir. Des pans entiers de l’histoire locale, totalement ignorés jusque-là, ont été mis au jour, en particulier en ce qui concerne le Chalcolithique du 5e millénaire à Mentesh, mais aussi les variations dans le Néolithique des trois régions, ou la période du Bronze ancien. Les séries de datations radiocarbones ont permis d'ancrer dans la chronologie absolue les différentes cultures reconnues.Les recherches géomorphologiques ont mis en évidence l’importance des fluctuations du niveau de la mer Caspienne sur les phases d’alluvionnement et d’érosion de la Kura et des cours d’eau associés, lesquelles expliquent l’absence apparente d’occupation au cours de certaines périodes. Les premières analyses isotopiques ont mis en évidence l’existence de mouvements des troupeaux entre la plaine et les montagnes mais l'essentiel des résultats est toujours attendu pour déterminer l'existence de la transhumance. Les études paléobotaniques ont montré l’importance de la culture de l’orge sur les trois sites ; d’après l’anthracologie, une dégradation de l’environnement est visible au 3e millénaire. Nous attendons encore les résultats de l’étude paléozoologique. Les études de provenance des minéraux, des obsidiennes et des silex montrent des différences notoires entre les sites, Mentesh s’avérant avoir du matériel d’origine extrêmement variée tandis qu’elle est beaucoup plus limitée à Kamiltepe et Aruchlo. Les analyses métallurgiques permettent d’assurer l’existence d’une production locale au moins dès le Chalcolithique, mais des questions restent posées quant à son émergence à partir du Néolithique. Enfin, les analyses ADN sont encore en cours sur une grande partie des 80 squelettes humains trouvés à Mentesh mais elles ont déjà montré qu’il y avait suffisamment de matière conservée pour donner des résultats.

Nous sommes en train de réunir l’ensemble de nos résultats, tant de fouilles que d’analyses, sur une seule base de données qui rendra leur consultation aisée par toutes les parties et aidera à la publication finale. Comme indiqué ci-dessus, nous n’avons pas encore en mains tous les résultats. Il est certain, néanmoins, que la richesse des analyses faites grâce au financement de l’ANR servira de tremplin pour développer des recherches ultérieures, en particulier sur les points les plus innovants et méconnus (génétique des plantes, animaux et humains ; recherches sur la mobilité des animaux). D’autres recherches se sont greffées sur les nôtres, en particulier celles de la culture du millet, d’études palynologiques visant à mettre en évidence les fluctuations climatiques, ou encore celles de recherches ethnologiques sur la transhumance.

Poulmarc’h M. with L. Pecqueur and B. Jalilov 2014 “An overview of Kura-Araxes funerary practices in the Southern Caucasus », Paléorient 40.2, 231-246.
Ollivier V., M. Fontugne, B. Lyonnet 2015 « Geomorphic response and 14C chronology of base-lev

"Kura in Motion !" a pour objectif de comprendre différents aspects de la dynamique (mobilité, transformations, circulations) propres aux populations, paysages, animaux et plantes du Sud Caucase, le long de la moyenne vallée de la Kura. Cette région inclut d'Est en Ouest: la steppe de Mil au Sud de l'Azerbaïdjan, la région de Tovuz avec Mentesh Tepe à l'ouest de l'Azerbaïdjan, et la région de Bolnisi en Géorgie orientale avec le site d'Aruchlo. Nos recherches se concentrent sur les périodes pré- et proto-historiques depuis les premières occupations néolithiques (6ème mill.) jusqu'au début de l'Age du Bronze (3ème mill.).

"Kura in Motion!" est issu d'un précédent projet (Ancient Kura), fait dans la même région avec la plupart des mêmes intervenants Allemands et Français. Le travail complémentaire réalisé a permis d'établir pour la première fois dans la région une séquence chronologique fiable, un cadre environnemental général, et une meilleure connaissance des premières communautés humaines. Nos résultats témoignent de stratégies de développement parallèles mais individuelles dans les trois zones, particulièrement en ce qui concerne la mobilité. Par "Motion" nous entendons à la fois (1) l'évolution du paysage qui est très fortement marquée par les changements eustatiques de la mer Caspienne, (2) les fréquents changements d'occupation qu'attestent des sites de courte durée ou une architecture légère dès le Néolithique, (3) la grande variabilité observée dans les animaux et les plantes domestiqués localement ainsi que dans les modes de gestion des troupeaux, et enfin, (4) l'accessibilité aux ressources minérales.

"Kura in Motion!" est donc un nouveau projet qui vise à comprendre la dynamique en oeuvre dans ces quatre domaines. (1,2): pour expliquer les fréquents changements de sites et les stratégies d'occupation différentes selon les zones, nous ferons appel à l'archéologie du paysage, à la géo-archéologie et à des recherches approfondies sur la végétation et le climat. (3): si la grande variabilité observée dans les espèces animales et botaniques locales évoque un phénomène connu au Zagros et semble induire une domestication primaire, les dynamiques de la néolithisation connues actuellement, où des communautés apparaissent avec des animaux et plantes domestiqués dès le départ, semblent aussi impliquer l'introduction de troupeaux et de céréales depuis le Croissant Fertile. A ceci s'ajoutent des indices de pratiques de transhumance dès le Néolithique. Pour répondre à ces questions, nous avons programmé des analyses ADN sur les os des animaux et isotopiques sur leurs dents. (4): Les différents matériaux utilisés dans la vie quotidienne, enfin, participent à ces stratégies de mouvement dans la mesure où ils proviennent de régions très différentes depuis la mer Caspienne et ses environs (coquillages, bitume), jusqu'à des zones montagneuses proches ou lointaines (turquoise, cornaline, roches métamorphiques, silex, obsidienne, métal), et qu'ils ont pu être apportés grâce à la mobilité des groupes humains. Des céramiques ont également pu être importées de régions lointaines. Pour répondre aux questions posées par la circulation de ces matériaux, des études chimiques de leurs provenances ainsi que des études technologiques et fonctionnelles des outils des différentes communautés sont prévues. L'ensemble de ces recherches devraient nous permettre une meilleure compréhension des mouvements des hommes, plantes, animaux et matériaux au Sud Caucase.

Coordinateur du projet

Madame Bertille LYONNET (UMR 7192, Proche-Orient, Caucase: Langues, Archéologie, Cultures) – blyonnet@wanadoo.fr

L'auteur de ce résumé est le coordinateur du projet, qui est responsable du contenu de ce résumé. L'ANR décline par conséquent toute responsabilité quant à son contenu.

Partenaire

Académie des Sciences Institut d'Archéologie et d'Ethnologie, Bakou, Azerbaïdjan
Musée National de Géorgie Centre de Recherches Archéologiques, Tbilissi, Géorgie
DFG DAI, Eurasien Abteilung
Académie des Sciences Institut d'Archéologie et d'Ethnologie, Bakou, Azerbaïdjan
Collège de France UMR 7192, Proche-Orient, Caucase: Langues, Archéologie, Cultures

Aide de l'ANR 399 823 euros
Début et durée du projet scientifique : janvier 2013 - 36 Mois

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