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15/02/2021

Fausses informations en ligne : pratiques, acteurs clés et limites de la vérification à l’étude dans le projet ANR VIJIE

Repérer une fausse information ou fake news sur internet constitue un défi pour les professionnels comme pour tous les usagers qui y sont confrontés. Comment ces informations circulent-elles ? Qui vérifie l’information et par quelles méthodes ? Entretien croisé avec Jérémie Nicey et Julien Giry, chercheurs à l’Université de Tours et respectivement coordinateur et membre du projet de recherche ANR VIJIE (2018-2022).

Qu’est-ce qu’une fausse information ?

Jérémie Nicey : Le terme de fake news est très largement répandu aujourd’hui et utilisé à tort et à travers. Il faut différencier une fausse information relevant d’une simple erreur (false news) ou d’une mauvaise interprétation, d’une fake news correspondant à une information fabriquée et orientée visant à tromper les récepteurs. Pour faire le tri parmi les différents types de mésinformation et désinformation, nous nous appuyons sur la classification de Claire Wardle en 7 catégories, de la satire ou la parodie sans intention de tromper jusqu’au contenu falsifié dans le but de nuire. La fausse information renvoie chacun à ses responsabilités, émetteurs comme récepteurs, et n’est pas seulement présente sur les plateformes numériques mais aussi dans les sphères dirigeantes, médiatiques ou encore personnelles.

Julien Giry : Pour différencier les formes de désinformation il est nécessaire d’étudier le critère d’intentionnalité, soit la volonté ou non de tromper sciemment. Il peut toutefois y avoir un décalage entre l’intention de l’émetteur/énonciateur d’une part, et la réception d’autre part, étant donnée la difficulté pour le récepteur d’interpréter correctement le contenu en particulier lorsqu’il est ancien et/ou parodique (à l’instar des reprises d’articles du Gorafi par des médias ou personnalités politiques). Par ailleurs, l’information fabriquée, la fake news, emprunte plus spécifiquement le canal numérique en étant notamment véhiculée par des groupes marginaux, contrairement à la désinformation « classique » (liens erronés, faux contexte, etc.) que l’on observe au sein de canaux formels de diffusion de l’information et qui historiquement est l’apanage des dominants.

Jérémie Nicey : Au regard de la diversité des sources disponibles pour étudier les fausses informations, nous avons ainsi recensé et classé dans un « Faussoventaire » plus de sept cents références (académiques, littéraires, issues de la culture populaire, etc.) selon leur sujet : controverses, éducation aux médias, fact-checking, rumeurs, contrefaçons, esprit critique, complotisme, etc. Cet inventaire du faux proposera ainsi aux communautés scientifiques et à toute personne intéressée, des repères pour découvrir des sources d’étude sur le sujet, à l’aide de mots clés. Il sera mis en ligne fin février 2021 et a vocation à être continuellement enrichi.

Comment les fausses informations sont-elles récupérées en ligne ?

Jérémie Nicey : Afin d’identifier les caractéristiques et les pratiques des énonciateurs autour du faux en ligne, c’est-à-dire des usagers qui emploient, relaient ou dénoncent de fausses informations, nous avons collecté et analysé une diversité de contenus sur Twitter. Ce travail nous permet de proposer la typologie suivante de catégories d’énonciateurs autour du faux :

  • Les réactions complotistes ;
  • Les comptes “vigies” (amateurs, semi-pros et pros) qui se mettent en vigilance face à une information jugée douteuse, observent et/ou alertent ;
  • Les usagers qui s’interrogent sur une information ;
  • Ceux qui élaborent ou relaient des contenus parodiques ;
  • Les utilisateurs consternés par des débats non factuels et qui dénoncent le faux ;
  • Les comptes qui apportent une confirmation de l’information (ou de sa vérification) via des études par exemple ;
  • Les personnes se disant « en attente », désireuses d’en savoir plus.

Julien Giry : Cette dernière catégorie représente un enjeu de recherche important car elle est l’objet d’attentions particulières des professionnels de l’information ou de la politique dans la mesure où la tentation est parfois grande d’assimiler des acteurs sociaux qui se posent des questions à des « complotistes ». C’est parfois le cas d’acteurs sociaux qui, dans le contexte actuel de la pandémie de Covid-19 et de désinformation systémique, s’interrogent sur les vaccins et qui sont immédiatement présentés comme des « conspi », un terme qui reste problématique. On est donc en présence d’une compétition de catégorisation.

Jérémie Nicey : Nous avons pu mettre en évidence, pour l’ensemble de ces catégories, des pratiques de veille; de qualification ou disqualification de la source ; d’indexation par hashtags permettant d’inscrire le contenu dans une collection ; d’archivage de contenus pour les confronter à des déclarations ultérieures (comme le compte Fallait Pas Supprimer) ; et enfin des pratiques de parodie du faux (qui de plus en plus précisent la parodie dans leur dénomination pour éviter l’ambiguïté, comme le compte Le Journal de l’Elysée – parodie). Nous avons également repéré des marqueurs langagiers, tels que l’usage de la croix X rouge (soit comme emoji en début ou fin de tweet, soit barrant une image virale) pour signaler une fausse information, ou d’un GIF animé avec un pipeau, ou de mèmes pour les plus initiés…

Julien Giry : On observe aussi l’utilisation, par des comptes véhicules du faux (parodiques, se revendiquant ré-informateurs, …) de codes symboliques de l’énonciation légitime tels que des logos ou des noms similaires à des médias existants, des citations ou encore des schémas. On pense par exemple au site créé en miroir (http://on-te-manipule.com/) à celui lancé par le gouvernent en 2016 sous le nom « On te manipule » (https://www.gouvernement.fr/on-te-manipule). 

Qui vérifie l’information et par quels moyens ?

Jérémie Nicey : Au-delà des 7 types d’énonciateurs, la vigie a la caractéristique de s’adresser aux autres usagers pour les alerter concernant une information douteuse. Parmi les vigies, on distingue des journalistes, des amateurs et des semi-professionnels. En nous appuyant sur les travaux sur le fact-checking de notre collègue Laurent Bigot, également membre de notre projet, nous avons prolongé les interrogations auprès de ces journalistes spécialisés pour examiner plus encore leurs pratiques de vérification de l’information et leurs contraintes, au regard des critères de l’International fact-checking Network qui labellise les rédactions. L’un des critères est notamment d’accueillir et de répondre aux questions des lecteurs, pratique que l’unité “Desintox” de Libération a mise en place en 2017, se transformant d’ailleurs à cette occasion en “CheckNews”.

Les pratiques des fact-checkers ont évolué plus largement de la correction des déclarations erronées dans le monde politique, telles qu’une mauvaise donnée chiffrée, vers la correction de fausses informations sur les plateformes numériques. En privilégiant ce travail de “nettoyage” sur Facebook et Google, qui d’ailleurs les aident en cela (par leurs outils et par des financements), ces journalistes ont détourné une partie de leur travail originel : de fact-checkers, certains sont non seulement devenus debunkers (démystificateurs de rumeurs) mais surtout dépendants économiquement des plateformes.

Ces pratiques sont-elles efficaces pour identifier une fausse information sur les plateformes numériques ?

Jérémie Nicey : Ces pratiques sont utiles en participant activement à la création d’espaces plus fiables, mais les informations vérifiées sont noyées au milieu des autres, en particulier sur les réseaux sociaux et les moteurs de recherche. Sur ces derniers il y a des limites dans l’indexation de l’information : l’information révisée ou la plus récente ne figurera pas forcément dans les premiers résultats de la recherche. Un exemple : une recherche effectuée début 2021 avec les mots clés « Eric Woerth » suggère « escalade » comme 3e occurrence, puis « alpinisme » et « montagne » (plutôt que des mots-clés associés à son travail) en référence à la suspicion de photo truquée sur l’Aiguille d’Argentière diffusée en 2019… un an et demi plus tôt.

Face à ces contraintes, nous souhaitons désormais analyser au sein du projet ANR VIJIE comment les publics ordinaires sont en mesure, ou non, de vérifier l’information. Nous avons ainsi lancé une enquête le 3 février 2021 pour un échantillon de 1000 répondants, et mènerons prochainement des focus groups puis des entretiens semi-directifs individuels afin de mieux comprendre les pratiques de vérification de l’information, en ligne et hors ligne, de ces publics ordinaires. Il s’agit aussi de mieux comprendre l’impact potentiel du fact-checking sur le renforcement ou non des opinions.

Julien Giry : En effet, sur les plateformes numériques les logiques d’autorité et de légitimation de l’information diffèrent de celles qui prévalent dans le monde physique. Sur les forums médicaux, ce n’est pas automatiquement le médecin qui est considéré par les usagers comme figure d’autorité mais l’utilisateur le plus actif par exemple (voir Aurélia Lamy, Quaderni 93 | Printemps 2017). Les pratiques de vérification de l’information peuvent ainsi se heurter à des logiques d’autorité propres à ces espaces où d’autres arguments entrent en jeu (le nombre d’abonnés, de publications, etc.).

Jérémie Nicey : Nos analyses sur cette grammaire du faux et du fact-checking ont mis en évidence des routines, des figures clés, soulignant également un poids des communautés en ligne mais aussi hors ligne. C’est ce domaine d’analyse que nous approfondirons dans les prochaines étapes du projet VIJIE.

En savoir plus :

  • BIGOT Laurent, 2019, fact-checking vs. fake news. Vérifier pour mieux informer, INA Editions.
  • GIRY Julien (dir.), 2017, Dossier : Les théories du complot à l’heure du numérique, Quaderni, n°94.
  • GIRY Julien, 2020-2021, « Les fake news comme concept de sciences sociales. Essai de cadrage à partir de quelques notions connexes : rumeurs, théories du complot, propagande et désinformation », Questions de communication, n°38 [à paraître].
  • NICEY Jérémie, BIGOT Laurent, 2020, « Le soutien de Google et de Facebook au fact-checking français : entre transparence et dépendance ». Sur le journalisme, About journalism, Sobre jornalismo, [S.l.], v. 9, n. 1, p. 58-73, juin 2020. ISSN 2295-0729, http://www.surlejournalisme.kinghost.net/rev/index.php/slj/article/view/417
  • NICEY Jérémie, BIGOT Laurent, 2019, « Un pour tous, tous pour un ? : les pratiques inédites de “coalition” des journalistes fact-checkers français durant la campagne présidentielle de 2017 », in Anaïs Theviot (dir.), Médias en campagne électorale. Les campagnes 2017 : primaires, présidentielle et législatives françaises, Presses de Septentrion, p. 121-141.
  • NICEY Jérémie, 2020, « Les pratiques de fact-checking journalistique participatif, entre contraintes et intérêts », Interfaces numériques, Vol. 9, n°2, https://www.unilim.fr/interfaces-numeriques/4283
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