Les partenariats intersectoriels : vers un renforcement de leur efficacité sociale – Cross-PASSE
Les partenariats intersectoriels
Vers un renforcement de leur efficacité sociale
Comprendre l’efficacité sociale des partenariats intersectoriels : Vers un triple changement de perspective
Un courant de recherche dynamique s’est développé autour des partenariats intersectoriels (CSP – cross-sector partnerships), dans lesquels des entreprises collaborent avec des acteurs publics et/ou de la société civile pour répondre conjointement à des défis sociétaux majeurs tels que les inégalités sociales, les pandémies mondiales ou les crises humanitaires. Alors que la recherche en management s’est principalement concentrée sur les défis liés aux partenaires et à la gouvernance, la pertinence croissante des CSPs – soulignée par l’Objectif de Développement Durable n°17 des Nations Unies (« partenariats pour la réalisation des objectifs ») – appelle à une exploration approfondie des conditions dans lesquelles ces partenariats génèrent un impact social positif ou même négatif. Nous conceptualisons l’efficacité sociale des CSPs comme la contribution des partenaires à la résolution du problème social ciblé, en englobant les effets directs et indirects, positifs et négatifs, à court et à long terme, tant pour les parties prenantes que pour l’environnement élargi de la problématique. Ce projet propose de déplacer le regard analytique des bénéfices organisationnels – souvent étudiés – vers les résultats sociétaux vécus par les parties prenantes concernées. Une telle extension nécessite de partir des limites connues des CSPs et d’adopter une perspective de cycle de vie, incluant leur évolution dans le temps ainsi que leurs processus de clôture. Étant donné les ressources importantes mobilisées dans les CSPs et les attentes élevées qui leur sont associées, il est essentiel de mieux comprendre les mécanismes qui favorisent – ou entravent – leur efficacité sociale. Ces connaissances permettront de construire une feuille de route théorique pour renforcer la contribution sociétale des CSPs et de formuler des recommandations concrètes à destination des entreprises et autres parties prenantes. L’objectif du projet Cross-PASSE est de repousser les frontières de la recherche sur les CSPs en : 1. identifiant et expliquant les déficits actuels en matière d’efficacité sociale des CSPs ; 2. explorant les opportunités d’une efficacité sociale plus forte et plus durable, tout en en tirant les implications managériales. Pour ce faire, le projet propose un triple changement de perspective : • passer d’un focus exclusif sur les résultats positifs à une prise en compte également des effets négatifs et de leurs implications pour une conception efficace ; • passer d’une logique de « business case » à une approche paradoxale, reconnaissant et naviguant entre les tensions entre objectifs sociaux et économiques ; • passer d’une focalisation sur les dynamiques de démarrage des partenariats à l’analyse des phases ultérieures, y compris les transitions et la clôture, afin de comprendre quand et comment les effets sociaux sont maintenus – ou compromis.
Le projet Cross-PASSE a mobilisé une approche qualitative multi-méthodes, en cohérence avec sa structuration en work packages, afin d’explorer l’efficacité sociale des CSP à travers différentes étapes et dimensions.
WP2.1 a utilisé une méta-analyse qualitative pour synthétiser les connaissances empiriques sur les effets négatifs des CSP sur la société. À partir de 47 études de cas académiques publiées entre 2000 et 2023, nous avons suivi un processus en quatre étapes — extraction, codage, analyse configurative et interprétation — pour identifier les types de préjudices observés, les mécanismes par lesquels ils émergent, et les facteurs internes qui les rendent possibles. Cette approche nous a permis de dépasser les enseignements de cas individuels pour construire une compréhension structurée et théoriquement informée des conséquences sociétales négatives des CSP, y compris les mécanismes par lesquels elles émergent et les antécédents qui les rendent possibles.
WP2.2 a complété cette analyse par une étude de cas approfondie d’un partenariat Nord–Sud entre une entreprise européenne et une ONG internationale en Inde. Basée sur 18 entretiens, un focus group, des notes de terrain, ainsi qu’un large éventail de documents visuels et textuels, l’étude a retracé comment les discours et pratiques eurocentriques ont façonné le partenariat. En mobilisant une perspective post/décoloniale, nous avons reconstruit le déroulement du CSP et identifié comment des schémas coloniaux ont émergé, se sont maintenus, et ont influencé les perceptions et les résultats.
WP3 a adopté une approche longitudinale pour analyser l’évolution des CSP visant à maintenir leur pertinence sociétale. Nous avons étudié un partenariat humanitaire de longue durée entre des entreprises de logistique mondiales et des agences humanitaires, en nous appuyant sur 53 entretiens et 105 documents couvrant la période de 2008 à 2025. Grâce à un découpage temporel et un codage thématique, nous avons identifié trois grandes transitions dans l’évolution du partenariat ainsi que les pratiques d’équilibrage mises en œuvre pour les gérer.
WP4 s’est concentré sur la phase de clôture d’un CSP à travers une étude de cas approfondie d’une initiative mondiale d’éradication d’une maladie, proche de sa fin. En mobilisant des méthodes inductives d’analyse de processus, nous avons examiné 256 documents, 82 vidéos et 21 entretiens pour cartographier le processus de clôture, identifier les défis émergents et analyser les stratégies de réponse des partenaires.
Ensemble, ces méthodes ont permis une exploration riche et multi-niveaux de l’efficacité sociale des CSP — des effets négatifs inattendus et héritages coloniaux aux transitions adaptatives et dynamiques de clôture. La combinaison de méta-analyse, de suivi longitudinal et d’enquêtes de terrain immersives a offert à la fois profondeur et portée, tout en faisant émerger de nouvelles perspectives théoriques et pratiques pour la recherche future.
Le projet Cross-PASSE a permis de faire progresser la compréhension de leur efficacité sociale en explorant trois dimensions critiques et encore peu étudiées : les effets négatifs, l’évolution de l’engagement des entreprises, et les dynamiques de clôture.
WP2.1 a révélé des effets néfastes à trois niveaux : dommages directs aux personnes et à l’environnement, atteintes systémiques aux institutions publiques et associatives, et effets transformationnels freinant les changements systémiques à long terme. Trois mécanismes ont été identifiés — l’inaction, la focalisation myope et les interventions technocratiques — et reliés à des antécédents centrés sur les partenaires et les structures. Sur cette base, le cadre HIDE (Harm, Intervention, Dilemma, Ethical inquiry) a été proposé pour structurer l’identification et la gestion de ces effets. Ces résultats soutiennent une perspective d’intervention critique, qui déplace l’attention de la seule gouvernance vers une prise en compte intégrée des interventions et de leurs conséquences sociétales.
WP2.2 a approfondi cette perspective à travers une étude de cas détaillée, montrant comment des discours et pratiques eurocentriques — tels que les récits de sauveur, les activités prédéfinies et la mise à l’écart des savoirs locaux — se renforcent mutuellement. Ces schémas, qualifiés d’« empreintes coloniales », sont soutenus par des facteurs structurels comme la distance géographique, le rôle de filtre des ONG, et les cadres rigides imposés par les entreprises. En combinant des approches postcoloniale et décoloniale, l’étude a montré comment ces dynamiques empêchent la réflexion critique et l’apprentissage, limitant ainsi le potentiel de co-création et d’impact durable.
WP3 a exploré l'évolution d'un CSP : l’élargissement du portefeuille d’interventions et l’adoption de formes de collaboration plus flexibles. L’étude a identifié quatre pratiques d’équilibrage ayant permis aux partenaires de gérer ces changements, malgré des forces collaboratives tendant vers la stabilité. Elle a également révélé comment des divergences d’objectifs latentes peuvent alimenter des pressions au changement, nécessitant à terme des adaptations structurelles.
WP4, concentré sur la phase de clôture, a reconceptualisé cette phase comme un processus étendu impliquant l’atteinte des objectifs, la réduction progressive des activités et le transfert des ressources. L’analyse a mis en lumière comment les interdépendances, autrefois sources d’efficacité, peuvent devenir des contraintes en phase de clôture. Elle a introduit le concept de tensions de fin de cycle — des conflits entre dynamiques internes et réalités externes qu’il faut gérer pour ne pas compromettre les résultats à long terme.
Ensemble, ces travaux révèlent non seulement où et pourquoi les partenariats peuvent parfois produire des effets sociétaux négatifs, mais aussi comment ils peuvent évoluer, s’adapter et se conclure de manière à préserver leur impact souhaité.
Ce projet a ouvert un agenda de recherche multidimensionnel pour faire progresser l’étude et la pratique des partenariats intersectoriels. Chaque work package a généré des pistes spécifiques, tout en contribuant à des thématiques transversales qui méritent une attention soutenue.
WP2.1 – Effets sociétaux négatifs : Les recherches futures devraient valider empiriquement et affiner le cadre HIDE dans des contextes variés. Le développement d’outils pratiques et d’indicateurs pour l’évaluation et la conception en temps réel est nécessaire. Des études pourraient également explorer comment différents types de préjudices interagissent et varient selon les domaines sociétaux et les zones géographiques.
WP2.2 – Empreintes coloniales : Des recherches comparatives entre secteurs et régions permettraient d’évaluer la portée des empreintes coloniales. Les travaux futurs pourraient recentrer les perspectives des acteurs locaux afin de comprendre comment ils vivent ou transforment les dynamiques eurocentriques. Il serait également pertinent d’approfondir l’intégration des théories post- et décoloniales dans la recherche et la formation.
WP3 – Transitions et adaptation : Des analyses de cas comparatives pourraient affiner le modèle de processus et tester la généricité des pratiques d’équilibrage identifiées. Il serait utile d’examiner comment différents types de partenariats (ex. : court terme, émergents, en contexte de crise) gèrent les transitions. Cela ouvre un champ plus large sur la gestion des paradoxes dans la collaboration, notamment les tensions entre changement et stabilité, ou entre objectifs divergents.
WP4 – Clôture des partenariats : Les recherches devraient comparer les dynamiques de clôture planifiée et non planifiée, et leurs effets sur les résultats, la confiance et l’apprentissage. Le cadre proposé pourrait être étendu pour explorer comment intégrer la clôture dès la conception des partenariats.
Pistes transversales :
1. Centrer la société : Déplacer l’attention de la gouvernance interne vers les conséquences sociétales, y compris les effets non intentionnels.
2. Intégrer approches critiques et processuelles : Combiner les théories du pouvoir et des asymétries avec des perspectives processuelles et paradoxales pour mieux comprendre l’évolution des partenariats.
3. Concevoir pour la durabilité et la sortie : Développer des principes et outils pour des partenariats adaptables et des clôtures responsables.
4. Recherche engagée : Co-produire des connaissances avec les praticiens via des recherches collaboratives, des livrables appliqués et des outils de formation.
Les partenariats intersectoriels (CSPs) sont apparus comme un moyen efficace pour adresser les défis sociétaux urgents : basés sur la collaboration entre les entreprises, les agences publiques et la société civile, les CSPs visent à permettre une meilleure efficacité sociale (c.a.d. résoudre un défi social et générer un impact positif pour la société) que les actions unilatérales ou intrasectorielles. Alors que les études dans le domaine du management ont analysé les CSPs sous l’angle de l’alignement des intérêts et des modes de travail hétérogènes des partenaires, il apparaît que l’on n’en sait peu sur l’efficacité sociale de ces partenariats. En effet, les premières études suggèrent que les CSPs n’ont pas déployé tout leur potentiel, par exemple en restant en deçà de leurs objectifs ou en créant une dépendance auprès des allocataires. C’est pourquoi, ce projet propose de faire avancer la recherche à travers de deux objectifs. Premièrement, le projet vise à identifier et analyser les mécanismes et les déficits d’efficacité des CSPs grâce à une analyse de littérature interdisciplinaire et exhaustive. Deuxièmement, le projet cherche à analyser les possibilités de renforcer l’efficacité sociale des CSPs en déterminant les implications théoriques et managériales à travers de multiples études comparatives et approfondies de cas. L’approche empirique fait ressortir deux axes pour renforcer l’efficacité sociale des CSPs qui, jusqu’à présent, n’ont pas été suffisamment considérés : premièrement, l’évolution dans l’engagement CSP des entreprises, d’une approche centrée sur l’entreprise à une approche centrée sur la société, et deuxièmement, les dynamiques et stratégies à travers lesquels les CSPs sont clôturés et leurs effets sociaux maintenus ou neutralisés. En intégrant les résultats d’analyse dans des modèles de processus multiniveaux, ce projet de recherche établit des liens importants entre le discours académique sur la gestion des CSPs et celui sur la résolution des grands défis sociétaux. Du point de vue sociétal, les résultats de recherche aideront les managers des CSPs à anticiper les défis et possibilités d’amélioration des CSPs et, par conséquent, à employer cette forme de collaboration intersectorielle de manière plus efficace. Enfin, au moment où la communauté internationale promeut les CSPs en tant que moyen essentiel pour atteindre les objectifs de développement durable des Nations Unies, il est important de faire progresser le discours académique sur la gestion des CSPs et de le développer sur le plan des effets sociaux qu'ils produisent.
Coordination du projet
Lea Stadtler (ETABLISSEMENT D ENSEIGNEMENT SUPERIEUR CONSULAIRE GRENOBLE ECOLE DE MANAGEMENT)
L'auteur de ce résumé est le coordinateur du projet, qui est responsable du contenu de ce résumé. L'ANR décline par conséquent toute responsabilité quant à son contenu.
Partenariat
GEM ETABLISSEMENT D ENSEIGNEMENT SUPERIEUR CONSULAIRE GRENOBLE ECOLE DE MANAGEMENT
Concordia University
Aide de l'ANR 163 764 euros
Début et durée du projet scientifique :
février 2023
- 30 Mois