Enfants en décolonisation : migrations contraintes et construction individuelle (France – 1945-1980) – EN-MIG
Migrations contraintes d'enfants en décolonisation
Le projet EN-MIG porte sur les migrations contraintes impliquant des enfants des différentes parties de l’empire colonial français en décomposition, en premier lieu l’Indochine, l’Algérie, Madagascar, mais aussi l’Afrique. Le projet tient compte de la très grande diversité de ces migrations : des enfants sont déplacés en famille, avec leurs parents, ou sans eux mais en adelphie, ou encore isolés et non accompagnés. La contrainte a pu être exercée par l’État français et/ou par d’autres acteurs.
Reconstruire et analyser les migrations contraintes d'enfants en contexte de décolonisation
Ce projet vise à interroger historiquement les effets des logiques biopolitiques postcoloniales sur la construction personnelle des enfants victimes de mobilités contraintes. Il cherche à comprendre les ressorts individuels de l’intégration chez des enfants et des jeunes soumis à un déracinement dans le contexte de la décolonisation de l’espace colonial français. L’étude porte sur les migrations contraintes vers la France ou ses possessions impliquant des enfants des différentes parties de l’empire colonial français en décomposition, en premier lieu l’Indochine (enfants métis, enfants de troupe) l’Algérie (enfants des camps de regroupement, enfants de familles de harkis, enfants de familles de pieds-noirs) et Madagascar (enfants de familles réunionnaises installées dans l’île pour la colonisation agricole dans les années 1950 et qui doivent la quitter dans les années 1970) ; mais également des territoires moins touchés comme ceux de l’Afrique équatoriale française (AEF) ou de l’Afrique occidentale française (AOF - avec l’étude des mineurs migrant vers la métropole) ; ou encore ceux qui ont connu une décolonisation sans indépendance (devenus territoires et départements d’outre-mer, la Réunion notamment). On retient ici la définition de l’enfance comme catégorie d’âge entre la naissance et la majorité civile. La période étudiée se prolonge jusque dans les années 1970, afin de prendre en compte l’évolution des générations concernées. Le projet tient également compte de la très grande variabilité des espaces, des contextes et des modalités de ces migrations. Des enfants sont déplacés en famille, avec leurs parents, ou sans eux mais en fratrie, ou encore isolés et non accompagnés. Enfin, la contrainte a pu être exercée par l’État français et/ou par d’autres acteurs agissant peu ou prou avec son soutien. Des groupes d’enfants sont pris en charge par des organisations ; des enfants sont accueillis dans des centres ad hoc ou dans des établissements préexistants ; ou placés dans des familles d’accueil métropolitaines, voire adoptés. En s’appuyant sur les travaux lancés par les trois Unités Mixtes de Recherche partenaires (UMR TEMOS, UMR ISP, UMR IMAF), l’hypothèse qui sous-tend cette recherche est que la construction individuelle des enfants déplacés résulte d’une articulation entre la relation au cadre et à l’environnement (politiques de racisation, organisation de la prise en charge, lieu et type d’hébergement, école, camps, foyers...), la relation aux autres (familles, parents, frères et sœurs, autres enfants, éducateurs.trices religieux ou laïcs, Français de métropole...) et la relation à l’identité (race, genre, pays d’origine, climat et nourriture, langue et culture, renomination, famille restée au pays...). Cette approche amène forcément à des interactions entre les historien.ne.s et les acteurs/témoins dans une méthodologie de type collaboratif qui sera détaillée infra.
Le choix méthodologique principal d’EN-MIG est de proposer une histoire s’appuyant sur la parole différée des enfants et des jeunes concernés, dont les récits qu’ils produisent eux-mêmes en avançant en âge. Il s’agit de faire une histoire « au ras du sol », ou plus exactement une histoire à hauteur des principaux protagonistes de cette histoire. Pour ce faire une grande importance sera accordée à leurs voix, à leurs paroles, qu’elles soient exprimées dans l’enfance ou différées à l’âge adulte. De même, la capacité des enfants à comprendre les migrations qu’ils ont vécues suppose de mobiliser la notion d’agentivité des enfants et des jeunes, c’est-à-dire – au-delà de leur expression – leur capacité à être des agents actifs de leur propre vie, à exercer un contrôle et une régulation de leurs actes, mais aussi de donner sens au monde social dans lequel ils évoluent à travers un système de représentations propre à l’enfance. Les migrations d’enfants considérées ont été organisées et opérées par les acteurs au nom d’un devoir moral, d’une injonction à agir pour « sauver les enfants ». Cela interroge la notion d’intérêt de l’enfant. Il s’agit de replacer les enfants comme acteurs et non comme des êtres passifs, dépendants ou incomplets ; comme des membres à part entière de la société et pour ce qu’ils étaient en tant qu’enfants hier, et pas seulement pour ce qu’ils sont devenus aujourd’hui. La parole des enfants, mais plus généralement le point de vue et le ressenti de l’enfant sur son environnement, sur son bien-être ou mal-être, sont des clés de compréhension que doivent activer les historien.ne.s afin de mieux comprendre les réalités vécues. Cette volonté de restituer la voix, l’agentivité et la place évolutive des enfants dans les sociétés nécessite un travail d’identification, de collecte et de mise à disposition des archives disponibles, archives fragiles et souvent considérées comme des archives « mineures ». Outre un recensement des sources disponibles, cette approche implique la réalisation d’une base de données recensant l’ensemble de la production des récits, témoignages publiés, témoignages audio-visuels des personnes concernées par ces déplacements, mais aussi les traces de soi et ego-archives telles que carnets, journaux intimes, dessins, photographies. L’approche choisie amène forcément à des interactions entre les historien.ne.s et les acteurs/témoins dans une méthodologie de type collaboratif. La constitution des sources orales sera encadrée par des autorisations d’exploitation, une méthodologie et des modalités juridiques et techniques communes (matériel et formats d’enregistrement), afin de garantir l’exploitabilité, la pérennisation des données constituées et les droits des témoins.
Les résultats majeurs obtenus par le projet EN-MIG sont les suivants :
1 - La tenue d'une école Thématique du CNRS intitulée "Nommer, (se) nommer, être nommé.e : enfance, genre, identité et pouvoir", juin 2022, St-Pierre d'Oléron, France.
2 - La production de connaissances nouvelles sur les déplacements contraints d'enfants en contexte de décolonisation, notamment :
* Une monographie entièrement inédite par Yves Denéchère Enfants eurasiens d'Indochine aux vents de la décolonisation (Peter Lang, 2024). www.peterlang.com/document/1434246
* Plusieurs articles ont été publiés dans des revues nationales ou internationales à comité de lecture (French Politics Culture and Society, Annales de démographie historique, Revue d'histoire de l'enfance irrégulière, Relations Internationales...) Voir liste des publications exportées de HAL.
* Un ouvrage collectif rassemblera les principaux résultats d'EN-MIG, publié aux Presses universitaires de Rennes en 2026.
3 - Le carnet de recherche d'EN-MIG (sur Hypothèses) enmig.hypotheses.org a été alimenté régulièrement, notamment par des billets permettant le suivi de la méthode d'écritures croisées (entre chercheur.es et personnes concernées) mise en œuvre avec des Eurasien.nes en 2023.
4 - Les relations avec les associations ou collectifs de personnes concernées (adultes d'aujourd'hui ayant vécu enfants des déplacements contraints) ont été au cœur des méthodes développées par EN-MIG. Les avancées de la recherche leur ont été présentées à plusieurs reprises, un travail collaboratif a été mené, des retours sur les productions du programme ont été sollicités et après analyse, ils seront publiés dans l'ouvrage qui paraîtra aux Presses universitaires de Rennes en 2026.
5 - Le volet valorisation du projet EN-MIG a été particulièrement développé comme indiqué dans la proposition détaillée.
* Des story Maps ont été réalisées. EN-MIG affichait l’ambition de mettre au centre de sa méthodologie la voix des personnes concernées et leurs récits, ce dont témoigne par ailleurs le projet d’écriture croisée avec les historiens. Or, les trajectoires de vie s’inscrivent dans le temps et dans l’espace. Le récit autour de ces trajectoires se déploie également dans ces deux dimensions. Les cartes narratives ou story maps – dispositifs interactifs permettant de raconter une histoire par étapes via une carte – permettent de faire percevoir ces deux registres et de spatialiser le récit. Elles ont eu d'autres atouts, au premier rang celui de dégager un espace de collaboration et de transaction entre personnes concernées
* Un album de DocuBD est en cours de finalisation : il s'agit de 10 histoires de vie accompagnes de contenus explicatifs. L'album paraitra au printemps 2026 aux Editions Petit à Petit.
- Le projet EN-MIG a débouché sur le projet IUF de Raphaëlle Branche (promotion senior 2025) intitulé "Naître et devenir « enfants de harkis » : une filiation politique ?"
Centrée sur les enfants des anciens supplétifs de l’armée française ayant cherché refuge en France après 1962, cette recherche s’interrogera sur les liens entre politiques publiques et identités individuelles et familiales. Elle retracera l’histoire de l’accueil de ces familles et les politiques ciblant plus spécifiquement les enfants. Elle explorera la construction et l’évolution d’un véritable lobby jusqu’au cœur de l’Etat. Enfin, loin des manifestations les plus visibles des « enfants de harkis » dans l’espace public, elle s’appuiera sur une étude ethnographique centrée sur plusieurs adelphies pour saisir comment ces enfants se sont saisis de ces politiques et, au-delà, quelle place ils ont donnés à leur filiation dans leurs identités, sociales, familiales ou encore politiques.
- Participation d'Yves Denéchère au projet "Trajectories = translation, travels and trajectories of children’s rights between Europe and Africa. A sociolegal study of juvenile justice and child protection regulation between Belgium and the Congo (1885-2025)", financé par le Fonds national suisse (FNS). Ce projet de recherche interdisciplinaire vise à étudier les transformations et évolutions des réglementations relatives aux droits de l’enfant qui ont circulé pendant plus de 100 ans entre deux pays situés sur deux continents différents : la Belgique et la République Démocratique du Congo (RDC), dont les histoires sont liées par une relation coloniale (colonisateur et colonisé). Cela permettra d'élaborer des comparaisons entre les prises en charge d'enfants des colonies dans les fins d'empires belge, français, néerlandais.
- La question métisse à été une entrée très prégnante du projet. Elle a donné lieu à des publications et à la participation de Violaine Tisseau et Yves Denéchère à un groupe de travail intitulé Métis et Empires. Un livre collectif est en cours sur les métissages, avec des comparaisons internationales : enfants du Congo belge en, Belgique ; enfants des Indes néerlandaises aux Pays-Bas.
Le projet EN-MIG porte sur les migrations contraintes impliquant des enfants des différentes parties de l’empire colonial français en décomposition, en premier lieu l’Indochine, l’Algérie, Madagascar, mais aussi l’Afrique et des territoires ayant connu une décolonisation sans indépendance (départements d’outre-mer par exemple). Le projet tient compte de la très grande diversité de ces migrations : des enfants sont déplacés en famille, avec leurs parents, ou sans eux mais en adelphie, ou encore isolés et non accompagnés. La contrainte a pu être exercée par l’État français et/ou par d’autres acteurs agissant peu ou prou avec son soutien. Des groupes d’enfants sont pris en charge par des organisations ; des enfants sont accueillis dans des centres ad hoc ou dans des établissements préexistants ; ou encore placés dans des familles d’accueil métropolitaines, voire adoptés.
EN-MIG vise à comprendre les ressorts individuels de l’intégration dans la société d’accueil chez des enfants et des jeunes soumis à un déplacement en contexte de crise. En ce sens, il interroge historiquement les effets des biopolitiques postcoloniales sur la construction personnelle des enfants en mobilité. Les différents types de migrations d’enfants sont interrogés la fois comme source de vulnérabilité et comme support de construction de leur autonomie afin de saisir comment les enfants et adolescents naviguent entre contraintes et opportunités. En s’appuyant sur des travaux préparatoires lancés par les trois UMR partenaires (TEMOS, ISP, IMAf), l’hypothèse qui sous-tend cette recherche est que la construction individuelle des enfants victimes de déplacements contraints résulte d’une articulation entre la relation au cadre et à l’environnement (politiques de racisation, organisation de la prise en charge, lieu et type d’hébergement...), la relation aux autres (familles, parents, frères et sœurs, éducateurs.trices religieux ou laïcs...) et les processus d’identification (race, genre, pays d’origine, climat et nourriture, langue et culture, changements de prénoms, famille restée au pays...).
Trois axes de recherche seront déployés : 1 - la dimension postcoloniale des déplacements d’enfants métis ; 2 - La relation familiale à l’épreuve des mobilités contraintes de la décolonisation ; 3 - L’intégration des enfants déplacés : (re)composition des trajectoires au regard de l’âge et du genre. Une thématique transversale portera sur les changements de prénom (renomination) en tant que processus de construction subjective des enfants déplacés. EN-MIG se situe ainsi au croisement de plusieurs champs de recherche qui ont été séparément déjà bien travaillés (jeunesse et construction des empires, enfances en guerre, migrations) mais dont l’intersection souffre d’un manque de travaux.
Le choix méthodologique principal d’EN-MIG est de proposer une histoire s’appuyant sur les archives disponibles, ainsi que les récits que les personnes concernées ont produit en avançant en âge. Il s’agit de faire une histoire à hauteur des principaux protagonistes. Pour ce faire une grande importance sera accordée à leurs voix, à leurs paroles, qu’elles soient exprimées dans l’enfance ou différées à l’âge adulte.
Cette priorité implique des interactions entre les chercheur.e.s et les acteurs/témoins dans une démarche de type collaboratif : entretiens, observation participante, atelier d’écritures croisées, photographies. En effet, les personnes concernées ont de fortes attentes en connaissances historiques afin de pouvoir apprécier le sort qu’elles ont subi. En replaçant leurs parcours personnels dans le contexte historique le projet leur permettra de mieux comprendre leur propre histoire. Outre des productions académiques, les résultats de la recherche seront valorisés via différents supports (productions vidéo, exposition virtuelle, séances pédagogiques…). EN-MIG viendra ainsi enrichir et approfondir la réflexion sur les questions actuelles des migrations d’enfants, accompagnés ou non.
Coordination du projet
Yves DENECHERE (Temps, Mondes, Sociétés)
L'auteur de ce résumé est le coordinateur du projet, qui est responsable du contenu de ce résumé. L'ANR décline par conséquent toute responsabilité quant à son contenu.
Partenariat
TEMOS Temps, Mondes, Sociétés
ISP INSTITUT DE SCIENCES SOCIALES DU POLITIQUE
IMAf Institut des mondes africains
Aide de l'ANR 300 720 euros
Début et durée du projet scientifique :
décembre 2021
- 36 Mois