Comment les enfants pensent le genre et le pouvoir: Croyances, Attitudes et perception de soi – CHILD-GAP
Comment les enfants pensent le genre et le pouvoir
Ce projet examine comment les enfants conçoivent les liens entre le genre et le pouvoir. Un premier volet concerne les facteurs qui peuvent influencer la tendance à associer le pouvoir au genre masculin. Un deuxième volet porte sur les attitudes évaluatives des enfants face au pouvoir, lorsque celui-ci est exercé par une figure masculine ou par une figure féminine Enfin, un troisième volet explore comment les filles et les garçons se perçoivent eux-mêmes dans des positions de pouvoir.
Comment se développent les croyances, les attitudes et la perception de soi des enfants dans des situations de pouvoir genré
Dans une étude menée en 2020 (Charafeddine et al., 2020), nous avions observé que, dès 4 ans, lorsque les enfants voyaient deux personnes engagées dans une relation de pouvoir, ils identifiaient plus souvent le personnage dominant comme masculin et le personnage subordonné comme féminin. Dans les années qui ont suivi, plusieurs études internationales ont répliqué cette association entre pouvoir et masculinité dans des contextes similaires. Un premier enjeu du projet CHILD-GAP est de mieux comprendre la portée et les limites de l'association entre pouvoir et masculinité : à quel point est-elle précoce et stable au cours du développement, et dans quelles circonstances peut-elle au contraire être atténuée voire inversée ? Un deuxième enjeu concerne les attitudes des enfants envers le pouvoir genré. Plusieurs possibilités peuvent être envisagées. Premièrement, les enfants pourraient manifester un biais promasculin, dans la mesure où ils ont intégré l’idée que le pouvoir est plus souvent exercé par des hommes. Deuxièmement, ils pourraient avoir un biais en faveur de leur propre genre, en ayant des attitudes plus positives envers un personnage dominant lorsqu'il est du même genre qu'eux. Enfin, il est possible que le genre n’intervienne pas dans leurs évaluations et que celles-ci dépendent avant tout de la position de pouvoir elle-même, avec une préférence pour le personnage dominant ou subordonné indépendamment de son genre. Un troisième enjeu concerne la perception de soi. Il s’agit ici d’explorer comment les filles et les garçons se positionnent eux-mêmes dans des relations de pouvoir et si leurs aspirations vis-à-vis des rôles de pouvoir diffère : s’identifient-ils et aspirent-ils davantage à des rôles dominants, subordonnés ou égalitaires ? Ces trois enjeux sont examinés à partir de quatre dimensions susceptibles d'influencer les résultats: 1) L’âge: Nous cherchons à déterminer à quel moment ces représentations apparaissent et comment elles évoluent entre 2 ans et 8-9 ans. 2) Le type de pouvoir: Nous examinons si les enfants réagissent différemment selon que le pouvoir s’exerce de manière égoïste, égalitaire, ou altruiste. 3) Le genre de l’enfant. Nous cherchons à déterminer si les filles et les garçons se représentent et évaluent différemment les relations de pouvoir, notamment lorsqu’elles impliquent un individu de leur propre genre en interaction avec un individu de genre différent. 4) La culture : nous menons plusieurs de nos études dans des pays qui se distinguent par le niveau d’inégalités entre les femmes et les hommes, afin d’examiner comment cela influence les conceptions enfantines du pouvoir genré.
1ière partie : A quel genre les enfants associent le pouvoir et les facteurs susceptibles de moduler cette association
Chez les enfants de 2 ans et moins, nous avons utilisé un paradigme de violation des attentes. Les nourrissons observaient des interactions entre un personnage féminin et un personnage masculin en conflit pour une ressource. L'issue du conflit pouvait être soit favorable au personnage masculin (M>F), soit au personnage féminin (F>M). La comparaison des temps de regard, réalisée avec un oculomètre, permettait d’identifier leurs attentes implicites, à savoir s'ils attendaient plus la situation M>F que la situation F>M.
Chez les enfants de 4 à 9 ans, nous avons utilisé des scénarios mettant en scène deux personnages non genrés dans une interaction de pouvoir. Le dominant exerçait le pouvoir en contrôlant une ressource de manière soit égoïste, soit égalitaire, soit altruiste. Ensuite, les enfants devaient attribuer un genre aux deux personnages. Une tâche complémentaire mesurait également les stéréotypes de genre des enfants.
2ième partie : Les attitudes des enfants à l’égard du pouvoir genré
Plusieurs méthodes complémentaires ont été utilisées. Chez les enfants de 4-8 ans, les préférences sociales explicites ont été étudiées à partir de vidéos de conflits entre adultes. Après avoir visionné ces vidéos, les enfants indiquaient avec quel protagoniste ils préféraient jouer.
Chez les 8-10 ans, un test d’association implicite mesurait, à partir des temps de réaction, l’existence d’un biais favorable aux situations M>F ou F>M. Enfin, auprès d'enfants de 4 à 8 ans, nous avons utilisé une tâche de distribution de ressources : après avoir observé une relation de pouvoir entre une fille et un garçon, les enfants répartissaient des autocollants entre les deux personnages puis justifiaient leur choix. Ces justifications ont fait l’objet d’un codage qualitatif. Le même paradigme a également été utilisé au Liban afin de permettre une comparaison interculturelle.
3ième partie : La perception de soi dans une relation de pouvoir genré
Une étude interculturelle menée auprès d'enfants de 4 à 8 ans en France, en Malaisie et en Norvège reposait sur un jeu fictif dans lequel les enfants choisissaient un rôle dominant, subordonné ou égalitaire, puis indiquaient le rôle qu’ils occupaient habituellement dans leurs interactions réelles. Leurs justifications verbales ont également été analysées. Une seconde étude menée auprès de 7 à 10 ans utilisait une adaptation de la self-prioritization matching task. La figure du soi et la figure de l’autre étaient associés alternativement à des postures de dominance ou de subordination. Les temps de réaction et la précision permettaient de savoir si l’auto-priorisation variait selon la position hiérarchique associée au soi.
Concernant l’association entre genre et pouvoir, les enfants de 4 à 9 ans montrent une tendance à associer le pouvoir au genre masculin, et ce, quel que soit le type de pouvoir exercé (antisocial, égalitaire ou altruiste). Cette association reste stable malgré la présence de stéréotypes chez les enfants, comme l’attribution de traits prosociaux au féminin et de traits dominants au masculin. Par ailleurs, ni l’âge ni le genre des enfants ne semblent moduler significativement cette perception, ce qui suggère une internalisation précoce et robuste de l'association pouvoir=masculin.
Pour les attitudes envers le pouvoir genré, les résultats révèlent une absence de biais systématique en faveur du pouvoir masculin. Dans les dyades de même genre, les enfants de 4 à 8 ans tendent à préférer le personnage dominant. Cependant, dans les dyades mixtes, ils ont une préférence pour le personnage dominant de leur propre genre, indiquant un biais pro-groupe plutôt qu’un biais genré généralisé. Les tests d’association implicite menés auprès des 8-10 ans confirment cette absence de biais pour le pouvoir masculin, tout en mettant en évidence un biais pour le propre genre : les garçons réagissent plus rapidement aux associations "homme dominant = positif", tandis que les filles montrent une facilitation similaire pour "femme dominante = positif". Dans la tâche de distribution de ressources, les enfants ne favorisent pas systématiquement le pouvoir masculin. Un effet développemental émerge : les plus jeunes (4-5 ans) tendent à avantager le dominant, tandis que les plus âgés (7-8 ans) montrent une sensibilité accrue à l’équité en favorisant le subordonné. Les justifications fournies par les enfants se concentrent principalement sur des considérations liées à l’asymétrie de pouvoir ou à l’équité, avec très peu de références explicites au genre.
Enfin, pour la perception de soi dans des relations de pouvoir genré, les enfants de 4 à 8 ans, issus de France, de Malaisie et de Norvège, montrent des préférences variées pour les rôles dominants, subordonnés ou égalitaires. En Malaisie, les choix des enfants reflètent davantage des normes de pouvoir masculines qu’en Norvège où ces effets sont moins marqués. Chez les enfants de 7 à 10 ans, l’auto-priorisation (la tendance à traiter plus rapidement les informations liées à soi) est plus marquée lorsque le soi est associé à une position dominante, en particulier chez les garçons. Chez les filles, cette asymétrie est moins prononcée, ce qui suggère que l’intégration du pouvoir dans le concept de soi est influencée par les normes de genre, avec une incorporation plus forte de la dominance chez les garçons.
- Étudier l’évolution des représentations du pouvoir genré à l’adolescence, car il s'agit d'une période où les enjeux de statut, d’identité et de comparaison sociale sont particulièrement importants.
- Développer des interventions éducatives ciblant non seulement les stérotypes de traits (les filles sont comme ci , les garçons sont comme ça), mais aussi les dynamiques interactionnelles entre les genres.
- Explorer les mécanismes expliquant la dissociation entre représentations et attitudes, pour comprendre pourquoi les enfants associent majoritairement le pouvoir au masculin sans pour autant considérer le pouvoir masculin comme plus légitime.
Qu’il s’agisse des violences sexuelles (e.g. #MeToo), des inégalités salariales, ou du quotidien conversationnel (e.g. mansplaining), la confiscation du pouvoir par les hommes est au cœur des études de genre et des préoccupations sociétales. La notion de genre implique de manière consubstantielle celle de hiérarchie: les catégories de genre se définissent les unes par rapport aux autres selon des inégalités de statut, de ressource ou de droit. Par ailleurs, sur le plan psychologique, les individus considèrent souvent la distinction de genre comme une distinction de statut, ce qui peut conduire à des comportements conformes aux hiérarchies de genre. On sait aussi que l’intériorisation des normes de genre et l'adoption de comportements genrés sont susceptibles d'apparaître dès la petite enfance. L'association entre pouvoir et masculinité chez les enfants pourrait contribuer à ancrer et perpétuer les inégalités de genre. Il est donc essentiel de comprendre comment et quand ils deviennent réceptifs au déséquilibre de pouvoir entre genres.
Si l'on connait assez bien la manière dont les adultes conçoivent les liens entre le genre et le pouvoir, la question reste largement en suspens chez les enfants. D’un côté, la plupart des études sur la compréhension du pouvoir pendant l’enfance ont occulté la question du genre. Elles utilisent comme stimuli des interactions entre deux personnages qui sont soit non genrés, soit d'un seul genre, ou soit dont le genre est confondu avec celui du participant. D’un autre côté, les études sur les conceptions précoces du genre occultent la façon dont les enfants perçoivent la dynamique de pouvoir entre les hommes et les femmes, et se concentrent plutôt sur leur capacité à distinguer les traits, les comportements, les préférences, ou les activités associés de façon stéréotypée aux hommes et aux femmes. Et lorsque ces études s'intéressent aux représentations enfantines des inégalités de genre, elles font appel à des notions complexes telles que le statut professionnel, l'économie, la politique, qui dépassent largement l'expérience du monde social des plus jeunes
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Fondé sur une approche expérimentale, le projet CHILD-GAP aborde trois questions clés : 1) Les nourrissons et les enfants d'âge préscolaire ont-ils des attentes spécifiques quant au genre du pouvoir ? 2) Quelles sont les attitudes des enfants à l'égard d’un pouvoir genré ? 3) Comment conçoivent-ils leur propre identité dans le contexte d’un pouvoir genré ? Nous étudierons plusieurs facteurs susceptibles de moduler ces représentations. Premièrement, nous examinerons comment les enfants associent le genre à différentes expressions du pouvoir, qui peuvent être plus ou moins prosociales. Deuxièmement, nous nous concentrerons non seulement sur les enfants d'âge préscolaire et scolaire, mais aussi sur les nourrissons. Étant donné qu'au cours de leur première année de vie, les nourrissons montrent une certaine compréhension de la dominance et qu’ils sont capables de faire des distinctions de genre, il convient de se demander s'ils comprennent la notion de pouvoir genré. En outre, nous analyserons comment la vision du pouvoir genré évolue avec l’âge. Troisièmement, les représentations du pouvoir genré sont susceptibles d'être modulés par le propre genre de l’enfant. En effet, dès l'âge de 4 ans, les enfants considèrent les personnes du même genre de manière plus positive que les autres. Quatrièmement, comme l'environnement culturel des enfants peut influencer leurs conceptions du genre, nous réaliserons certaines de nos expériences non seulement en France, mais aussi dans des pays qui diffèrent quant au niveau d’inégalité entre genres, à savoir la Norvège et le Liban.
En considérant tous ces facteurs, nous pensons que le projet CHILD-GAP fera progresser nos connaissances sur le développement précoce des représentations liant le genre et le pouvoir, et qu'il pourrait être un tremplin pour de recherches interventionnelles futures.
Coordination du projet
Jean-Baptiste VAN DER HENST (Centre de Recherche en Neurosciences de Lyon)
L'auteur de ce résumé est le coordinateur du projet, qui est responsable du contenu de ce résumé. L'ANR décline par conséquent toute responsabilité quant à son contenu.
Partenariat
CRNL Centre de Recherche en Neurosciences de Lyon
LPNC LABORATOIRE DE PSYCHOLOGIE ET NEUROCOGNITION
2LPN Hélène MAIRE
Aide de l'ANR 415 770 euros
Début et durée du projet scientifique :
janvier 2022
- 42 Mois