Techniques artisanales au premier âge du Fer en Italie. Repenser les interactions culturelles. – ITINERIS
Décoder la mode antique
Des matières premières à la diffusion des parures en bronze
Retracer les réseaux sociaux à travers la mode ancienne
Pendant longtemps, les archéologues qui étudiaient le premier âge du Fer se sont principalement concentrés sur les élites, leur somptueuses demeures et les objets de luxe importés de Méditerranée, tels que les vases grecs ou les bijoux étrusques. Cependant, cette approche traditionnelle a créé une image biaisée du passé, laissant de côté les gens ordinaires, comme les commerçants, les artisans et les femmes. Aujourd'hui, le défi consiste à comprendre cette vie quotidienne et les interactions sociales entre communautés anciennes situées de part et d'autre des Alpes. Pour résoudre cette énigme, le projet Itineris déplace les projecteurs des objets de luxe vers la mode de tous les jours, et plus particulièrement vers les ornements en bronze comme les fibules (broches), les bracelets, les boucles d'oreilles et les ceintures ou encore vers les déchets de production. Une simple fibule (broche) en bronze, fabriquée il y a 2 600 ans dans le nord de l’Italie, se retrouve de l’autre côté des Alpes, portée par un/une celte. Comment est-il possible ? Qui l’a fabriquée, échangée, adaptée ? En étudiant les artisans qui fabriquaient ces objets quotidiens et en retraçant la diffusion de leurs techniques de fabrication à travers l'Europe, ce projet vise à révéler une image beaucoup plus complexe et réaliste du commerce ancien, de la mobilité humaine et de l'identité culturelle.
Pour décoder les secrets cachés dans la mode antique, le projet Itineris utilise une approche multidisciplinaire de pointe qui associe à l'archéologie traditionnelle les technologies scientifiques plus modernes. Les données étudiées sont enregistrées dans une base de données collaborative contenant plus de 1 200 objets en bronze du quotidien, soigneusement sélectionnés dans des musées en France et en Italie. Au lieu de simplement s'intéresser à la forme de ces objets, le projet étudie en profondeur la manière dont ils ont été fabriqués, en déployant des outils numériques avancés, tels que le scan laser 3D, la RTI et la radiographie par rayons X ainsi que la tomographie, pour observer minutieusement les surface et leur décors ainsi que l'intérieur des ornements sans les endommager. De plus, l'archéométrie — analyses chimiques et la physiques — apporte des données essentielles pour analyser la composition élémentaire et isotopique exacte des métaux. Enfin, l'informatique et la géostatistique aident à construire des cartes numériques complexes et des modèles de réseaux. Cette combinaison de modélisation numérique, d'empreintes chimiques et de graphiques mathématiques permet à au projet de retracer tout le cycle de vie d'un objet, depuis l'extraction initiale du métal brut jusqu'à l'artisan qui l'a façonné, et enfin jusqu'à la personne qui l'a porté.
Les résultats du projet transforment notre compréhension des réseaux commerciaux de l'Europe ancienne. En analysant les « empreintes chimiques» des ornements en bronze, on découvre que les anciennes chaînes d'approvisionnement en matières premières étaient étonnamment étendues et complexes. Par exemple, alors que le cuivre utilisé pour fabriquer ces objets provenait principalement de gisements relativement proches situés dans l'arc alpin italien, de Toscane et dans le Massif central français, d’autres objets présentent, d’une façon plus surprenante, un signale les reliant à la région égéenne (Grèce). Cela prouve que les réseaux commerciaux pour les métaux bruts étaient différents et bien plus vastes que les réseaux utilisés pour s'échanger les objets finis. De plus, en cartographiant les différents styles et techniques de fabrication, cette recherche a révélé que l'influence culturelle n'était pas une voie à sens unique allant des « centres » méditerranéens vers les « périphéries » européennes. Il s'agissait plutôt d'un tissu dynamique de créativité locale, d'adaptation et de mode partagée, mettant en lumière le rôle crucial que les artisans du quotidien ont joué pour connecter les sociétés européennes de l'Antiquité.
L'étude de ces artefacts anciens permet d’identifier des traditions et normes vestimentaires oubliées, et de comprendre comment circulaient biens et cultures. Les sociétés antiques apparaissent alors beaucoup plus dynamiques et étrangement proches de nous. En revanche leur savoir-faire demeure encore en partie inaccessible car victime de la production industrielle qui caractérise nos sociétés post-modernes. Redonner forme et matière à cette créativité à travers des approches analytiques inter-disciplinaires permettra non seulement de mieux comprendre notre histoire et sa complexité mais également de redonner vie à un métier, celui des artisans bijoutiers, aujourd’hui menacé par la production de masse et l’uniformisation qui envahissent nos marchés et nos écrans. Alliant archéologie, archéométrie, modélisation et expérimentation sur une plus vaste série d'objets il sera possible de contribuer à une meilleure compréhension de la mobilité humaine et de la créativité des sociétés anciennes ayant forgé le patrimoine européen.
Comment les réseaux d’échanges ont-ils opéré en Europe pendant le premier âge du Fer? La recherche sur les interactions entre sociétés protohistoriques se focalise le plus souvent sur les élites et leurs manifestations ostentatoires par le relevé des importations de luxe et/ou à valeur ajoutée. En effet, au cours du premier âge du Fer – Hallstatt D –, les échanges s’intensifient favorisant l’essor d’un réseau dynamique et de longue portée qui a véhiculé une vaste gamme de produits bruts et objets finis à travers l’Europe. Liés en partie à la croissance du commerce méditerranéen, grec et étrusque, ces échanges ont également contribué à la diffusion des pratiques, symboles et expressions artistiques à travers les frontières culturelles. Dans ce contexte, la nature singulière de certaines importations, retrouvées loin de leurs foyers d'origine, a longtemps contribué à focaliser la recherche autour du « paradigme méditerranéen », finissant ainsi par réduire les interactions à un enjeu de prestige entre élites celtiques, italiques et méditerranéennes.
Cependant, cette perception de la société cache une réalité sociale et culturelle bien plus complexe, gardant le plus souvent à l’écart les hommes ordinaires et leur productions. Comme l’indiquent les recherches récentes réalisées en Italie du Nord et en France, l'archéologie des interactions ne peut donc pas se résoudre, ni à une seule catégorie d'objet, ni à une seule classe sociale, ou bien région culturelle, si riche soit-elle.
Pour lever ce verrou scientifique, le projet ITINERIS se focalise sur les objets ordinaires (ornements), leurs producteurs et leur diffusion, en adoptant une perspective résolument technologique et continentale. La caractérisation de l’artisanat du bronze nord-italique, sujet encore méconnu, est ici le nouveau paradigme structurant l’étude des interactions culturelles et la modélisation multiscalaire du commerce protohistorique au premier âge du Fer. L'étude des objets ordinaires, de leurs caractéristiques formelles, stylistiques et techniques, abordée tant d'un point de vue empirique que social, permettra de mieux comprendre les pratiques artisanales, économiques et culturelles, tout en nous repositionnant au plus près de la vie quotidienne et de (trans)-actions entre communautés de l'âge du Fer. Par une démarche intégrée qui allie des méthodes issues des sciences humaines, physiques, chimiques et géostatistiques, ce projet vise donc à la caractérisation de l'artisanat du bronze comme clé de relecture critique des interactions culturelles, soulignant le rôle des artisans dans les transferts protohistoriques et dans la construction des identités culturelles.
Fondé sur un vaste corpus d’objets en bronze issus d’habitats appartenant à trois domaines culturels différents – Golasecca, Ligurie Interne, Emilie occidentale – mais en interaction entre eux et impliqués dans un commerce à grande échelle, ce projet veut à terme repenser les interactions en termes de transferts dynamiques entre ateliers, opérant à différents niveaux de la société. C'est une nouvelle approche de la réalité sociale qui est ici visée par une révision méthodologique globale des données archéologiques et leur modélisation socio-économique. C'est aussi la notion d’importation qui est mise à l’épreuve pour sonder plus en profondeur les raisons socio-culturelles qui ont mû objets, pratiques et codes culturels à travers l’Europe. Privilégiant l’approche technologique et s’appuyant sur une stratégie d’analyse interdisciplinaire, ITINERIS permettra d'obtenir une meilleure compréhension culturelle et anthropologique des sociétés anciennes tout en contribuant aux débats actuels sur la mobilité humaine et les dynamiques d'intégration et d’exclusion culturelle.
Coordination du projet
Archéologie et philologie d'Orient et d'Occident (Autre établissement d’enseignement supérieur)
L'auteur de ce résumé est le coordinateur du projet, qui est responsable du contenu de ce résumé. L'ANR décline par conséquent toute responsabilité quant à son contenu.
Partenariat
AOROC Archéologie et philologie d'Orient et d'Occident
Aide de l'ANR 288 583 euros
Début et durée du projet scientifique :
- 42 Mois